Yves Besançon
Economiste, professeur de sciences économiques et sociales, et ancien Attaché de l'Institut national de la statistique et des études économiques (Insee).
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Billet de blog 13 mars 2020

Radiographie de la baisse récente du chômage en France : la boîte à outils (1/2)

A l’occasion des dernières publications de l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) sur l'évolution du chômage en France en 2019, il vous a certainement été impossible d’échapper au tapage propagandiste incessant de l’appareil politico-médiatique, commentant la baisse récente du chômage officiel.

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A l’occasion des dernières publications de l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) sur l'évolution du chômage en France en 2019 (1), il vous a certainement été impossible d’échapper au tapage propagandiste incessant de l’appareil politico-médiatique, commentant la baisse récente du chômage officiel. Comme on pouvait s’y attendre, le gouvernement, et même l’ancien chef de l’État François Hollande (!), ne se sont pas privés de s’en attribuer la responsabilité, en y voyant les supposés effets bénéfiques des politiques de l’offre et de flexibilisation du marché du travail mises en œuvre ces dernières années. Dans ce brouhaha médiatique de la part de la meute néolibérale, difficile pour le citoyen néophyte en économie du travail de s’y retrouver et d’y voir clair, notamment par rapport à quelques questions simples : à travers et par-delà le chiffrage officiel proposé par les statistiques publiques les plus récentes, quelle est aujourd’hui l’ampleur réelle du fléau du chômage de masse en France ? Et que recouvre réellement la baisse récente du chômage officiel dont s’est emparée la doxa néolibérale pour mieux justifier ses politiques de régression sociale ? Essayons ici, dans le cadre d’une mise en perspective de long terme, d’éclairer ce citoyen, avec les moyens du bord fournis par la statistique publique (2). Compte tenu de sa longueur, l’article sera présenté en deux volets, le premier consacré à la présentation des outils de la mesure officielle du chômage, le second au décryptage de la baisse récente des statistiques publiques du chômage.

Tout d’abord, rappelons très brièvement les deux instruments officiels de mesure du chômage en France. Grâce aux données administratrices fournies par Pôle emploi, la Dares du ministère du Travail publie trimestriellement la statistique des demandeurs d’emploi, classés en cinq catégories de A à E (3). Bien que la communication gouvernementale et des médias dominants se focalise essentiellement sur la catégorie A comme mesure du chômage (les personnes sans emploi, immédiatement disponibles et tenues d’effectuer des actes positifs de recherche d‘emploi), et reste peu loquace sur les catégories B et C recensant les demandeurs d’emploi ayant des activités réduites, et devient carrément muette sur les catégories D et E (demandeurs d‘emploi respectivement malades et en formation), les publications de la Dares restent néanmoins transparentes sur toutes les catégories de A à E, pour qui veut s‘informer et ne pas être dupe de la dictature du chiffre de la seule catégorie A, imposée par les éditocrates - toutes catégories confondues ! - de la grande presse économique ou régulièrement invités sur les plateaux de télévision et de radio. Ainsi, fin décembre 2019, on recense 6,4 millions de demandeurs d’emploi en France (hors Mayotte) toutes catégories confondues, 5,7 millions de personnes en catégories A, B et C, et 3,5 millions pour la seule catégorie A (voir graphique n°1).

Par ailleurs, nous disposons d’une seconde mesure officielle du chômage fournie, quant à elle, par l’Insee, obtenue grâce à l’enquête emploi, et calculée sur la base des critères très restrictifs du Bureau international du travail (BIT). Pour être considérée comme chômeuse au sens du BIT, la personne doit en effet remplir trois critères : être sans emploi, c’est-à-dire ne pas avoir travaillé au moins une heure durant une semaine de référence ; être disponible pour un emploi dans les quinze jours ; avoir entrepris une recherche active d’emploi dans le mois précédent. A partir de cette source statistique, on évalue alors, selon une périodicité trimestrielle, le nombre de chômeurs au sens du BIT, le taux de chômage (part de la population active au chômage au sens du BIT), et les taux d’activité et d’emploi. Ainsi, au quatrième trimestre 2019, la France (hors Mayotte) comptait 2,4 millions chômeurs BIT avec un taux de chômage de 8,1 %. Et sur l’ensemble de l’année 2019, en moyenne annuelle, l’Insee comptabilise 2,5 millions chômeurs au sens du BIT, soit un taux de chômage de 8,4 %.

Si l’intérêt majeur de la statistique du chômage au sens du BIT est de pouvoir faire des comparaisons internationales, puisque tous les pays l’adoptant utilisent les mêmes critères de comptabilisation des chômeurs, on comprend cependant qu’elle présente un inconvénient de taille, celui d’offrir une vision très restrictive du fléau du chômage, qu’elle sous-estime grandement en mettant notamment en sourdine les situations de précarité de l’emploi et de découragement des chômeurs de longue durée dans la recherche d‘emploi,…… ce qui, évidemment, vous vous en doutez certainement, arrange fort bien les affaires des économistes libéraux. Or, avec la multiplication des situations aux frontières de l’inactivité, du chômage et de l’emploi, provoquée par les politiques néolibérales de lutte contre le chômage, mises en œuvre depuis maintenant près de quarante ans, il serait temps de compléter le taux de chômage au sens du BIT par la construction d’un indicateur plus large et réaliste. En attendant que la statistique officielle fasse sa mue en la matière - attente risquant d’être fort longue avec nos gouvernants néolibéraux -, il est cependant possible d’avancer modestement sur le sujet en calculant la part dans la population active des personnes considérées comme insatisfaites de leur situation face à l‘emploi, bref, un taux que l’on peut appeler dans ces conditions le taux de mal-emploi. En première approche, ce taux qui n‘est pas calculé par l’Insee, peut s’obtenir à partir des données fournies par l’enquête emploi sur le « halo » autour du chômage et le sous-emploi. Le halo du chômage regroupe les personnes souhaitant travailler mais qui sont classées comme inactives, soit parce qu'elles ne sont pas disponibles rapidement pour travailler, soit parce qu'elles ne recherchent pas activement un emploi (chômeurs découragés). Le sous-emploi, toujours au sens de l’Insee, désigne essentiellement des individus en situation de travail à temps partiel « contraint », c’est-à-dire qui souhaiteraient travailler davantage. Ainsi, en 2019, on compte pour la France entière (hors Mayotte), en moyenne annuelle, respectivement 1,6 million et 1,5 million de personnes dans le halo du chômage et en situation de sous-emploi, soit donc, en ajoutant au halo et au sous-emploi le nombre de chômeurs BIT, 5,6 millions de personnes insatisfaites de leur situation face à l‘emploi, ce qui représente 17,9 % d’une population active estimée à 31,3 millions en 2019 (la population active au sens du BIT à laquelle il faut ajouter les personnes dans le halo du chômage, qui sont sorties de la catégorie des actifs avec les critères du BIT, puisque non comptées chômeurs BIT ni en emploi). Le taux de mal-emploi en 2019 est donc égal à plus du double du taux de chômage officiel BIT de 8,4 % !

Le petit travail calculatoire précédent de reconstitution d’un taux de mal-emploi (4) n’a pu être réalisé qu’à partir de 1990, année à partir de laquelle démarrent seulement les statistiques du halo du chômage et du sous-emploi. Comme on peut le constater graphiquement (voir graphique n°2), sur toute la période d’observation le taux de mal-emploi est toujours du double environ du taux de chômage BIT, l’écart en points de pourcentage entre les deux taux donnant, en première approche, une idée de l’importance de la sous-estimation du fléau du chômage de masse par l’indicateur usuel du taux de chômage BIT.

Ainsi, en 2019, la partie immergée du chômage se chiffrerait a minima à 9,5 points de pourcentage, avec un taux de chômage BIT de 8,4 % et un taux de mal-emploi de 17,9 %,…..et seulement a minima, dans la mesure où les personnes qui se situent dans le « précariat » (en situation de grande précarité permanente), en progression sensible ces dernières décennies en France, ne se retrouvent pas toutes dans le sous-emploi au sens de l’Insee (en particulier les travailleurs pauvres que compte la population des micro-entrepreneurs). Ce taux de mal-emploi n’est donc probablement que la borne inférieure du fléau du mal-emploi. Mais sans être la panacée, il a néanmoins le triple mérite, d’être beaucoup plus pertinent que le taux de chômage BIT pour mesurer l’étendue du chômage de masse, de garder une cohérence statistique en restant dans son mode de calcul sur le champ définitionnel de l’enquête emploi, et enfin de pouvoir se calculer précisément (par la méthode précédente) mais aussi rapidement de façon approximative (simplement en multipliant par deux le taux de chômage officiel !). 

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La suite avec le second volet :

Les dessous peu glorieux de la baisse du chômage en France entre 2015 et 2019 (2/2)

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(1) « Une photographie du marché du travail en 2019 », Yves Jauneau, Joëlle Vidalenc, Insee Première, n°1/93, février 2020.
« Au quatrième trimestre 2019, le taux de chômage passe de 8,5 % à 8,1 % », Informations rapides, n°36, Insee.
(2) Cet article a été rédigé en exploitant les séries statistiques longues les plus récentes (publiées fin février 2020) d’emploi et de chômage au sens du Bureau international du travail (BIT) de l’Insee, et des demandeurs d’emploi de la Direction de l'Animation de la recherche, des Études et des Statistiques (Dares) du ministère du Travail. Les premières portent sur des données annuelles, les secondes sont mensuelles.
(3) Depuis 2018, la publication officielle des demandeurs d’emploi inscrits à Pôle emploi est trimestrielle, et non plus mensuelle, et porte donc sur des moyennes trimestrielles de données mensuelles. On peut néanmoins toujours accéder aux séries mensuelles.
(4) Par définition, la population active, calculée à partir des données de l’enquête emploi, est égale à la somme de la population active occupée (donc l’emploi total) et le nombre de chômeurs au sens du BIT. En adoptant les notations entre parenthèses pour la population active (PA), l’emploi total (EMP) et le chômage BIT (CHO), on obtient alors PA = EMP + CHO, d’où le taux de chômage BIT calculé par l’Insee égal à CHO/PA (exprimé en %).
En adoptant les notations entre parenthèses pour la population active dite « réajustée » (PA*), le halo du chômage (HA) et le sous-emploi (SS), on obtient donc :
- le nombre de personnes en situation de « mal-emploi » = CHO + HA + SS ;
- la population active réajustée PA* = PA + HA ;
-et, enfin, le taux de mal-emploi = (CHO + HA + SS)/PA*,…exprimé en %.

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