Yves Besançon
Economiste, professeur de sciences économiques et sociales, et ancien Attaché de l'Institut national de la statistique et des études économiques (Insee).
Abonné·e de Mediapart

101 Billets

0 Édition

Billet de blog 23 janv. 2022

Macron ou la menace du rapace néolibéral sur l’université française

À l’occasion du Congrès de France Universités, qui s’est tenu le 13 janvier dernier, le discours de clôture du chef de l’État Emmanuel Macron a fait tomber les masques quant à sa conception profonde de l’enseignement supérieur et la nature de la réforme de l’université qu’il appelle de ses vœux. Du néolibéralisme pur jus !

Yves Besançon
Economiste, professeur de sciences économiques et sociales, et ancien Attaché de l'Institut national de la statistique et des études économiques (Insee).
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

À l’occasion du Congrès des cinquante ans de la Conférence des présidents d’université - nouvellement dénommée France Universités -, qui s’est tenu le 13 janvier dernier, le discours de clôture du chef de l’État Emmanuel Macron a fait tomber les masques quant à sa conception profonde de l’enseignement supérieur et la nature de la réforme de l’université qu’il appelle de ses vœux, bien entendu, celle qu’il mettra en œuvre s’il devait être prochainement réélu à la présidence de la République. En particulier, nous déclare-t-il, en tout bon néolibéral qui se respecte et fantasme sur un système universitaire à l’américaine : « On ne pourra pas rester durablement dans un système où l’enseignement supérieur n’a aucun prix pour la quasi-totalité des étudiants, où un tiers des étudiants sont considérés comme boursiers et où, pourtant, nous avons tant de précarité étudiante, et une difficulté à financer un modèle beaucoup plus financé par l’argent public que partout dans le monde.» 

La substance du propos est ainsi claire comme de l’eau de roche, même si, comme à l’accoutumée, sur les plateaux des médias, les explications de texte fournies par la Macronie, au premier chef par Gabriel Attal porte-parole du gouvernement et Frédérique Vidal ministre de l'Enseignement supérieur, ont tourné autour du pot et feint d’en percevoir les conséquences gravissimes concrètes pour l‘université et tous les enjeux sociétaux qu’il y a derrière. Explicitons donc le propos à leur place à la lumière d’une analyse sociologique, afin d’éclairer un peu mieux les futurs électeurs en avril prochain… et surtout les jeunes électeurs ! 

Emmanuel Macron projetterait donc une augmentation significative de la part du financement privé de l’université, dans le cadre d’une réforme systémique la rendant plus professionnalisante et payante avec, en particulier, dans un premier temps, très probablement, une augmentation substantielle des droits d’inscription pour aller vers des frais d‘inscription couvrant une grande partie le coût de formation de l’étudiant, ce qui inévitablement évincerait des universités les enfants de pauvres ou même d’une partie des classes moyennes. Ce serait donc un coup de poignard porté à la démocratisation de l’enseignement supérieur, pourtant déjà bien en peine avec une « démocratisation ségrégative » qui, déjà bien engagée au lycée, comme l’a montré le sociologue Pierre Merle, s’est maintenant installée également dans le supérieur (1): certes, le nombre d’étudiants à l’université a doublé au cours des quarante dernières années en France, et les enfants des milieux modestes y accèdent plus facilement qu’autrefois, mais les enfants des milieux favorisés sont toujours fortement surreprésentés dans les filières les plus longues (et les plus prestigieuses) de l’enseignement supérieur. Ainsi, en 2017, à l’université, les enfants d’ouvriers représentaient seulement 14 % des étudiants en licence et plus que 6 % en doctorat (contre 34 % pour les enfants de cadres et de professions intermédiaires). Et, en 2018, parmi les 25-34 ans, 65 % des enfants de cadres ou professions intellectuelles supérieures sont diplômés de l’enseignement supérieur long contre seulement 16 % pour les enfants d’ouvriers. Cruels écarts selon l'origine sociale qui montrent, s'il en était besoin, qu'il ne faut pas confondre massification et démocratisation de l'enseignement, et que la vraie démocratisation de l’enseignement supérieur reste encore à faire dans le pays de Jules Ferry, celui-là même faisant partie des pays riches pour lesquels le déterminisme social dans la réussite scolaire est encore important !

Si l’annonce d’Emmanuel Macron a surpris par sa tonalité programmatique de la part du futur candidat non encore déclaré à l’élection présidentielle d’avril prochain, alors qu’il s’exprimait en qualité de chef d’État, pour autant, ce projet de marche vers une privatisation des universités qui ne dit pas son nom, apparaît finalement guère étonnant de la part d’un président de la République qui a sciemment renforcé, tout au long de son mandat, l’élitisme du système éducatif français et les inégalités scolaires, par la mise en place, entre autres, de la  réforme des lycées et de Parcoursup, cette opaque fabrique macroniste à sélectionner les bacheliers et donc à reproduire les inégalités au fil des générations. Qui plus est, une telle conception de l’enseignement supérieur est même en parfaite adéquation avec le projet central du néolibéralisme, celui de marchandiser l’École et mettre l’État et la société tout entière au service du marché. Tout cela, bien évidemment, pour consolider la reproduction sociale, s'exerçant pourtant toujours avec force aujourd’hui (2), c’est-à-dire un système où l’on s’assure que les enfants de la minorité possédante retrouvent les places occupées par leurs parents en haut de la hiérarchie sociale et héritent de leurs privilèges. Bref, un système où les inégalités économiques se transmettent d’une génération à l’autre, voire s’amplifient au point de former une « trappe à inégalités », comme c‘est peut-être le cas, selon l’économiste Alan B. Krueger, pour les Etats-Unis où les inégalités de revenu et de patrimoine explosent depuis plusieurs décennies. Ainsi, on retrouve, là, une remarquable cohérence d’ensemble du projet de réforme de l’université du candidat non déclaré Emmanuel Macron avec l’action du président des ultra-riches et des anti-pauvres qu’il a été depuis 2017, en abreuvant de généreux cadeaux fiscaux les riches donateurs de sa précédente campagne présidentielle sous couvert de sa fumeuse et fumiste « théorie du ruissellement et des premiers de cordées », en dépouillant les services publics, même en pleine crise sanitaire liée au Covid-19, et en affaiblissant la protection sociale (3).    

Si les ambitions affichées par Emmanuel Macron en matière de réforme de l’université sont très claires, l’analyse sociologique, elle aussi, est d’une éloquence absolue quant à leurs conséquences sociétales s’il devait les satisfaire en cas de réélection en avril prochain. D’une part, d’après les dernières données disponibles de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), comme l’indique le graphique ci-joint, notons qu’il y a une nette opposition, du point de vue de la structure du financement des dépenses de l’enseignement supérieur, entre les pays nordiques où la part du financement public est élevé (en 2018, 92,3 % en Norvège et 91 % en Finlande) et les pays anglo-saxons où la part est faible (en 2018, 35,6 % aux Etats-Unis et 24,6 % au Royaume-Uni). Par ailleurs, n’en déplaise aux dires obsessionnels d’Emmanuel Macron contre le financement public de l’enseignement supérieur, avec une participation de l’État de 76,5 % au financement de la dépense totale dans l‘enseignement supérieur, la France n’a pas « […] un modèle beaucoup plus financé par l’argent public que partout dans le monde. » !

D’autre part, on retrouve exactement la même opposition entre pays nordiques et pays anglo-saxons, lorsqu’on étudie l’importance de la causalité entre la mobilité sociale intergénérationnelle et les inégalités de revenus observées à un moment donné, ce qui revient à évaluer l’importance du lien causal entre le niveau des inégalités économiques observées au sein de la génération des parents et le degré de mobilité sociale que connaissent leurs enfants, en particulier la force de la possibilité pour ces derniers de s’élever socialement et donc de grimper dans la hiérarchie de la distribution des revenus par rapport à leurs parents. En la matière, les travaux de l’économiste Miles Corak, popularisés en 2012 sous le terme de « courbe de Gatsby le magnifique » , montrent, comme l’indique le graphique ci-dessous, une corrélation positive élevée entre le niveau de la reproduction sociale et l’état des inégalités de revenus. Autrement dit, les sociétés les plus inégalitaires sur le plan de la répartition des revenus (en abscisses du graphique, on trouve le coefficient de Gini - pour mesurer les inégalités de revenus - d‘autant plus proche de 100 que les inégalités sont fortes), comme dans les pays anglo-saxons (ici, les points en haut à droite du graphique), sont aussi celles où la reproduction sociale est la plus forte (en ordonnées du graphique, on a l’élasticité intergénérationnelle des revenus - pour mesurer la force de la reproduction  sociale - qui est d’autant plus proche de 1 que la reproduction sociale est élevée ).

À l’inverse, dans les pays nordiques (ici, en bas à gauche du graphique), là où le niveau des inégalités de revenus est le plus faible, la mobilité sociale intergénérationnelle est la plus forte, donc la capacité des individus à s‘extraire de leur milieu social d’origine pour s’élever dans la hiérarchie sociale est la plus importante.

Ainsi, il est clairement établi que c’est bien dans les sociétés où le financement public de l’enseignement supérieur est le plus important que la fluidité sociale est aussi la plus élevée, dit autrement que l‘ascenseur social fonctionne le mieux, car l‘inégalité des chances à la naissance dans la compétition scolaire et sociale y est moins grande. L’action des pouvoirs publics dans la lutte contre les inégalités économiques et sociales, en particulier l’inégalité des chances à la naissance face à la réussite scolaire selon les différents milieux sociaux, passe donc, notamment, par des efforts soutenus en matière de réelle démocratisation de l’enseignement supérieur, qui impliquent eux-mêmes, en faveur des universités, des dépenses publiques dignes de politiques éducatives de réussite pour tous, pour financer non seulement leurs activités de formation mais également de recherche ! À l’opposé, la baisse de la part du financement public, comme le projette Emmanuel Macron s’il est réélu, ne pourra donc qu’aggraver la ségrégation sociale dans l’enseignement supérieur, renforcer la reproduction sociale et les privilèges de la minorité possédante, et affaiblir un peu plus la cohésion sociale et la démocratie !

Quel citoyen dans ce pays, pourrait encore nier que l’action d’Emmanuel Macron, guidée par une idéologie néolibérale mortifère et des fantasmes d'autocrate bonapartistes compulsionnels, aura été sous la Cinquième République la plus attentatoire à la justice sociale et la démocratie ? Une réélection qui leur serait fracassante et fatale !

___________________________________

(1) Sur le sujet, en particulier, lire :
-Pierre Merle, La ségrégation scolaire, La Découverte, 2012;
-Yves Besançon , « Une école élitiste au service de la reproduction sociale », l’Humanité, juillet 2016.

(2) Sur le sujet, en particulier, on pourra consulter :
 Yves Besançon, « La mobilité sociale est tombée en panne », Alternatives Économiques, n°366, mars 2017. 

(3) On retrouve ici la triptyque assez classique du néolibéralisme dans la stratégie de remise en cause des acquis sociaux de l’État-providence :
- Cadeaux fiscaux aux plus riches : suppression de l’impôt sur la grande fortune mobilière avec la transformation de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) en l’impôt sur la fortune immobilière (IFI) ; suppression de la progressivité de la fiscalité sur les revenus du capital avec la création du prélèvement forfaitaire unique (PFU), etc.;
- Casse des services publics, en particulier, dans l’éducation nationale avec des suppressions de postes importantes dans le secondaire (7 900 postes pour l’ensemble des budgets de l’État votés par la majorité LREM), et au sein du système hospitalier (17 600 suppressions de lits entre 2017 et 2020, dont  5 700 en 2020 !) ;
- Affaiblissement de la protection sociale et du rôle des partenaires sociaux dans sa gestion, en particulier, en la fiscalisant et l’étatisant toujours un peu plus (suppression des cotisations sociales salariales chômage et hausse de la CSG) à la seule fin inavouée de grignoter les droits sociaux. La dernière réforme des allocations chômage à la fin 2021, imposée par le gouvernement aux partenaires sociaux et réduisant l’aide aux chômeurs (par exemple, nécessité d’avoir travaillé six mois au lieu de quatre avant de pouvoir bénéficier d’une indemnité chômage) illustre parfaitement le petit manège néolibéral du chef de l’État Emmanuel Macron depuis 2017.     

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Pouvoir d'achat
« Et Macron, il pense aux familles nombreuses quand tout augmente ? »
En avril 2022, selon l’Insee, les prix des produits de grande consommation vendus dans la grande distribution ont augmenté de 1,3 %. Une hausse des prix que subissent de plein fouet les plus modestes. À Roubaix, ville populaire du nord de la France, la débrouille règne.
par Faïza Zerouala
Journal — France
Violences conjugales : Jérôme Peyrat finalement contraint de retirer sa candidature
L’ancien conseiller d’Emmanuel Macron, condamné pour violences conjugales, renonce à la campagne des législatives. La défense catastrophique du patron de LREM, Stanislas Guerini, a accéléré les choses. Et mis fin à la gêne qui montait au sein du parti présidentiel, où personne ne comprenait cette « décision venue d’en haut ».
par Ellen Salvi
Journal
Affaire Jérôme Peyrat : « Le problème, c’est qu’ils s’en foutent »
Condamné pour violences conjugales en 2020, Jérôme Peyrat a fini par retirer sa candidature aux élections législatives pour la majorité présidentielle à deux jours de la date limite. Il était pourtant toujours soutenu par les responsables de La République en marche, qui minimisent les faits.
par À l’air libre
Journal
Élisabeth Borne et l’écologie : un certain savoir-rien-faire
La première ministre tout juste nommée a exercé depuis huit ans de nombreuses responsabilités en lien direct avec l’écologie. Mais son bilan est bien maigre : elle a soit exécuté les volontés de l’Élysée, soit directement contribué à des arbitrages problématiques.
par Mickaël Correia et Jade Lindgaard

La sélection du Club

Billet de blog
Quand le Festival de Cannes essaie de taper fort
La Russie vient de larguer 12 missiles sur ma ville natale de Krementchouk, dans la région de Poltava en Ukraine. Chez moi, à Paris, je me prépare à aller à mon 10e Festival de Cannes. Je me pose beaucoup de questions en ce mois de mai. Je me dis que le plus grand festival du monde tape fort mais complètement à côté.
par La nouvelle voix
Billet de blog
Une fille toute nue
[Rediffusion] Une fois de plus la « culture » serait en danger. Combien de fois dans ma vie j’aurais entendu cette litanie… Et ma foi, entre ceux qui la voient essentielle et ceux qui ne pas, il y a au moins une évidence : ils semblent parler de la même chose… des salles fermées. Les salles où la culture se ferait bien voir...
par Phuse
Billet de blog
Le générique ne prédit pas la fin
Que se passe-t-il lorsque le film prend fin, que les lumières de la salle de cinéma se rallument et qu’après la séance, les spectatrices et spectateurs rentrent chez eux ? Le film est-il vraiment terminé ? Le cinéma vous appartient. Le générique ne prédit pas la fin. Il annonce le début d’une discussion citoyenne nécessaire. Prenez la parole, puisqu’elle est à vous.
par MELANIE SIMON-FRANZA
Billet de blog
images écrans / images fenêtres
Je ne sais pas par où prendre mon film.
par Naruna Kaplan de Macedo