Réquisitoire contre les inepties de la loi El Khomri

Tout en ouvrant un énorme boulevard à la régression sociale, la loi El Khomri sera inefficace économiquement par rapport à son objectif de réduction du chômage de masse. Il faut d’abord rappeler à notre ministre que l’économie française ne l’a pas attendue pour s’engager sur le chemin de la flexibilisation de son marché du travail.

La thématique de la flexibilisation du marché du travail est au cœur de l’analyse libérale, et plus précisément des économistes néoclassiques, ceux qui dans les années 1870 ont renouvelé la pensée des premiers libéraux comme Adam Smith ou Jean-Baptiste Say. La loi El Khomri, dans son volet flexibilité, trouve donc son inspiration profonde dans une approche qui n’a eu de cesse de vouloir remettre en question les principaux acquis sociaux arrachés par les travailleurs au grand capital, notamment dans les domaines du droit du travail et des conventions collectives. Et de tenter de revenir, autant que faire se peut, à un fonctionnement du marché du travail le plus proche possible de celui du milieu du XIXe siècle, c’est-à-dire obéissant complètement ou presque aux seules forces du marché autorégulatrices, traitant le travail comme une vulgaire marchandise ou un simple facteur de production technique.     

La plus grande flexibilité que veut nous servir la loi El Khomri, eu égard à sa filiation idéologique, ne peut donc être que régressive sur le plan social. Elle l’est, en effet, au moins à deux niveaux. D’une part, l’inversion de la hiérarchie des normes, permettant aux accords d'entreprise de déroger aux accords de branche - ce qui constitue une forme de remise en cause des conventions collectives -, entraînera nécessairement une course au moins-disant social de la part des entreprises sur l‘autel de la tyrannie de la compétitivité-prix, dans un contexte d’exacerbation de la concurrence internationale. D’autre part, la facilitation des possibilités de licenciements économiques offerte aux entreprises, option traditionnellement considérée par les économistes libéraux comme favorable à la création d’emplois (les employeurs créeraient plus facilement des emplois parce qu’ils auraient plus de facilités pour licencier….), dans un contexte récessionniste comme le nôtre, non seulement ne pourra que renforcer les suppressions d’emplois, mais affaiblira toujours un peu plus les salariés et les syndicats dans leur rapport de force face aux employeurs.

Tout en ouvrant un énorme boulevard à la régression sociale, la loi El Khomri sera inefficace économiquement par rapport à son objectif de réduction du chômage de masse. Il faut d’abord rappeler à notre ministre que l’économie française ne l’a pas attendue pour s’engager sur le chemin de la flexibilisation de son marché du travail. Cela fait déjà plus de quarante ans que la France s’est lancée dans cette aventure libérale, de la création du contrat de travail temporaire en 1972 et du CDD en 1979 jusqu‘aux lois régressives les plus récentes (loi relative à la « sécurisation  » de l‘emploi en 2013 et la loi Macron en 2015), en passant par la suppression de l’autorisation administrative préalable de licenciement en 1987 et l‘institution de la rupture conventionnelle en 2008......entre autres choses ! Et pour quel résultat sur le front du chômage ? Un taux de chômage qui a plus que triplé depuis le milieu des années 70, passant de 3 % à plus de 10 % aujourd’hui !…. Et il n’y a pas qu’en France où la flexibilité ne fonctionne pas comme instrument de lutte contre le chômage. Plus généralement, au niveau de l’ensemble des économies de marché, en étudiant le lien entre flexibilité du marché du travail et chômage, l’OCDE (l’Organisation de coopération et de développement économiques), pourtant traditionnellement plutôt favorable aux thèses libérales, a montré qu’il n’existait pas de corrélation significative entre degré de flexibilité atteint et baisse du chômage. Point besoin d’être un grand économiste pour tirer, en final, la conséquence d’une situation où la régression sociale accompagne la poursuite du développement du chômage de masse : le seul gagnant dans cette sordide histoire pour le salariat est le patronat et la rémunération toujours plus généreuse pour les actionnaires. Flexibilisation du marché du travail et capitalisme actionnarial marchent main dans la main, c'est une des premières leçons que doit apprendre tout adhérent au Medef (Mouvement des entreprises de France) !   

L’écueil majeur de la thèse libérale, construite sur un terrain microéconomique désencastré du monde social et institutionnel, tient aux effets pervers inévitables de la flexibilisation qui, eux, doivent être envisagés sur un plan macroéconomique. Les libéraux sont toujours dans ce postulat ridicule et hautement périlleux que l’intérêt général ne serait que la seule somme des intérêts particuliers. Avec le recul de plusieurs décennies de flexibilisation des marchés du travail dans les pays de l’OCDE, il est alors possible de repérer les effets pervers cardinaux de la flexibilité qui ont été à l’œuvre et pouvant expliquer l’absence avérée de corrélation entre flexibilisation et baisse du chômage. Tout d’abord, la faiblesse de la progression des salaires et la paupérisation du salariat, en partie provoquées par le développement des formes précaires d’emploi (CDD, intérim, travail à temps partiel, etc.) n’ont pu qu’entretenir une insuffisance structurelle de la demande. La précarisation du salariat, généralisée à l’ensemble des pays ayant flexibilisé leur marché du travail, est donc à mettre en relation avec le déclin de la part des salaires dans la valeur ajoutée que l’on observe depuis plus d’une trentaine d’années dans les pays de l’OCDE (en France, à partir du « tournant de la rigueur » en 1982-1983). La faiblesse de la demande anticipée par les chefs d’entreprise qui en résulte se traduit donc par le développement d’un chômage de masse, car le niveau de l’emploi, nécessaire à la mise en œuvre du volume de production décidé par les entreprises, est insuffisant pour occuper toute la population active. Ces effets sont renforcés par l’instabilité de l’emploi et salariale propre aux emplois précaires si préjudiciable à la consommation, car les salariés précaires sont confrontés, plus que les autres, à  l‘incertitude de l’avenir et à un accès difficile sinon impossible au crédit à la consommation ou immobilier ! Dans un tel contexte, l’augmentation de l’épargne de précaution pèse également un peu plus sur la consommation et donc accentue la crise des débouchés des entreprises, ce qui nourrit également la faiblesse de l’investissement productif.

Par ailleurs, la course à la baisse du coût salarial, recherchée par la flexibilité salariale préconisée par les libéraux, se retourne contre les entreprises à long terme par le jeu même de la compétitivité-prix. En effet, si cette baisse s’accompagne d’une diminution de la productivité du travail (suite à une démotivation des salariés, conformément aux enseignements de la théorie du salaire d‘efficience), en final, le coût salarial unitaire augmente, d‘où une augmentation des prix. A moyen et long termes, la compétitivité-prix des entreprises se détériore, d’où une baisse des exportations et une augmentation des importations pénalisant la croissance économique et donc l'emploi. Sans compter que cette baisse du coût salarial pèse également sur le financement d’une protection sociale, essentiellement assurée selon le principe assurantiel, par une diminution des rentrées de cotisations sociales renforcée par une politique de l'offre visant à réduire les cotisations patronales sur les bas salaires. Or, ces rentrées parafiscales représentent également du salaire indirect : leur baisse, via l'austérité imposée aux revenus sociaux, ne peut donc qu’affecter le pouvoir d’achat des ménages les plus nécessiteux et donc leur consommation. Enfin, la flexibilisation a été aussi un élément moteur, ces dernières décennies, de la formation d’un double dualisme sur le marché du travail (marchés primaire et interne contre marchés secondaire et externe opposant ainsi, pour faire simple, les protégés aux précaires) que l‘on observe dans les pays riches. Elle a donc contribué au renforcement du dualisme sociétal et à l’aggravation des inégalités économiques et sociales, en particulier les inégalités de revenus. Or, au-delà de sa dangerosité pour le lien social et la cohésion sociale, l’aggravation des inégalités de revenus affecte négativement la consommation des ménages - et donc l'investissement productif - en raison du fait que les ménages à revenus élevés ont une propension moyenne à épargner beaucoup plus forte que celle des ménages à faibles revenus. Comme le montre le prix Nobel d’économie, Joseph Stiglitz, dans « Le prix de l’inégalité » (2012), la forte progression des inégalités dans la répartition des richesses, ces dernières décennies, au sein des pays riches, entretient inéluctablement une faiblesse structurelle de la demande, à l’origine d’un chômage de masse de type keynésien. Flexibilisation du marché du travail, précarisation de l’emploi, aggravation des inégalités de revenus et crise de sous-consommation sont donc également indissociablement liées, n’en déplaise aux économistes libéraux !
 
    
                                                         "Entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c'est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit" Abbé Lacordaire (1802-1861).

 

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