Le niveau du chômage à l’horizon 2022

France Stratégie, organisme de réflexion et d’expertise placé auprès du Premier ministre, et la Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques du ministère du Travail viennent de co-produire un travail de prospective sur le chômage et les métiers recruteurs, à l’horizon 2022 (1).

France Stratégie, organisme de réflexion et d’expertise placé auprès du Premier ministre, et la Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques du ministère du Travail viennent de co-produire un travail de prospective sur le chômage et les métiers recruteurs, à l’horizon 2022 (1). Et ce, dans notre contexte démographique très particulier du papy-boom, c’est-à-dire de l’arrivée en fin de vie active des générations nombreuses nées entre 1945 et 1975, se traduisant par des flux conséquents de départs à la retraite, phénomène qui devrait s‘amplifier au cours des 25 prochaines années,……sauf création d’un nouveau contrat de travail d’exploitation à vie que les forces politiques conservatrices, des « Républicains » (ex-UMP) jusqu’au Parti « socialiste » en passant par le Front national, seraient bien tentées de nous servir sous couvert, bien sûr, de très « bonnes raisons », comme l’augmentation de l’espérance de vie ou l’impérieuse compétitivité face à une concurrence internationale exacerbée avec la mondialisation. Même si des enseignements majeurs ne sont pas tirés dans le rapport de l’étude du point de vue de la politique de lutte contre le chômage, l’exercice économétrique de simulation permet néanmoins de se donner un cadre de réflexion chiffré intéressant sur  la trajectoire à long terme de l’économie française. Le regard critique, ici, se limitera aux différents scénarios macroéconomiques retenus, sans faire état des résultats sectoriels concernant les  métiers recruteurs que le lecteur pourra retrouver en consultant le rapport.   

Quelques remarques méthodologiques et pédagogiques au préalable. La population active désigne l’ensemble de la population âgée de 15 ans ou plus exerçant une activité professionnelle rémunérée ou souhaitant en exercer une. Elle comprend donc les actifs occupés et les chômeurs, ce qui permet de calculer in fine le taux de chômage au sens du Bureau international du travail (BIT), c’est-à-dire la part des chômeurs dans la population active, exprimée en pourcentage. On rappelle que la définition du chômage au sens du BIT n’offre qu’une vision statistique restrictive du fléau du chômage, puisqu’elle correspond à peu près à la seule catégorie A des demandeurs d’emploi à Pôle emploi (personnes sans emploi sans activités réduites, au nombre de 3,5 millions fin avril), bien loin des très certainement 7 millions de chômeurs en France, si on prend en compte toutes les catégories de Pôle emploi (de A à E), et en ajoutant le « halo du chômage » comme, par exemple, les chômeurs découragés ou les chômeurs non inscrits à Pôle emploi (2). Sur la base de la décomposition de la population active en ces deux éléments, on peut alors en déduire que la variation absolue du chômage est égale à la différence entre la variation absolue de la population active et la variation absolue de la population active occupée (3), cette dernière correspondant également au flux des créations nettes d’emplois (différence entre les créations d’emplois et les destructions d’emplois enregistrées au cours de la période étudiée). C’est dans ce cadre arithmétique simple que l’on peut établir un seuil minimum de croissance économique, à partir duquel le chômage peut commencer à baisser, compte tenu de l’évolution annuelle de la population active : ainsi, en France, au regard actuellement d’une variation absolue annuelle de la population active de l’ordre de 150 000 personnes, le solde des créations nettes d’emplois doit donc dépasser ce niveau pour inverser la courbe du chômage, ce qui, au regard du rythme actuel des gains annuels de la productivité du travail (4), aboutit à un seuil fatidique de croissance économique de 1,5 % l‘an - toutes choses égales par ailleurs du point de vue de la durée du travail !
    
En dépit du papy-boom, la démographie soutenue qui caractérise la France- son taux de fécondité élevé de 2,0 enfants par femme la place comme le pays le plus fécond en Europe avec l‘Irlande -, ainsi que la poursuite de la progression de l’activité féminine, laissent présager une augmentation encore importante de la population active pour les années à venir, soit une progression prévue de 1,2 million d’actifs entre 2012 et 2022. Dans ce contexte prévisible de ressources supplémentaires en main-d’œuvre, les simulations retiennent trois scénarios macroéconomiques. Le scénario central fait l’hypothèse d’un contexte international porteur, mais retient également une contrainte élevée sur le rétablissement des comptes publics, d’où ,en final, dans la tendance de ces quinze dernières années, un rythme annuel moyen de croissance économique de 1,4 % (cf. ci-dessous le tableau récapitulatif des principaux résultats des simulations, extrait du rapport). Par ailleurs, en liaison avec, en particulier, la poursuite du mouvement structurel de la tertiarisation de l’économie française, le scénario envisage un nouveau ralentissement des gains de productivité du travail - la productivité du travail étant plus élevée dans l’industrie que dans les services -, avec un rythme annuel d’augmentation de 0,8 %. Dans ces conditions, l’emploi progresserait alors en moyenne chaque année de 0,7 % et le taux de chômage resterait encore au niveau élevé de 7,9 % en 2022.


Le deuxième scénario, appelé scénario de crise, s’inscrit dans le cadre d’hypothèses pessimistes sur l’environnement international (ralentissement de la demande mondiale et prolongement de la crise européenne), et envisage les dégâts sur le potentiel de croissance à long terme causés par le chômage de masse, en termes de détérioration du capital humain et du capital fixe, et d’effets négatifs sur la productivité globale des facteurs de production. Les rythmes annuels moyens de croissance économique et de gains de productivité du travail ne seraient plus alors que de respectivement 1,1 % et 0,5 %. En final, le taux de chômage, même avec les départs nombreux à la retraite des baby-boomers, frôlerait encore la barre des 10 % en 2022 ! On rappelle qu’il s’agit ici de la mesure statistique du chômage la plus restrictive, celle au sens du BIT….  Enfin, l’exercice prospectif se termine sur un troisième scénario dit cible, structuré autour des hypothèses de l’amorce de la transition écologique, du dynamisme de la dépense en recherche-développement  et du « verdissement » des comportements de consommation et de production grâce, en particulier, à la mise en place d’une taxe carbonne. Tous les cercles vertueux traditionnels de l’innovation et des gains de productivité seraient alors à l’œuvre pour améliorer, de concert, la compétitivité de l’économie française, le pouvoir d’achat des ménages et la demande globale dans toutes ses principales composantes (consommation, investissement et exportations), portant ainsi l‘amorce d‘une croissance économique en voie de décarbonation, c’est-à-dire moins émettrice de dioxyde de carbone. On enregistrerait alors un rebond de croissance avec un rythme annuel moyen de 1,8 % et des gains de productivité de 1 % l‘an en moyenne, avec en final une création nette d’emplois de plus de 2 millions sur la période 2012-2022 et une baisse du taux de chômage qui redescendrait sous la barre des 7 %.        

Quelles conclusions fructueuses pouvons-nous tirer de ce cadre macroéconomique prospectif ? Tout d’abord, il est certain que les futurs gouvernants ne pourront compter que très modestement sur le papy-boom pour faire baisser le chômage dans les années à venir, même si ce sont 619 000 départs annuels à la retraite qui sont envisagés, en moyenne, sur la période 2012-2022, contre 535 000 lors de la décennie 2002-2012. Il est tout aussi évident, au vu de ces projections, que les réformes successives concernant notre régime des retraites par répartition, régressives sur le plan social, mises en œuvre depuis le début des années 90, continueront de peser sur la courbe du chômage. En particulier, la dernière réforme de Nicolas Sarkozy, en 2010, sur le relèvement de l’âge légal de départ à la retraite à 62 ans pour tous, conduit à faire travailler deux ans de plus essentiellement les travailleurs peu qualifiés, ceux-là mêmes les plus exposés au chômage,…..mais aussi enclins à mourir plus jeunes que les autres salariés - l‘espérance de vie à trente-cinq ans des ouvriers est inférieure de 6 ans à celle des cadres (écart de 10 ans pour l'espérance de vie en bonne santé). Un autre enseignement intéressant qui ne va certainement pas faire plaisir à notre Premier ministre, c’est que la réduction du temps de travail, pour partager le travail disponible, semble bien incontournable, dans une perspective de baisse durable et significative du chômage de masse, sans accroître en parallèle la misère sociale liée à la pauvreté laborieuse, particulièrement virulente ces dernières années dans certains pays qui ont réduit leur taux de chômage, comme le Royaume-Uni ou l’Allemagne. Car, si l’on exclut le scénario cible, ces simulations nous montrent bien qu’en l’absence de changement de certaines clés de la répartition des richesses, et fondamentalement celle du temps de travail, il faudra encore compter avec une « armée de réserve industrielle » élevée à l’horizon de 2022, compte tenu d’une trajectoire de l‘économie française probablement plus proche du scénario de crise que du scénario central. D’autant plus que l’hypothèse d’un prolongement de la crise européenne reste plus que jamais d’actualité, si l’on en juge, à l’occasion du bras de fer récurrent entre la Grèce et ses bailleurs de fonds sur la question de la dette publique, par le peu de soutien et de solidarité des pays de la zone euro vis-à-vis du peuple hellénique dans ses choix, depuis l’arrivée au pouvoir de Syriza en janvier 2015, de rejeter une austérité qui lui a été assassine.

Quand au réalisme du scénario cible qui envisage une baisse du taux de chômage en deçà de la barre des 7 %, il est permis d’en douter très sérieusement, pour au moins deux raisons. D’une part, au regard des reculades systématiques des gouvernements successifs, depuis le Grenelle de l’environnement en 2007, par rapport à la mise en place d’une fiscalité écologique ambitieuse au service de la lutte contre le réchauffement climatique et de la promotion d’une « croissance verte »,  on ne peut être que sceptique quant à l’amorce réelle d’une transition écologique, à la hauteur des retards de l‘économie française en la matière. D’autre part, le choix de la croissance, dans le cadre de la transition écologique,  ne va pas de soi pour tous les économistes. En particulier, les « objecteurs de croissance » (Jean Gadrey, Serge Latouche, Tim Jackson, etc.) considèrent que le progrès technique ne peut indéfiniment remplacer le capital naturel par du capital technique, sans provoquer un déséquilibre irréversible de l’écosystème, incompatible avec un développement soutenable, c'est-à-dire un développement qui permet de répondre aux besoins actuels sans compromettre la capacité des générations futures à satisfaire les leurs. Plus encore, ils mettent en évidence la tendance historique, depuis le milieu des années 70, au ralentissement des gains de productivité du travail et donc du rythme de croissance économique, comme le montre le graphique ci-dessous. Dans ces conditions, le rythme annuel moyen d’une croissance économique de 1,8 %, envisagé dans le scénario cible, peut apparaître comme guère réaliste. Les partisans de la décroissance pourraient même aller jusqu’à le considérer comme une trajectoire de long terme peu souhaitable, du point de vue de la double crise écologique et des  inégalités que nous traversons.


En conclusion, dommage que l’exercice de simulation n’ait pas envisagé un scénario hétérodoxe non-croissanciste où il aurait été question de tester la cohérence et la soutenabilité d’une « croissance zéro », voire d’une décroissance, accompagnée de réformes structurelles d’envergure touchant la répartition des richesses (réduction du temps de travail, réformes fiscales et de la protection sociale progressistes, etc.), afin de montrer à nos gouvernants qu’il est possible d’envisager de réduire le chômage de masse sans augmenter le nombre de travailleurs pauvres et les inégalités, d’améliorer le bien-être d’une société d’opulence sans nécessairement produire toujours plus de biens mais en renforçant les liens sociaux et la cohésion sociale par la production de plus de services utiles socialement,….. tout en préservant les équilibres écologiques. Va-t-il falloir attendre que la démocratie et/ou la planète Terre ne soient plus que ruines pour que cette perspective devienne une évidence aux yeux de l’immense majorité des peuples et de la classe politique actuelle ? A quand, enfin, un outil statistique et économétrique à la disposition des décideurs publics à la hauteur des enjeux des problématiques contemporaines ? «  Science sans conscience n’est que ruine de l’âme », nous disait Rabelais au  XVIè siècle. Il en va de même de l‘économie politique ! Il considérait aussi qu’un « bon prince » devait satisfaire les intérêts du peuple avant tout, une leçon de démocratie élémentaire que nos gouvernants semblent bien avoir oubliée depuis fort longtemps. Pour le plus grand malheur des peuples.                                    

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(1) Rapport disponible en activant le lien suivant :
http://www.strategie.gouv.fr/sites/strategie.gouv.fr/files/atoms/files/fs_rapport_metiers_en_2022_27042015_final.pdf

(2) Sur la mesure statistique du chômage, on pourra lire, en particulier : Le nombre de chômeurs: deux poids, deux mesures


 
(3) Population active (PA) = Population active occupée (PAO) + Chômage (CHO).
En notant ΔX, la variation absolue de la variable X, c’est-à-dire la différence algébrique du niveau observé de X entre la fin et le début de la période étudiée, on en déduit : ΔCHO = ΔPA - ΔPAO où ΔPAO = PAO en fin de période - PAO en début de période = créations nettes d’emplois sur la période.

Comme le font les auteurs du rapport, en partant toujours de la décomposition précédente de la population active, et afin de mieux cerner la dynamique démographique à l’œuvre dans les évolutions du chômage, on peut aussi établir arithmétiquement que la variation absolue du chômage au cours d’une période correspond à la différence entre le flux des entrées sur le marché des travail et le flux des postes à pouvoir du fait des départs à la retraite et des créations nettes d’emplois. Ce dernier flux peut être négatif si un solde négatif des créations nettes d’emplois l’emporte sur les départs à la retraite. Une perspective à très long terme qui n’est pas improbable à l’heure de la robotisation qui n’en est aujourd’hui qu’à ses débuts….

(4) Sur une période donnée, il est toujours possible de décomposer algébriquement la variation relative en % du produit intérieur brut (PIB) en deux éléments, à savoir les taux de variation de l’emploi et de la productivité du travail, en partant de la relation suivante :
PIB = (emploi) x (productivité du travail par tête).
La variation relative en % de l’emploi est donc égale à la différence algébrique entre le taux de variation du PIB et  les gains de productivité du travail en %.
Cette dernière relation est souvent utilisée pour illustrer, à court terme, le conflit entre productivité du travail et emploi, la hausse de la première s’accompagnant nécessairement d’une diminution du second, …….à PIB constant.  Pour autant, elle ne saurait se substituer à l’étude des causalités complexes entre productivité du travail et emploi car si, à court terme, la productivité du travail joue contre l’emploi, là où la substitution du capital au travail se fait - on remplace l‘homme par les machines -, à moyen et long termes, au niveau macroéconomique, les gains de productivité du travail générèrent des cercles vertueux, via une baisse du coût de production unitaire des produits, impactant positivement et progressivement la croissance économique et donc l’emploi. En effet, la hausse du pouvoir d’achat favorise la consommation des ménages par la baisse des prix et l‘augmentation des salaires - s‘il ait effectivement décidé de distribuer une partie des gains de productivité aux salariés ! -, et l’amélioration des marges des entreprises et de leur compétitivité stimule leurs investissements et exportations, tandis que la hausse des rentrées fiscales et parafiscales permet d‘augmenter la dépense publique. La demande globale augmentant, les débouchés intérieurs également, d’où une élévation du niveau de production, de l’emploi et des revenus, renforçant la hausse de la demande intérieure, et ainsi de suite. 

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