Il était une fois... les inepties libérales sur le chômage

Après une analyse explicative du chômage de masse en France (lire [1]), il aurait été dommage de ne pas présenter une synthèse de l’ensemble des inepties libérales en la matière, colportées sans relâche par le tapage médiatique du patronat à travers, en particulier, son porte-parole, le Mouvement des entreprises de France (Medef). 

Après une analyse explicative du chômage de masse en France (lire [1]), il aurait été dommage de ne pas présenter une synthèse de l’ensemble des inepties libérales en la matière, colportées sans relâche par le tapage médiatique du patronat à travers, en particulier, son porte-parole, le Mouvement des entreprises de France (Medef). 

Les fausses explications du chômage avancées par les défenseurs du modèle néolibéral découlent en fait du cadre formel néoclassique qui se fait jour à partir du milieu du XIXè siècle, notamment à travers la théorie de l’équilibre général présentée par Léon Walras [2]. Selon cette approche, si les règles de la concurrence parfaite sont respectées, il ne peut y avoir de chômage durable involontaire, dans la mesure où la flexibilité du salaire réel - i.e. le pouvoir d’achat du salaire - permet de faire converger une situation de chômage transitoire vers une situation d’équilibre de plein emploi. En effet, en cas d’excès d’offre de travail par rapport à la demande de travail aux salaires en vigueur, donc en situation de chômage provisoire, les néolibéraux s’en remettent à la soi-disant efficacité des mécanismes de marché, avec un rapport de force en faveur des entreprises permettant de réduire le salaire réel, d’où une réduction du chômage (la baisse du salaire réel réduit l’offre de travail et augmente la quantité des emplois proposés par les entreprises),…… et ainsi de suite jusqu’à ce que l’offre de travail devienne égale à la demande de travail. Ainsi, en reprenant les notations du graphique ci-joint, via la flexibilité du salaire réel à la baisse, on passe du point B au point A.

Ce qui suppose bien évidemment, dans l’absolu, un marché du travail parfaitement flexible, « débarrassé » de toutes les contraintes juridiques pouvant entraver la liberté des entreprises en matière de gestion de leur main d’œuvre et des rémunérations. Bref, on devine très facilement à travers cette analyse, les grands fantasmes des économistes libéraux qui rêvent, dans l’absolu, d‘un marché du travail totalement dérégulé, sans salaire minimum ou avec un salaire minimum dérisoire significativement inférieur au « salaire d’équilibre », sans syndicats ou avec des syndicats sans pouvoir, sans droit de grève, sans système d’indemnisation chômage, etc..……, en clair, le retour à une situation la plus proche possible de celle du capitalisme sauvage du  XIXè siècle ! Passons alors en revue les assertions cardinales, toutes sérieusement bousculées sinon formellement démenties par l’analyse empirique, dérivées de cette analyse régressive du marché du travail.

Première contre-vérité qui découle de cette analyse où le travail est vulgairement considéré comme une simple marchandise dont le prix ne devrait obéir qu’à la seule toute puissance dictatoriale de la loi de l’offre et de la demande au nom de l’intérêt général : l’économie française souffrirait d’un manque structurel de compétitivité-prix en raison de coûts salariaux excessifs. Une vision simpliste, pour ne pas dire simplissime, qui a pourtant très vite séduit le gouvernement Ayrault « socialiste », si l’on en juge par sa bienveillance remarquée à l’égard du rapport Gallois en novembre dernier. Or, par comparaison avec ses principaux partenaires commerciaux, il n’en est rien si l’on raisonne, comme il se doit, en termes de coûts salariaux unitaires [3], du fait d’un bon positionnement international de l’économie française en termes de productivité du travail. Ce qui ne signifie pas pour autant qu’il n’y ait pas en France un problème de compétitivité, mais celui-ci repose essentiellement sur les déficiences de notre compétitivité structurelle, ce qui renvoie à d’autres questions fondamentales que celle du coût du travail (choix de spécialisation des entreprises, importance des efforts en recherche-développement, etc.). Par ailleurs, nos économistes libéraux ne manquent pas « étrangement », dans cette affaire, de faire fi de la double dimension du salaire, qui est à la fois, un élément du coût de production mais aussi un revenu. Ralentir la croissance des salaires, a fortiori les baisser, c’est aussi freiner la croissance des débouchés pour les entreprises et donc les inciter à réduire leur demande de travail. L’histoire économique est pourtant riche d’enseignements en la matière (la Grande Dépression de 1929, la crise depuis le milieu des années 70 en lien avec un partage des richesses produites de plus en plus en défaveur des revenus du travail) : le capitalisme a besoin pour survivre autant d’exploités…. que de clients ! Quant aux écarts importants du coût du travail de la France par rapport aux économies émergentes dominantes, la comparaison n’est guère pertinente dans la mesure où la structure géographique des échanges extérieurs de l’économie française, fortement centrée sur l’Europe, laisse place à un impact très limité de la concurrence exacerbée en provenance de ces économies. Enfin, derrière ces écarts avec les économies émergentes, il faut y voir les différences importantes en matière de protection sociale, ce qui doit amener les pays développés à refuser la logique du moins-disant social, dans un premier temps, au moyen d’un protectionnisme, afin de se protéger d’une concurrence déloyale socialement régressive pour l’ensemble des peuples des deux hémisphères de la planète !

Deuxième ineptie largement diffusée ces derniers mois par le patronat en France dans le cadre des négociations avec les syndicats sur la flexisécurité de l’emploi, et ayant abouti à l’accord national interprofessionnel du 11 janvier dernier (« accord » particulièrement régressif du point de vue du code du travail, signé par seulement trois syndicats minoritaires CFDT, CGC et CFTC) : le marché du travail en France ne serait pas suffisamment flexible, ce qui nuirait à l’emploi. En mettant en avant la soi-disant efficacité du modèle anglo-saxon, champion de la flexibilité du travail, ou du modèle scandinave de la « flexisécurité » combinant à la fois une forte flexibilité du travail et une importante protection sociale des travailleurs, les pays développés n’ont eu de cesse, ces dernières décennies, de déréguler plus ou moins leur marché du travail au nom de la lutte contre le chômage. Le marché du travail en France serait-il donc à la traîne par rapport à ces évolutions structurelles ? Et ces transformations structurelles sont-elles par ailleurs vraiment souhaitables au regard d’une analyse coûts-avantages ? Là encore, le diagnostic ne résiste pas vraiment à l’analyse empirique, n‘en déplaise aux économistes libéraux. D’une part, les comparaisons internationales en la matière ont plutôt tendance à plaider pour un bilan fortement nuancé.  Selon l’OCDE, l’Organisation pour la coopération et le développement économique [4], les salariés français sont, certes, mieux protégés contre les licenciements individuels que la moyenne des pays développés, mais beaucoup plus vulnérables du point de vue du recours aux emplois précaires - contrats à durée déterminée (CDD) ou intérim - et des licenciements collectifs. Faut-il rappeler que, selon les statistiques du ministère du Travail, plus de 80 % des embauches dans les entreprises de plus de 10 salariés se font aujourd’hui en CDD ?![5]. D’autre part, aucune étude économique internationale n’a pu mettre en évidence une corrélation négative probante et significative (au sens statistique du terme) entre degré de flexibilité du marché du travail et taux de chômage. En revanche, il apparaît bien que la flexibilisation du travail, tout au moins dans sa version « anglo-saxonne », a incontestablement contribué, au cours de ces trente dernières années dans les pays riches, à la nouvelle dynamique d’aggravation des inégalités économiques et sociales, par l’apparition d’un dualisme du marché du travail et la paupérisation des travailleurs victimes de la précarisation de l’emploi : avec, d’un côté, des salariés qualifiés encore « relativement bien » protégés de l’insécurité de l’emploi en étant en contrat à durée indéterminée et ayant des perspectives de promotion professionnelle et salariale au sein de leur collectif de travail ; de l’autre, un nombre croissant de travailleurs, peu qualifiés en général, exposés à la double instabilité de l’emploi et salariale (emplois précaires et chômage récurrent). En final, si à court terme, en période de reprise, la flexibilisation peut apporter des gains quantitatifs en emplois, en période de récession et de fort chômage, elle risque au contraire de fragiliser un peu plus l’emploi, et, par-delà du contexte conjoncturel, reprise ou récession, son coût social apparaît suffisamment élevé pour la refuser. Et un coût social d’autant plus exorbitant que la flexibilisation accrue s’est aussi traduite par une détérioration des conditions de travail et un affaiblissement du rôle intégrateur du travail dans nos sociétés. Quant au long terme, l’histoire de ces dernières décennies a clairement montré que les politiques de flexibilisation du marché du travail ont  directement participé à l’affaiblissement du pouvoir de négociation des salariés, et donc indirectement à la hausse du chômage de masse, via la baisse de la part des salaires dans la valeur ajoutée des entreprises elle-même favorisée par la perte du pouvoir des travailleurs sur le terrain de la négociation salariale.

Troisième double « délire » des néolibéraux : le poids excessif des prélèvements obligatoires  nuirait à l’activité économique et donc à l’emploi, et servirait en partie à financer un système « d‘assistanat » d’indemnisation des chômeurs désincitatif au retour à l’emploi. Il s’agit là des thèses des économistes de l’offre qui se développent à partir du début des années 80 et qui ont trouvé des échos très concrets et immédiats, à l’époque, dans la conduite de la politique économique de certains  pays anglo-saxons comme les États-Unis avec Ronald Reagan ou en Grande-Bretagne avec Margaret Thatcher. La France n’échappera pas au syndrome de l’aversion fiscale et au fantasme de l’assistanat au cours de la décennie 2000, et tout particulièrement sous la présidence de Nicolas Sarkozy. On retiendra, en particulier, deux noms et deux célèbres aphorismes représentatifs de ces allégories libérales : selon la courbe d’Arthur Laffer [6] « Trop d’impôts tue l’impôt », et selon George Gilder « L’aiguillon de la pauvreté est la chose la plus nécessaire aux pauvres ». L’affaire est alors entendue, pour réduire le chômage, les économistes de l’offre préconisent à la fois la relance de l’activité économique par une baisse du taux des prélèvements obligatoires qui serait devenu confiscatoire et antiproductif, et la réduction de la générosité des systèmes de solidarité sociale vis-à-vis des chômeurs et des pauvres qui serait dangereusement nourricière d’un assistanat croissant. Là encore, les démentis empiriques sont tous, les uns après les autres, cinglants pour nos économistes de l’offre. Au-delà de l’échec patent des politiques économiques se réclamant des thérapies de l’économie de l’offre, les études empiriques attestent, en effet, plutôt d’une corrélation positive vertueuse sur le long terme entre poids des prélèvements obligatoires et rythme de croissance. Et elles plaident également pour une responsabilité évidente de l’insuffisance de la protection sociale dans l’extension de la pauvreté dans les pays riches au cours de la dernière décennie.   

En final, rien d’étonnant à ce que l’analyse libérale du marché du travail produise autant d’explications erronées eu égard à la double impasse théorique du modèle originel qui la sous-tend, à savoir le modèle d‘équilibre général walrassien, cadre théorique éminemment a-historique par excellence. D’une part, dans cette approche où le marché du travail est considéré comme un marché parmi d’autres, il est fait totalement abstraction, très « subtilement », du problème des inégalités dans la répartition des richesses produites et déjà accumulées. Que cela tombe fort mal pour nos libéraux car la question des inégalités, notamment du point de vue de la répartition des revenus entre le travail et le capital, est centrale dans la compréhension du chômage de masse contemporain dans le cadre du capitalisme financier. D’autre part, un tel paradigme renvoie à une vision profondément réductrice et appauvrissante du travail, considéré ici dans le cadre de la combinaison productive des facteurs de production, comme un simple facteur technique au même titre que le facteur capital. Bref, une vision de la réalité en parfaite conformité avec l’objectif inavoué des économistes libéraux, celui de fournir une justification théorique et une pseudo légitimité scientifique à l’exploitation de l’homme par l’homme.

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[1] Le chômage de masse en France : les explications (II/II)
[2] Ouvrage clé en la matière de Léon Walras : « Éléments d’économie politique pure, ou théorie de la richesse sociale » (1874).
Pour une présentation claire du modèle d’équilibre général, on pourra se reporter à l’ouvrage de Bernard Guerrien : « La théorie néoclassique. Bilan et perspectives du modèle d’équilibre général », 1985, éditions Economica.   
[3] Le coût salarial unitaire est le coût du travail supporté en moyenne pour une unité produite. En adoptant les notations suivantes : H(nombre d’heures travaillées), S (coût horaire de la main d’œuvre) et Q (niveau de la production), le coût salarial unitaire est donc par définition égal à (HxS)/Q. Ce rapport peut aussi s’écrire : S/(Q/H), donc comme le rapport entre le coût horaire du travail (S) et la productivité horaire du travail (Q/H) .  
Comme l’envisage une idée de bon sens (ainsi que la théorie du salaire d’efficience), les salariés sont d’autant plus motivés et efficaces au travail que leur salaire est élevé. En conséquence, une hausse des salaires peut provoquer une augmentation de la productivité du travail, et si cette augmentation est plus que proportionnelle à la hausse initiale du salaire, le coût salarial unitaire diminue et la compétitivité-prix s’améliore !
[4] http://www.oecd.org/fr/emploi/emp/lesindicateursdelocdesurlaprotectiondelemploi.htm
[5] http://travail-emploi.gouv.fr/etudes-recherches-statistiques-de,76/etudes-et-recherches,77/publications-dares,98/dares-analyses-dares-indicateurs,102/2013-017-les-mouvements-de-main-d,15971.html
[6] Pour une présentation de cette courbe, lire en particulier : Le syndrome de l’aversion fiscale

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