Portrait de la droite macroniste au pouvoir

Tout observateur sérieux de la vie politique française avait bien saisi, dès la campagne présidentielle de 2017, que le macronisme est de droite, en lisant tout simplement le programme d’Emmanuel Macron, dans lequel on pouvait retrouver tous les grands fondamentaux du libéralisme économique.

Tout observateur sérieux de la vie politique française avait bien saisi, dès la campagne présidentielle de 2017, que le macronisme est de droite, en lisant tout simplement le programme d’Emmanuel Macron, dans lequel on pouvait retrouver tous les grands fondamentaux du libéralisme économique. La petite musique de l’époque du « ni de gauche ni de droite » ou du « en même temps », n’était là uniquement pour brouiller les cartes, afin de séduire un électorat ne croyant plus au clivage gauche/droite, au regard de plusieurs décennies d’alternance au pouvoir entre le Parti socialiste et le parti dominant de la droite républicaine - du RPR jusqu’aux Les Républicains (LR), en passant par l’UMP - qui, tout en s’opposant dans le discours, ont mené sur le fond, une fois arrivés au pouvoir, toujours la même politique économique (ou presque) : une politique de l’offre abandonnant les classes populaires face à une mondialisation dérégulée,….avec les résultats que l’on connaît : apparition et développement d’un chômage de masse, précarisation de l’emploi, retour à une dynamique d’aggravation des inégalités et de la pauvreté, accentuation de la crise écologique, etc.

Comme on pouvait s’y attendre, le film des deux premières années de la mandature d’Emmanuel Macron est conforme au scénario de campagne : c’est bien la droite qui gouverne, en menant une politique de droite, et même la plus à droite que la Cinquième République ait pu connaître. Ce sont en effet toutes les grandes figures cardinales du néolibéralisme qui sont en place depuis mai 2017, pour le plus grand malheur du progrès social, avec une remise en cause - accélérée par rapport aux décennies précédentes - des acquis sociaux que les forces syndicales et politiques de gauche ont toujours arrachés au patronat dans le cadre de rudes et longues luttes sociales : flexibilisation du marché du travail avec la réforme du Code du travail par ordonnances en 2017 ; politique de l’offre avec les mesures visant à baisser le coût du travail - en particulier, avec la transformation du crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE) en baisse pérenne des cotisations sociales patronales - ; stratégie du ruissellement avec les amples cadeaux fiscaux accordés aux plus riches (suppression de l’impôt sur la grande fortune mobilière, remplacement de la progressivité de la taxation des revenus du capital par la flat-tax de 30 %, etc.) ; inféodation aveugle au diktat du cadre budgétaire austéritaire élaboré par les traités européens (en particulier la règle stupide du pacte de stabilité et de croissance d’un déficit public en % du PIB qui doit rester limité à 3 %) avec la maîtrise des dépenses publiques via, en particulier, la baisse des effectifs de fonctionnaires (l’objectif initial étant la suppression de 120 000 postes d‘ici à 2022), les premiers coups de boutoir dans les dépenses de la protection sociale (baisse des APL, réduction des indemnités pour les chômeurs insuffisamment volontaires aux yeux du gouvernement pour reprendre un emploi, etc.) et le renoncement à engager des dépenses publiques d’investissement à la hauteur face à l’ampleur de l’affaiblissement de la cohésion sociale et du dérèglement climatique.

La crise des gilets jaunes n’a en rien infléchi le cap néolibéral de la politique économique du gouvernement, car les mesurettes à caractère social qui ont été décidées pour y répondre, avant comme après le « grand monologue national » du président Macron (hausse de la prime d‘activité, baisse de l’IRPP sur les premières tranches d’imposition, etc.), n’ont pas remis en question les soubassements centraux d‘une politique de droite, sur lesquels le Premier ministre entend bien continuer s‘appuyer pour mener l‘acte II du quinquennat, à savoir : l‘injustice fiscale (aucun changement du côté de la TVA, l’impôt le plus injuste socialement, qui représente près de la moitié des recettes fiscales de l’État ! ; non rétablissement de l‘impôt sur la grande fortune mobilière, etc.) ; l’exploitation de la force de travail peu qualifiée (refus d’augmenter le Smic alors qu’en 2018 la rémunération moyenne d’un PDG du CAC 40 est…… 278 fois plus élevée que celle d’un smicard !) ; la politique de l’offre avec la poursuite de la baisse du taux d’imposition sur les bénéfices des sociétés (y compris les plus grandes, les spécialistes de l’évasion fiscale !…alors que les entreprises ne participent qu’à raison de 40 % aux prélèvements obligatoires, les 60 % restant pesant sur les ménages) ; la reproduction sociale (refus d’alourdir la taxation sur les patrimoines, les revenus de la propriété et les gros héritages) ; la poursuite de la casse des services publics et du détricotage de la protection sociale pour maîtriser les déficits publics (en particulier, future réforme des retraites qui va se traduire par une baisse des pensions de retraite pour les candidats au départ à la retraite à 62 ans !…..alors que le chômage des plus de cinquante ans a explosé de 200 % depuis 2008 !!).

Plus de deux ans après l’élection d’Emmanuel Macron, le parti présidentiel La République En Marche (LREM) s’évertue toujours à dissimuler sa vraie identité d’un parti politique de droite, c’est-à-dire un parti qui, dans le jeu des rapports sociaux de production, au même titre que les LR, œuvre pour les intérêts du grand capital, bref, un parti au service de l’ordre bourgeois et de l‘économie de marché, et qui ne peut donc prétendre, sauf à mentir effrontément comme il le fait en permanence, défendre la valeur de la justice sociale et la cause écologique, elles-mêmes incompatibles avec le modèle libéral-productiviste qu‘il ne veut pas remettre en cause. L’exercice de la falsification de toute la macronie bat même son plein ces derniers temps, déjà avec le verdissement spectaculaire du programme de la liste de Nathalie Loiseau pour les élections européennes, alors que le pouvoir en place traîne les pieds pour la nécessaire accélération de la transition écologique et que la France, aujourd’hui, ne respecte pas ses propres engagements en termes d’émissions de gaz à effet de serre, pris en décembre 2015, dans le cadre de l’accord de Paris. Ou bien, ces derniers jours, avec les postures de gauche grossièrement et cyniquement enfumeuses de la part du chef de l’État, dénonçant devant l'Organisation internationale du travail à Genève les dérives d'un « capitalisme devenu fou », ou venant d’Édouard Philippe lors de sa déclaration de politique générale, mercredi 12 juin, à l’Assemblée nationale, entendant mettre la justice sociale au cœur de l’acte II du quinquennat, alors que tous deux sont des fervents défenseurs d’un capitalisme actionnarial dérégulé, qui produit et se nourrit « en même temps » de l’injustice sociale.

La débâcle aux élections européennes de mai dernier du parti LR et l’implosion qui en a résulté avec la démission de son président Laurent Wauquiez, ne signifient nullement, contrairement à ce qu’on peut lire dans certaines analyses des commentateurs politiques, la mort de la droite, mais traduisent une simple recomposition de la droite française, qu‘annonçaient déjà les premières opérations de recyclage des LR au sein de la macronie, à commencer par le choix hautement symbolique du Premier ministre Édouard Philippe de rejoindre Macron. Faute de pouvoir, sans se renier, se différencier vraiment par rapport à l’action gouvernementale sur les terrains de la politique économique et de la politique migratoire, il devient donc de plus en plus difficile pour la vielle droite républicaine de ne pas se laisser grignoter, lentement mais sûrement, par la plus jeune droite macroniste qui, elle, dans l’exercice du pouvoir, n’a rien de républicaine, voire est devenue très vite antirépublicaine. Et ce mouvement d’absorption s’en trouve d’autant plus facilité que les LR, après avoir dans un premier temps soutenu certaines revendications des gilets jaunes, ont vite fait de la surenchère sécuritaire avec le gouvernement, sur le plan du maintien de l’ordre, en étant notamment à l’origine de la loi liberticide anticasseurs adopté en mars dernier.

Le nouveau visage dominant de la droite que constitue le macronisme s‘exprime à travers deux traits principaux, l’adoption d’un néolibéralisme décomplexé et l’exercice autoritaire du pouvoir politique. Le premier trait ne concerne pas l’unique champ de l’économique, il implique aussi la sphère culturelle. La macronie au pouvoir entend bien en effet mettre l’État, et à travers lui, toute la société au service de l’idéologie libérale. Ainsi, par exemple, il devient maintenant explicite que le rôle premier du système éducatif n’est pas d’émanciper l’individu et le futur citoyen, mais de lui permettre d’investir en capital humain, pour savoir s’adapter aux exigences du marché du travail et aux impératifs de la concurrence et de la compétitivité. Et pour ce faire, notamment à l’occasion de la réforme du baccalauréat, le pouvoir n’hésite pas à mettre en place une refonte idéologique de certains programmes, en particulier celui pour l’enseignement des sciences économiques et sociales en lycée, où le pluralisme de la pensée économique et sociologique, sûrement trop subversif aux yeux des concepteurs des nouveaux programmes, disparaît au profit du prisme monolithique de l’homo-oeconomicus et de l’homo-sociologicus, cher au projet sociétal néolibéral, à travers lequel la société n‘est plus composée de classes sociales au sens marxiste du terme mais d‘individus, et devient toute entière au service du marché et non l’inverse, avec nécessairement des « premiers de cordée » qu‘elle doit savoir saluer et récompenser comme ses vrais et seuls héros.

Le second trait, l’autoritarisme du pouvoir politique, est tout aussi prononcé sinon plus que le précédent. Il traduit, de la part du pouvoir macroniste, à la fois un mépris pour les classes populaires et un déni de respect des droits de l’homme et des libertés publiques. Bien avant que n’éclate la crise des gilets jaunes en novembre dernier, le chef de l’État ne ratait déjà aucune occasion pour exprimer son arrogance verbale méprisante envers les plus fragiles de la société, les « sans rien » pour reprendre l’une de ses perles de langage. Mais ce mépris apparaîtra vraiment, dans toute sa grandeur réelle, avec la violence de la répression policière et judiciaire exercée à l’encontre des gilets jaunes ainsi que des journalistes couvrant les manifestations répétées du mouvement (utilisation par les forces de l’ordre d‘armes entraînant des blessures de guerre - éborgnements et mutilations -, gardes à vue et condamnations à des peines de prison arbitraires de manifestants, refus obstiné des autorités politiques de reconnaître l’existence de violences policières et lenteur de la justice à les sanctionner, etc.). Jamais un pouvoir politique en France n’aura été autant condamné et rappelé à l’ordre par des instances représentatives des droits de l’homme, pour ce qu’il convient d’appeler des violences d’État, conduisant même pour certaines d’entre elles à des crimes d’État (Zineb Redouane a perdu la vie le 1er décembre 2018 à cause d‘une grenade, et depuis novembre 2018, vingt-trois personnes ont été éborgnées, cinq autres ont perdu une main lors des manifestations !) : en janvier dernier, demande de suspension par le Défenseur des droits Jacques Toubon du recours par les policiers aux lanceurs de balles de défense (LBD) et aux grenades de désencerclement (utilisation en augmentation de 200 % en 2018 !), interpellations de nombreuses institutions internationales sur ces violences policières (la Haute-Commissaire des Nations Unies aux droits de l'homme, l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, le Conseil de l’Europe, le Parlement européen). Et l’intimidation répressive ou la répression intimidante ne se limitent pas avec ce pouvoir à la seule gestion des crises sociales, mais s’étendent également à tous les corps de la société dont la contestation ou la critique vis-à-vis de l’action du gouvernement deviendraient trop audibles ou visibles : les journalistes (gardes à vue arbitraires, perquisitions de médias et convocations de journalistes pour connaître leurs sources, etc.), les enseignants (convocations par leur hiérarchie, obligation de réserve avec l’article 1 du projet de loi pour une école de la confiance), les militants associatifs venant en aide auprès des migrants ou critiquant les actions répressives des forces de l‘ordre, etc, etc,etc……

Non, malheureusement, vous n’êtes pas dans votre lit en train de finir un très mauvais rêve…Et concernant les lignes précédentes, il s’agissait bien de la France, un État de droit, vous savez,… le pays du Conseil national de la Résistance, tout du moins ce qu‘il en reste après les ravages d’un néolibéralisme qui, certes, ne date pas de 2017, et n’a pas encore détruit notre protection sociale, mais que la droite macroniste entend bien continuer d’imposer à un rythme accéléré au cours de l’acte II du quinquennat, et ce, sans état d’âme pour les droits de l’homme et les libertés publiques, en particulier la liberté d’expression. L’histoire a toujours montré que le libéralisme économique décomplexé dévaste la cohésion sociale, la démocratie…..et l’écosystème. L’horizon obscur de la France avec la droite macroniste au pouvoir ne fait plus mystère.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.