La mobilité sociale est tombée en panne

Après une phase de progrès durant les Trente Glorieuses, au demeurant modestes, l’ascenseur social au sein de la société française s'est figé depuis une vingtaine d'années. Résumé des évolutions majeures de la mobilité sociale en France depuis le début des années 50.

Il s'agit ici d'un résumé de l'article "La mobilité sociale est tombée en panne", disponible dans le numéro de mars 2017 d'Alternatives Économiques, n°366. On peut le lire en ligne sur le site de la revue d'Alternatives Economiques en activant le lien ici.  

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Dans nos sociétés démocratiques fondées sur le principe d’égalité des droits, l'égalité des chances à la naissance est un leurre, les statuts sociaux étant acquis dans le cadre d’une compétition scolaire et sociale "non libre et faussée", faisant la part belle à l’hérédité sociale dans le destin des individus. Pour autant, l'intensité de l'inégalité des chances et de la reproduction sociale qui lui est associée peut évoluer dans le temps. Qu'en est-il pour la France depuis le début des années 50 ?

L'étude de la mobilité sociale intergénérationnelle, à partir des tables de mobilité fournies par l'Institut national de la statistique et des études économiques, permet de rendre compte de cette question, en comparant la position sociale des enfants à celle de leurs parents. La notion de mobilité sociale intergénérationnelle est complexe. Il faut tout d'abord distinguer les flux de mobilité ascendante des flux de mobilité descendante. Par ailleurs, il est nécessaire de distinguer dans les flux de mobilité observée (mobilité brute), ceux "contraints" qui relèvent des transformations structurelles économiques ou socio-démographiques (la mobilité structurelle) - par exemple l'impact de la modernisation de l'agriculture sur la raréfaction des emplois dans l'agriculture expliquant pour une part la mobilité sociale des enfants d'agriculteurs - du reste des autres flux (mobilité nette). Les premières études sociologiques sur le sujet interprétaient l'évolution de cette mobilité nette comme un indicateur des progrès réalisés en termes d'égalité des chances à la naissance. Néanmoins, les sociologues lui préfèrent maintenant la notion plus pertinente de fluidité sociale, mesurée à partir des "rapports de chance" d'accès aux différentes positions sociales (odds ratios en anglais). Par exemple, si l'on s’intéresse à la situation respective des enfants d'ouvriers et des enfants de cadres, le rapport de probabilités se lit de la façon suivante : les enfants de cadres ont, statistiquement parlant, X fois plus de chances que les enfants d’ouvriers de devenir cadre plutôt qu'ouvrier.

Les principaux résultats de la compilation des tables de mobilité masculine, établies depuis 1953, sont présentés de façon synthétique par le tableau suivant.

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Le premier constat fait état d'une amélioration durant les Trente Glorieuses. On notera le rôle important de la mobilité structurelle dans la hausse de la mobilité sociale, en lien, entre autres, avec la tertiarisation de l'économie entraînant une progression importante des emplois qualifiés de cadres et mettant  les générations nées avant 1955 dans une situation très favorable sur le marché du travail. La démocratisation scolaire des années 1970 et 1980 va permettre, quant à elle, de réduire certaines inégalités scolaires, notamment celles concernant l’accès au baccalauréat (près de 80 % d'une génération obtiennent le BAC aujourd'hui contre moins de 20 % au début des années 70), contribuant ainsi à rendre plus fréquentes les trajectoires de mobilité ascendante pour les jeunes de pères ouvriers ou employés.

Le tableau s'assombrit en revanche depuis une vingtaine d'années sous l'influence de la dégradation de la situation de l'emploi (développement du chômage de masse et précarisation de l'emploi) et des effets de la mondialisation en termes de dualisme sociétal : diminution depuis le milieu des années 80 du ratio mobilité ascendante/mobilité descendante selon les travaux du sociologue Louis-André Vallet (1), déclassement scolaire (défini comme la dévalorisation du titre scolaire) selon la chercheuse Marie Duru-Bellat (2), spirale du déclassement selon le sociologue Louis Chauvel (3), stabilisation à un niveau encore élevé du "rapport de chances" entre enfants de cadres et enfants d’ouvriers (en 2012, un fils de cadre avait ainsi près de trente fois plus de "chances" qu’un fils d’ouvrier de devenir cadre plutôt qu’ouvrier), etc.

En conclusion, les évolutions de long terme de la mobilité sociale en France depuis le début des années 50 font apparaitre des progrès bien modestes vus sous le double angle, d'une part, du lien entre l'origine et la destinée sociale et, d'autre part, du déterminisme social dans la réussite scolaire qui reste encore élevé (plus de 20 % des enfants d'ouvriers et d'employés sortent du système scolaire sans diplôme contre seulement 7 % des enfants de cadres), avec l'émergence de nouvelles dynamiques ces deux dernières décennies favorables aux forces de la reproduction sociale.

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(1) Voir "Mobilité observée et fluidité sociale en France de 1977 à 2003", par Louis-André Vallet, Idées économiques et sociales no 175, mars 2014, et "Quarante années de mobilité sociale en France. L’évolution de la fluidité sociale à la lumière de modèles récents", Revue française de sociologie no 1, 1999.

(2) Voir L’inflation scolaire. Les désillusions de la méritocratie, Le Seuil, 2006.

(3) Voir La spirale du déclassement, par Louis Chauvel, Le Seuil, 2016. Fiche de lecture disponible ici.

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