Une démocratie affaiblie par près de trente ans de violence du néolibéralisme

Après une élection du nouveau président de la République, François Hollande, avec une participation électorale satisfaisante ou plutôt "normale", l’abstention a atteint dimanche dernier, au premier tour des élections législatives, son plus haut niveau historique, avec un taux vertigineux de 42,8 %.

Après une élection du nouveau président de la République, François Hollande, avec une participation électorale satisfaisante ou plutôt "normale", l’abstention a atteint dimanche dernier, au premier tour des élections législatives, son plus haut niveau historique, avec un taux vertigineux de 42,8 %. Si à ce marqueur inquiétant du désamour des Français pour leur démocratie représentative, on en ajoute un autre, tout aussi préoccupant, celui que constitue la confirmation d’un enracinement durable de l’extrême droite en France, avec un score important du Front national de 13,6 % des suffrages exprimés dimanche dernier, on a là les deux visages réunis d’un même fait sociologique évident : une crise de confiance aigue dans les valeurs républicaines.

La progression concomitante de l’abstention avec celle du vote frontiste apparaît très clairement au tournant du milieu des années 80 (cf. graphique ci-dessous). Concernant la montée de l’abstention, au premier tour des législatives, on passe de taux de l’ordre de 20 % au milieu des années 80 - taux d’ailleurs significatifs de ce que l’on pouvait observer en moyenne depuis le début du XXième siècle (en dehors d’un pic de 31,3 % en 1962), à un taux de 42,8 % en 2012, avec une augmentation quasiment continue, à l’exception des élections de 1986 et 1993 où la participation rebondit transitoirement.

 Le score du Front national, quant à lui, parti fondé en 1972 par Jean-Marie Le Pen, encore insignifiant aux élections législatives de 1973, 1978 et 1981, fait un bond à 9,7 % en 1986, pour atteindre 13,6 % en 2012, en passant par un pic de 14,9 % au premier tour des législatives de 1997, le laminage de 2007, en raison du siphonage sarkozyste de l’électorat frontiste, ne remettant apparemment pas en cause une tendance de long terme à une implantation durable des forces de l’extrême droite dans le paysage politique français.

Difficile de ne pas lire dans la concomitance des deux phénomènes une crise profonde des valeurs républicaines, qui exprime ainsi, à travers l’abstentionnisme et le vote frontiste ses multiples facettes, de la défiance vis-à-vis de la classe politique républicaine accusée d’impuissance face à la crise économique et de "rentière" par sa professionnalisation, jusqu’au rejet de certains dysfonctionnements des institutions de la Vième République (cumul des mandats et absentéisme parlementaire, hyperprésidence et dérive monarchique de la fonction présidentielle, etc.), en passant par la conviction croissante d’une réelle dissociation entre intérêts particuliers et intérêt général, ou encore une cruelle méconnaissance du fonctionnement et de l’histoire de nos institutions républicaines (par exemple sur les enjeux d’une majorité parlementaire pour un gouvernement ou le rôle et pouvoirs des élus, sur les liens historiques entre le vichysme et l’extrême droite en France, etc.). Que l’on regarde cette crise à travers l’un ou l’autre de ses deux visages, on retrouve un point névralgique commun qui est le repli sur soi d’individus fragilisés par l’insécurité économique et le creusement des inégalités (précarité de l‘emploi, chômage, pauvreté et exclusion sociale), et expliquant et générant des sentiments de plus en plus forts de méfiance et de peur, voire de haine, face à la différence de l’étranger, ou encore de désintérêt pour la gestion du bien commun, ou de mécontentement face à des solidarités collectives jugées de plus en plus inefficaces et illégitimes [1]. Et, des sentiments qui s’enracinent d’autant plus confortablement dans les consciences, que ces individus appartiennent en général à des groupes sociaux de faible niveau culturel. Le repli sur soi se laisse alors en général subtilement enfermé, manipulé et abusé par l’alternative entre le choix de l’abstention par désenchantement par rapport à la capacité d’action du politique ou auto-déshabilitation [2], ou celui du vote protestataire pour un parti politique, qui place au cœur de sa rhétorique, la stigmatisation de catégories de population présentées comme les boucs émissaires de tous les maux de la société.

Le repli sur soi, à travers la montée de l’individualisme, voilà donc l’origine profonde de cette crise de confiance dans les valeurs républicaines qui s’exprime de plus en plus clairement dans la société française. Néanmoins, il est important de bien s’entendre sur le sens de la métamorphose que connaît l’individualisme au tournant de la fin des années 70, donnant au repli des individus sur leur sphère privée un caractère inédit. On connaît, en effet, l’individualisme universaliste présenté par un des pères fondateurs de la sociologie contemporaine, Émile Durkheim (1858-1917), comme la caractéristique essentielle du passage des sociétés traditionnelles aux sociétés modernes, où l’individu parvient à se désolidariser de la contrainte coercitive de la "conscience collective" pour s’autonomiser et assumer sa différence par rapport au collectif. Un individualisme épanouissant pour l’individu, sans être destructeur de lien social, puisque selon E. Durkheim, il s’accompagne d’un approfondissement de la division du travail social, lui-même facteur de renforcement de la cohésion sociale [3]. On connaît, également, l’analyse d’un certain Alexis de Tocqueville (1805-1859) qui montre que si la "passion pour l’égalité" [4], caractéristique d’une société démocratique par opposition aux sociétés aristocratiques, est génératrice d’une réduction des inégalités sociales et enfante une société méritocratique, elle reste néanmoins porteuse de certaines failles potentielles pour le devenir des sociétés démocratiques. En effet, le précurseur de la sociologie politique nous explique, en particulier, que la passion égalitaire des individus les amène à se détourner de la chose publique, en se repliant sur leur sphère personnelle pour faire prospérer leurs intérêts privés, et assouvir ainsi leur besoin de devenir aussi riches que leurs voisins, d’où une montée prévisible de l’abstentionnisme au cours du processus d’épanouissement démocratique des sociétés. Et d’envisager l‘émergence d‘un "despotisme démocratique" où le peuple se laisse déposséder de son pouvoir par "confort", par un État, certes, bienveillant à son égard, en le traitant de façon égalitaire, mais centralisé et tout-puissant.

Impossible d’en rester à ces deux formes élémentaires d’individualisme, pour comprendre aujourd’hui, l’articulation entre, d’un côté, la montée des valeurs individualistes et, de l’autre, le lien social et citoyen producteur de cohésion sociale entre les mêmes membres d’une société. De fait, ni l’individualisme durkheimien des mœurs, ni "l’individualisme particulariste" tocquevillien, pour reprendre l’expression d’Etienne Schweisguth [5], ne sauraient vraiment rendre compte des nouvelles configurations du repli du soi de certaines catégories sociales depuis le début des années 80. Nous avons, en effet, changé radicalement de registre, en entrant dans l’ère d’un "néo- individualisme" particulariste, non plus porté par une passion égalitaire à la Tocqueville, mais au contraire par une passion inégalitaire doublement destructrice : à la fois, pour ses propres victimes directes qu’il abandonne aux seules lois d’un marché mondialisé dérégulé (travailleurs précaires, jeunes sans diplôme, femmes à temps partiel contraint, chômeurs de longue durée, nouveaux pauvres, etc.), en fustigeant l’État-providence et en prônant un État minimal déstructurant pour la société ; et plus encore, à l’encontre de l’intérêt général qu’il n’hésite pas à sacrifier, en dépouillant l’État au seul service des intérêts de la classe dominante. Vous l’avez très certainement reconnu, il s’agit de la passion qui anime avec force conquérante et triomphante, et en toute impunité, l’ordre néolibéral du capitalisme financier et actionnarial actuel qui sévit en France depuis près de trois décennies, et dont la violence sociale et politique a enfanté une grave crise de confiance dans les valeurs républicaines, avec ses deux monstres pour la démocratie : la montée de l‘abstention et la progression de l‘extrême droite. S’il en était besoin, l’histoire nous délivre ainsi un message on ne peut plus clair : entre démocratie et néolibéralisme, l’une émancipatrice, l’autre asservissant et destructeur pour l’homme, il y a comme des contradictions existentielles conflictuelles et irréversibles à long terme. On dirait bien, dans cette affaire, une nouvelle fois encore, qu’une certaine vision de l’histoire de Karl Marx n’a en rien perdu de son intelligence lumineuse et prophétique : "L’histoire de toute société jusqu’à nos jours, c’est l’histoire de la lutte des classes." (1848)

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[1] Pierre Rosanvallon, "La crise de l’État-providence", Le Seuil, 1981.

[2] L’expression est du chercheur et politologue Daniel Gaxie qui fait la distinction importante entre la "compétence politique" du citoyen et la perception qu’il en a, considérant que c’est cette perception qui va être déterminante dans sa propension à s’impliquer politiquement, plus exactement dans son jugement personnel sur sa propre légitimité à s’exprimer ou non politiquement. Daniel Gaxie observe alors la tendance pour les personnes mal insérées socialement à se considérer illégitimes à s’exprimer politiquement, alors qu’en fait, elles possèdent les capacités nécessaires pour le faire. Cette sous-estimation à tort (l’auto-déshabilitation) apparaît très souvent comme une variable cachée derrière des attitudes revendiquées d’indifférence ou de rejet du politique. Ce constat sociologique est à mettre en relation avec une corrélation négative significative observée entre le taux d’abstention et le niveau d’études. Lire de cet auteur, en particulier :

"Le cens caché", Le Seuil, 1978.

"Explication du vote. Un bilan des études électorales en France", Presses de la fondation nationale des sciences politiques, 1989.

[3] Pour une analyse détaillée et complète du passage des sociétés traditionnelles, dites à "solidarité mécanique", aux sociétés modernes à la "solidarité organique", se reporter à l'un des ouvrages clés de la pensée d’Émile Durkheim : "De la division du travail social" (1893).

[4] L’essentiel de la pensée tocquevillienne se trouve rassemblé dans l’ouvrage majeur "De la démocratie en Amérique" faisant l’objet de deux tomes parus successivement en 1835 et 1840.

[5] Etienne Schweisguth, "La montée des valeurs individualistes", Futuribles n°200, 1995.

 

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