La petite cuisine des banquiers centraux de part et d’autre de l’Atlantique

Il y a quelques jours, rappelons-nous, le monde entier - enfin, plus exactement, le cercle très limité des marchés financiers ! -, retenait son souffle en étant suspendu à l’annonce de Janet Yellen, la présidente de la Fed (la Réserve fédérale américaine, la Banque centrale des États-Unis), sur la question du relèvement ou pas des taux d’intérêt directeurs de l'institution monétaire américaine.

Il y a quelques jours, rappelons-nous, le monde entier - enfin, plus exactement, le cercle très limité des marchés financiers ! -, retenait son souffle en étant suspendu à l’annonce de Janet Yellen, la présidente de la Fed (la Réserve fédérale américaine, la Banque centrale des États-Unis), sur la question du relèvement ou pas des taux d’intérêt directeurs de l‘institution monétaire américaine. Après sept ans de pratique de taux d’intérêt directeurs quasiment nuls ou presque, la Fed a donc finalement tranché pour une augmentation de 0,25 point, et prêtera dès lors sur le marché monétaire, là où les banques de second rang se refinancent, à des taux oscillant entre 0,25 % et  0,5 %. Dans les grands salons de la science économique, on qualifie l’évènement de décision de politique monétaire, annonçant probablement une sortie progressive de la pratique de l’assouplissement quantitatif ou du QE (de l‘anglais quantitative easing), remède fortement administré par la Fed depuis le début de la crise financière à partir de 2007 (1). Certes, mais que la technicité et l’apparente neutralité du jargon employé ne nous éloigne pas de l’interprétation essentielle, aussi simple que limpide, de cette opération : elle s’inscrit dans le cadre d’une « petite cuisine » monétaire, maintenant bien rodée, dont l‘objectif final prioritaire est, comme toujours, de servir les intérêts à long terme des détenteurs du grand capital financier transnational. Ni plus ni moins.

En ces temps de fêtes de fin d’année, on pourrait envisager d’écrire une lettre citoyenne au Père Noël - en espérant qu’il ne soit pas d’obédience monétariste -, qui pourrait commencer ainsi : « Cher Père Noël, Nous les citoyens du Monde, nous aimerions disposer, dans chaque État ou ensemble d’États, d’une banque centrale dépendante d’un pouvoir politique du peuple, par le peuple et pour le peuple, dont le seul objectif serait de contribuer au plein emploi de tous, dans le cadre d’un travail épanouissant, émancipateur et dignement rémunéré. Et qu’elle dispose, à ce titre, des instruments adéquates, comme celui de pouvoir financer directement et gratuitement les États, pour leurs dépenses d’investissement, dont on sait qu’elles servent l’intérêt général des générations présentes mais également de leurs enfants et petits-enfants. (…) ». On l’aura bien compris Papa Noël aurait beaucoup de travail s’il décidait de se mettre à l’ouvrage, car les banques centrales de l’ordre (ou plutôt du désordre) monétaire et financier mondial sont au service avant tout des grands argentiers. Leur mission bien camouflée est en fait, par la politique monétaire, de « sauver les meubles  »  (plutôt les immeubles ou hôtels particuliers, en autres choses…..) d’une poignée de milliardaires en tentant de réguler, vaille que vaille, d’une crise financière planétaire à une autre, une économie mondialisée entièrement acquise à la toute puissance des marchés financiers et soumise à l‘instabilité financière récurrente qui en résulte.

Ainsi, lorsqu’une crise financière ébranle l’économie mondiale comme la dernière en date, celle des Subprimes de 2007-2008, les banques centrales viennent à la rescousse des grands intérêts de la minorité possédante en diminuant leurs taux d’intérêt directeurs et en recourant massivement au QE. A l’image de la politique monétaire expansive de la Fed ces dernières années, au-delà de l’objectif officiel affiché du retour à la croissance économique, le tout  premier but inavoué de la manœuvre est de faire gonfler à nouveau le prix des actifs (via l’injection de liquidités auprès des banques commerciales par l’intermédiaire du QE), et ce, pour le plus grand bonheur de la valeur du patrimoine des plus nantis ; avec en prime, de surcroît, et un zeste d’inflation salutaire pour éviter la déflation et une baisse du chômage de masse en trompe-l’œil.  Car, dans le cadre du capitalisme financier et actionnarial mondial, nos gouvernants parviennent aussi à préserver les intérêts du grand capital par cette « drôle » recette magique prodiguée par les économistes néolibéraux, qui consiste à faire diminuer le chômage de masse en faisant exploser la courbe des travailleurs pauvres, comme on peut remarquablement l’observer  chez l’oncle Sam au cours de ces dernières années. Lien d'autant plus évident que la survalorisation actionnariale des entreprises, alimentée par le QE, exerce une pression à la baisse sur les salaires au nom d'exigences renforcées de rentabilité financière de la part des actionnaires.    
Et, tout cela, pour juste « souffler » un peu,…..en attendant la prochaine crise financière mondiale ! Car, en  augmentant, même très légèrement ses taux d’intérêt directeurs (de la douceur, s‘il vous plaît, pour la santé cardiaque de nos opérateurs sur les marchés financiers, afin qu’ils aient le temps d’anticiper !…..), la Fed ne fait que commencer à recharger le canon d’un fusil devenu vide du fait de taux d’intérêts directeurs quasiment nuls toutes ces dernières années, en vue de se préparer à la prochaine secousse financière mondiale dont elle aura elle-même contribué à provoquer, en favorisant l’émergence de nouvelles bulles spéculatives.  Il faudra bien, en effet, le moment (re)venu, qu’elle puisse redéployer  les armes d’une politique monétaire accommandante, avec toujours pour objectif premier, en apparence, de relancer l’économie réelle,….. dans la réalité, de sauvegarder et consolider les colossaux patrimoines financiers de nos grands argentiers. Plus que jamais, ces dernières décennies, la politique monétaire fait partie des grands trophées de guerre des marchés financiers contre les peuples.
      
L’exercice de la petite cuisine ou de bricolage monétaire, en guise de conduite d’une réelle politique monétaire au seul service de l’intérêt général, n’épargne aucune des grandes banques centrales du système financier mondial. Mario Draghi, actuel président de la Banque centrale européenne (BCE), est lui aussi expert en la matière. D’ailleurs, comment pourrait-il en être autrement à la tête d’une institution dont les traités européens organisent précisément l’inféodation totale à la dictature financière ?! : une banque centrale indépendante juridiquement du pouvoir politique (ceci dit, même si elle ne l’était pas, cela ne changerait probablement pas grand-chose dans la mesure où ce pouvoir politique est lui-même inféodé au pouvoir de la finance !), ne pouvant prêter directement aux États, même pour financer des dépenses publiques d‘investissement, et ayant pour seul objectif restrictif de contenir une inflation autour de 2 % et de préserver la valeur externe de l’euro. Résultat des courses, depuis la naissance de l’euro en 1999, la BCE n’a quasiment eu de cesse de mener une politique monétaire plutôt restrictive, aux effets récessifs procycliques pour un pays comme la France, et à l’origine de la surévaluation structurelle de la monnaie européenne pénalisant un peu plus l’économie réelle, mais grassement nourricière pour les marchés financiers européens. Enfin, concernant ses inflexions expansionnistes des dernières années, notamment par les décisions de Super Mario (Draghi), en particulier celle de la lancer, depuis mars dernier, dans la grande aventure du QE (2), personne n’est dupe qu‘ il s’agit toujours prioritairement de sauvegarder directement les intérêts bien compris des banques avant l‘intérêt général. Et pour boucler politiquement la boucle monétaire, on ne manquera pas de rappeler que les dirigeants politiques européens s‘associent pleinement à la BCE, à leur façon, dans cette entreprise permanente de sauvetage des intérêts de la minorité des plus nantis (3), coûte que coûte, et par-delà la succession des crises financières, en imposant les politiques budgétaires austéritaires et de flexibilisation du marché du travail que l’on connaît. CQFD.        

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(1) Il s‘agit pour une banque centrale de racheter sur le marché secondaire des titres de créance privés ou publics. Le QE se traduit donc par de la création monétaire. Il est important d’avoir à l’esprit que ce n’est pas celle-ci qui pose problème en tant que telle, contrairement à ce que veut le faire croire l’orthodoxie monétariste, mais le fait qu’elle puisse ne pas financer l‘économie réelle pour finalement alimenter, par les banques, directement ou indirectement, des bulles spéculatives dont l’éclatement provoque des crises financières.   

(2) Le programme initial annoncé prévoit des rachats de titres publics ou privés, de mars 2015 à septembre 2016, à raison de 60 milliards d'euros par mois, soit au total une « planche à billets » à 1 140 milliards d'euros.

(3) Ou des « 85 » pour reprendre l’image de Joseph Stiglitz dans son ouvrage « La grande fracture » (2015) : « 85, c'est le nombre de milliardaires nécessaires pour remplir un autobus et contenir une fortune équivalente à celle de la moitié la plus pauvre de la population du globe. ».
 


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