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Le Club de Mediapart ven. 29 juil. 2016 29/7/2016 Dernière édition

Sauver du naufrage le bateau ivre de l'euro

Dans le contexte actuel de la crise des dettes souveraines européennes et américaine, alors que certains n’écartent toujours pas l’opportunité de l’éclatement de la zone euro ou la sortie de certains de ses membres, l’impérieuse nécessité de sauver l’euro apparaît plus que jamais évidente.

Dans le contexte actuel de la crise des dettes souveraines européennes et américaine, alors que certains n’écartent toujours pas l’opportunité de l’éclatement de la zone euro ou la sortie de certains de ses membres, l’impérieuse nécessité de sauver l’euro apparaît plus que jamais évidente. Mais un tel sauvetage doit s’enraciner dans des réformes d’envergure face à l‘actuel " vide institutionnel "de la gouvernance de la zone euro. Et ceci, afin de renforcer la place de l’euro dans le système monétaire international comme monnaie de réserve, tout en lui conférant une valeur externe, au moyen d’une réelle politique de change, qui ne pénalise pas la croissance économique des pays de la zone euro.

Des réformes institutionnelles d’envergure face à l’actuel " vide institutionnel "de la gouvernance de la zone euro. A l’époque du système monétaire européen (SME- de 1979 à 1999), les pays européens adhérents subissaient de façon importante ce que l’on appelle la contrainte extérieure dans le cadre de la conduite de la politique économique de régulation conjoncturelle par la demande. Lorsqu’une économie mettait en œuvre une politique keynésienne de relance, elle était très rapidement rappelée à l’ordre par la spéculation sur les marchés des changes, si la compétitivité de son appareil productif était déficiente, l‘obligeant in fine à renoncer à sa politique contra-cyclique par respect des marges de fluctuations autorisées par le SME pour son taux de change (de l'ordre de plus ou moins 2,25 % autour des cours pivots bilatéraux par rapport aux autres devises du système). Il en va ainsi de la politique de relance menée en France par la gauche arrivée au pouvoir en 1981 : faute d’une compétitivité structurelle suffisante (essentiellement du fait d'un manque cruel de spécialisation dans les secteurs à forte valeur ajoutée), l’accroissement du déficit budgétaire s’est traduit par une progression modeste de la production intérieure tandis que le flux des importations augmentait très fortement ; il s’en est suivi une aggravation sensible du déficit du commerce extérieur, une dépréciation du cours de franc et des attaques spéculatives récurrentes contre le franc obligeant à trois dévaluations de 1981 à 1983. En final, l’alternative était simple : ou bien poursuivre sur le chemin de la relance mais sortir du SME en laissant filer le franc avec des déficits commerciaux abyssaux, ou rester au sein du SME mais en tournant le dos à la politique expansionniste tout en mettant en place une politique de modernisation du tissu productif particulièrement obsolète du fait du sous-investissement industriel durant le septennat giscardien. C’est le deuxième choix qui fut adopté, avec le " tournant de la rigueur " à partir de 1982-1983 et les coûts sociaux de l‘ajustement des restructurations industrielles que l‘on connaît.

Avec l’adoption de l’euro et la disparition des monnaies nationales, ce n’est pas seulement l’instabilité des changes qui disparaît entre les pays membres, mais également une contrainte extérieure qui s’en trouve considérablement allégée pour chaque État. En effet, le cours de l’euro ne dépend plus, sinon modestement, des résultats du commerce extérieur de tel ou tel pays, mais du solde commercial de l’ensemble de la zone euro. Ainsi, une politique de relance menée par un État et porteuse de déficits commerciaux, n’impacte pas le taux de change de l’euro dès l’instant que ces déficits correspondent à des excédents pour d’autres pays de la zone euro ; et s’ils se réalisent par rapport à des pays extérieurs à la zone, ils n’affectent toujours pas le cours de l’euro, s’ils sont compensés par le dynamisme commercial d’autres pays européens sur des marchés extérieurs à la zone. Eu égard à l’importance du commerce intra-zone (les deux tiers des exportations de la zone euro se font en direction des pays de la zone), il est clair que l’adoption de l’euro entraîne dès lors une diminution considérable de la contrainte extérieure, permettant ainsi de donner à chaque économie nationale beaucoup plus de marges de manœuvre qu’elle ne pouvait en posséder dans le cadre du SME pour la conduite de politiques budgétaires de soutien à la croissance. Mais de ces nouvelles marges de manoeuvre théoriques, dans la réalité, il n’en a rien été, car dans le même temps, les traités européens se sont empressés de museler la politique économique de chaque État au moyen, d’une part, du pacte de stabilité et de croissance (PSC) pour la politique budgétaire (1), et d’autre part, de la définition d’un cadre strict des missions et du statut de la Banque centrale européenne (BCE)pour une politique monétaire commune aveugle des fortes divergences économiques entre les pays membres(2) ……,et cela, sans envisager de doter la zone euro d’une réelle gouvernance lui permettant , à la fois, de mener des politiques keynésiennes coordonnées de stimulation conjoncturelle (le budget européen ne dépasse pas 1 % du PIB de l’Union européenne !) et de faire face rapidement à d’éventuelles difficultés financières de certains de ses membres par une solidarité nécessaire. Résultat, deux conséquences évidentes de ce néant institutionnel :un déficit structurel de croissance économiquede la zone euro depuis sa création, notamment en comparaison avec la croissance outre-Atlantique,et le triomphe de la spéculation financière comme chef d’orchestre du déroulement de la crise actuelle des dettes publiques imposant sa partition musicale aux États !

La mise entre parenthèses du PSC depuis 2008 face à la crise financière pour permettre aux " stabilisateurs budgétaires économiques " (3) de limiter la récession en Europe, ainsi que les élans tardifs de solidarité financière déployés dans le cadre de la crise des dettes publiques avec la création du Fonds de stabilisation en mai 2010 et les mesures adoptées lors du récent sommet de Bruxelles du 21 juillet (4),ont certes permis de soulager le malade, mais point de le guérir. En effet, si l’on veut sauver durablement l’euro, il faut envisager des réformes structurelles d’envergure au niveau de la gouvernance de la zone euro : la mise en place d’un gouvernement doté d’un budget conséquent permettant d’envisager des politiques coordonnées de stimulation budgétaire lorsque les besoins conjoncturels l‘imposent ; la redéfinition des statuts et des missions de la BCE avec notamment la mise en priorité première de la lutte contre le chômage pour la politique monétaire commune ; la mise en oeuvre d’une réelle politique de change de l’euro ; l’instauration d’une régulation macroprudentielle mettant au service de l’économie réelle la sphère financière (les marchés financiers et un système bancaire de plus en plus fort de par sa concentration accrue en ces temps de crise ) et réduisant le risque systémique, etc.

Renforcer la place de l’euro dans le système monétaire international (SMI) comme monnaie de réserve internationale. Depuis sa création en 1999, l’euro se caractérise par une volatilité marquée : par rapport au dollar, il connaît un premier mouvement de dépréciation en passant de 1,2 $ à 0,9 $ entre 1999 et 2002, pour s’engager ensuite dans une phase d’appréciation à partir de 2002 jusque mi-2008 où il atteint son record historique de 1,6 $, pour après s’effondrer au niveau de 1,3 $ en quelques mois jusqu’au début 2009, et enfin reprendre à nouveau un trend haussier depuis lors autour d‘une fourchette étroite oscillant entre 1,2 $ et 1,5 $. En dépit de cette instabilité de la devise européenne depuis sa naissance et de l’actuelle crise des dettes souveraines européennes, l’euro s’affirme de plus en plus face au dollar comme monnaie de réserve internationale : près du tiers de la dette internationale est aujourd’hui libellée en euros contre un peu moins de la moitié en dollars. Dans un futur SMI qui semble s’annoncer tripolaire dans la décennie à venir, mettant en concurrence l’euro, le dollar et le yuan, la meilleure façon de se protéger pour les pays européens contre une instabilité généralisée des changes résultant d’une " guerre des monnaies " n’est donc certainement pas de sortir de l’euro, mais bien d’exister à travers lui en consolidant son statut de monnaie de réserve sur la scène internationale, et en développant les deux autres attributs d‘une monnaie internationale pour lesquels la position du dollar est encore très largement prédominante (attributs d’unité de compte et de moyen d’échange).

Doter la zone euro d’une réelle politique de change au service d’un arbitrage subtil entre le positionnement stratégique de l’euro dans le concert international des monnaies et la croissance économique au sein de la zone euro. Même si la BCE a su être réactive face aux retombées économiques de la crise financière, en suivant la politique accommodante de la Fed, par une baisse de ses taux d’intérêt directeurs à partir de 2009, sa politique monétaire reste fondamentalement prisonnière depuis l’origine du paradigme monétariste de lutte contre l’inflation (contenir une inflation maximale pour la zone euro autour de 2 % comme objectif premier), sa décision d’augmenter à nouveau ses taux depuis le début de l’année 2011 attestant encore, s'il en était besoin, de ses " obsessions monétaristes " injustifiées dans le contexte économique que l’on connaît où la croissance de la zone euro se serait bien passée d’un durcissement de la politique monétaire. Conjuguée à l' absence d'une politique de change, la politique monétaire structurellement peu accommodante de la BCE a eu aussi pour principale conséquence, le maintien d’une valeur externe de l’euro tendanciellement plutôt forte, au-delà des fluctuations marquées rappelées précédemment, et peut-être trop forte eu égard à l‘un des déterminants essentiels des taux de change : les perspectives de croissance économique. S’il est difficile de trancher sur l’épineuse question de l’éventuelle surévaluation actuelle de l’euro, pour autant, les chiffrages effectués par les modèles macroéconométriques disponibles, notamment celui de l’Ocde, montrent clairement un impact globalement négatif pour la croissance de l’ensemble de la zone euro d’une nouvelle appréciation de la devise européenne. Et, pour au moins deux raisons, dans ce même contexte financier et économique, il serait peut-être même très judicieux, de favoriser une dépréciation de l’euro. D'une part, elle permettrait d'améliorer la compétitivité-prix des exportations de la zone euro sur les marchés extérieurs et des producteurs nationaux sur les marchés intérieurs européens, amélioration vertueuse du point de vue du commerce extérieur et donc de la croissance économique et de l'emploi. D'autre part, elle augmenterait le prix libellé en euros de la facture énergétique, un effet-prix certes très impopulaire mais qui apparaît comme l'un des chemins incontournables pour diminuer la consommation d'énergies fossibles et accélérer le nécessaire processus de transition vers une économie verte (effet-prix haussier accompagné bien évidemment d‘une nécessaire politique fiscale appropriée pour répartir de façon équitable le coût de l‘ajustement).

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(1) Le PSC adopté en 1997 impose aux États membres de la zone euro de limiter déficit et dette publics respectivement à 3 % et 60 % de leur PIB. Conséquence des politiques fiscales néolibérales de ces dix dernières années (des réductions d’impôts bénéficiant essentiellement aux plus hauts revenus), et de la crise depuis 2008 (impact négatif sur les prélèvements obligatoires de la contraction du PIB et coût pour le contribuable du sauvetage financier des banques), la zone euro traverse la grave crise des dettes souveraines que l’on connaît. Dans ce contexte, le PSC a été mis transitoirement de côté jusqu‘en 2013 où il est prévu un retour " obligé " vers la norme des 3 % pour le déficit public. Concernant le ratio de la dette publique par rapport au PIB, il se chiffre au premier trimestre 2011 à 85 % pour l’économie française contre 80 % pour la moyenne de la zone euro, avec une progression de près de 20 points entre 2007 et 2010, soit une progression comparable à celle enregistrée pour l‘ensemble de la zone. Lire aussi sur le sujet de Ludovic Lamant : " Questions-réponses sur la crise de la dette grecque"

(2) Les taux d’intérêts directeurs d’une banque centrale sur le marché monétaire représentent le coût de refinancement des banques dans l’octroi des crédits qu’elles consentent à l’économie. En supposant que les banques répercutent sur les taux d’intérêt débiteurs les variations des taux directeurs, la banque centrale contrôle ainsi de façon indirecte, et par des mécanismes de marché, le volume de crédits consentis pour l’investissement et la consommation, et donc influe sur le dynamisme de la demande globale et le rythme de la croissance économique. Selon l’orientation donnée à ses taux directeurs, la banque centrale privilégie alors la lutte contre le chômage ( baisse des taux dans le cadre d’une politique monétaire expansionniste ou accommodante) ou le maintien d’un rythme d’inflation " modéré" - à définir ! (hausse des taux dans le cadre d’une politique monétaire restrictive).

Dans le cadre de la zone euro, il appartient donc à la BCE de déterminer et de mettre en œuvre une politique monétaire commune, à partir de ses taux d’intérêt directeurs en les fixant à un niveau moyen censé satisfaire l’ensemble des pays membres. Or, les 17 nations européennes (la dernière à entrer étant l’Estonie à partir du 1er janvier 2011) présentent encore des divergences économiques marquées, qui se trouvent finalement amplifiées par ce principe d‘un ajustement des taux sur la moyenne européenne : les pays vertueux en termes d‘inflation, qui pourraient prétendre à des taux d’intérêt plus faibles afin d‘accélérer leur croissance, restent sur des rythmes de croissance insuffisants source de désinflation voire de déflation, tandis que les pays à forte inflation connaissent une surchauffe de leur économie accélérant leurs tensions inflationnistes.

(3) Les " stabilisateurs budgétaires économiques " sont des mécanismes macroéconomiques qui permettent de réguler le cycle économique automatiquement par l’action contra-cyclique des budgets publics : en période de ralentissement de l’activité économique ou de récession, tandis que certaines dépenses publiques augmentent (par exemple, les dépenses d’indemnisation chômage), les prélèvements obligatoires (impôts et cotisations sociales ) baissent, ce qui atténue l’ampleur du ralentissement par le soutien de la demande globale adressée à l’économie, avec comme contrepartie logique une aggravation du déficit public. Inversement, en cas d’accélération de la croissance économique, l’augmentation des rentrées fiscales et la baisse de certaines dépenses publiques amortissent l’impact de la croissance économique, avec comme contrepartie une réduction des déficits publics.

(4) Lire ici l’article de Martine Orange : " Crise de l'euro: un plan qui sauve la Grèce mais pas l'Europe "

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"la redéfinition des statuts et des missions de la BCE avec notamment la mise en priorité première de la lutte contre le chômage pour la politique monétaire commune ; la mise en oeuvre d’une réelle politique de change de l’euro ; l’instauration d’une régulation macroprudentielle mettant au service de l’économie réelle la sphère financière (les marchés financiers et un système bancaire de plus en plus fort de par sa concentration accrue en ces temps de crise ) et réduisant le risque systémique, etc." (Yves besançon)

Vous êtes bien trop raisonnable, et comment les fabuleux profits possible actuellement sur des jeux d'écriture pourraient-ils se faire, alors ?

Mais quel empêcheur de jouer en rond !

Heureuseusement que nos dirigeants européens, et ceux qui aspirent à l'être, ne vont pas vous écouter, afin que tout continue tranquillement * comme avant.

 

(*tranquillement - ou presque - il suffit pour ça que les medias continuent eux dans ce qu'ils savent si bien faire, le brouillage, en nous proposant leur masse, manne, d'informations divertissantes. L'aveuglement, faut que ça s'entretienne)

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L'auteur

Yves Besançon

Economiste, professeur de sciences économiques et sociales, et ancien Attaché de l'Institut national de la statistique et des études économiques (Insee).
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