Panorama historique des grossières inégalités patrimoniales en France

Si vous cherchiez l’information statistique la plus riche et synthétique qui soit, concernant la dynamique des inégalités patrimoniales en France sur longue période, alors, vous ne pouviez pas mieux tomber, en lisant le dernier ouvrage de Thomas Piketty «Capital et idéologie».

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Si vous cherchiez l’information statistique la plus riche et synthétique qui soit, concernant la dynamique des inégalités patrimoniales en France sur longue période, alors, vous ne pouviez pas mieux tomber, en lisant le dernier ouvrage de Thomas Piketty Capital et idéologie (1). Comme à l’accoutumée, notre grand spécialiste de la question des inégalités mobilise dans son travail d’analyse titanesque une véritable mine d’or d’abondantes ressources statistiques, dont la précieuse pépite que voici sous forme de graphique, qui retrace, en quatre courbes, l‘essentiel de la dynamique en France de la concentration de la propriété privée depuis la fin du XVIIIème siècle :
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La propriété privée est ici représentée par le patrimoine net, c’est-à-dire l’ensemble des actifs immobiliers, professionnels et financiers, net des dettes contractées. La méthode statistique utilisée est celle des quantiles (2) avec, en ordonnées (axe vertical), une représentation au cours du temps de la part du patrimoine total possédée par les x % les plus riches, ce qui permet aussi de déduire, par complément à 100 %, celle détenue par les (100 - x) % les plus pauvres (3). Présentons ici très simplement quelques-uns des principaux constats chiffrés et enseignements de cet historique des inégalités patrimoniales en France, qui intéresse autant l’historien que l’économiste et le sociologue.

Tout d’abord, on a là une confirmation, s’il en était besoin, que la Révolution française de 1789 est bien une révolution bourgeoise, dont l’objectif fut de mettre en place le cadre institutionnel indispensable au triomphe de « l’idéologie propriétariste » de l'ordre bourgeois, pour reprendre l’expression de Thomas Piketty, permettant la forte accumulation du capital qui a accompagné la révolution industrielle. En effet, on observe, que tout au long du XIXème siècle, la concentration des propriétés privées se maintient à un niveau extrêmement élevé, les 10 % les plus riches n’ayant de cesse de posséder au minimum 80 % du patrimoine total, et en ayant même, à la veille de la Grande Guerre, une part conséquente de la richesse patrimoniale de 85 %, soit légèrement plus qu’à la fin de l’Ancien Régime ! Quant au 1 % les plus riches, c’est plus de la moitié de la totalité du patrimoine qu’ils concentrent entre leurs mains en 1910, légèrement plus également qu’à la veille de la Révolution française (55 % contre 52 %). L’exploitation de la classe ouvrière propre au capitalisme industriel dénoncée par Karl Marx, permise par la complicité de l’État-gendarme au service de l’ordre bourgeois, ainsi que la première mondialisation financière durant la Belle Époque (1880-1914) source de revenus financiers étrangers pour la classe dominante, expliquent pour l’essentiel la permanence d’un degré élevé des inégalités dans la répartition des propriétés privées.

Deuxième constat instructif, c’est bien à partir de la Première Guerre mondiale que le top des 10 % les plus riches perd du poids dans la répartition, jusqu’au milieu des années 80. Cette fraction du dixième les plus aisés de la société française, classiquement censée représenter les classes sociales supérieures, ne détient plus que « seulement » la moitié de la totalité des propriétés privés en 1985, soit 35 points de pourcentage de moins par rapport à sa situation en 1910. Pour autant, cette forte déconcentration des patrimoines ne profite aucunement aux 50 % les plus pauvres, les classes populaires, mais seulement aux 40 % des moins riches de la moitié haute du « sablier social », témoignant ainsi de l’émergence au XXème siècle d’une « classe moyenne patrimoniale », selon l’expression de Thomas Piketty, et ce grâce, notamment, au rôle important joué par la mise en place d’une fiscalité progressive sur les revenus et les patrimoines.

Troisième point saillant : comme le souligne très bien Thomas Piketty, cette « révolution patrimoniale » du XXème siècle ne doit pas masquer l’une des limites criantes des sociales-démocraties en termes d’inégalités patrimoniales. Et la société française n’échappe pas à cette réalité préjudiciable à la fluidité et à la cohésion sociales : les 50 % les plus pauvres n’ont jamais possédé plus de 10 % de l’ensemble du patrimoine, tandis que les 10 % les plus fortunés n’en ont jamais détenu moins de la moitié, ce qui explique pour une partie non négligeable la constance d’une forte reproduction sociale en France tout au long du siècle dernier, en dépit de certaines réussites indéniables des sociétés sociales-démocrates (mise en place d’un État-providence, démocratisation scolaire, etc.).

Enfin, sous l’effet, à la fois, du rouleau compresseur du néolibéralisme, avec les politiques fiscales anti-redistributives qui l’accompagnent et, parallèlement, du triomphe du capitalisme actionnarial et financier, on assiste, à partir des années 80, à une inversion de tendance, avec un mouvement de reconcentration du patrimoine, les 10 % les plus riches s’accaparant 55 % du patrimoine net en 2015 contre 50 % en 1985. Comme le graphique le met très bien en évidence, le phénomène est encore plus accusé au sommet de la hiérarchie sociale, c’est-à-dire au niveau des plus riches des riches, sachant que la part détenue par le 1 % les plus fortunés progresse plus fortement que pour les 10 % les plus aisés entre 1985 et 2015 (hausse de 7 contre 5 points de pourcentage). Ce qui n’est guère étonnant dans le contexte de mondialisation financière débridée qui se met en place à partir des années 80, permettant aux plus riches d’augmenter significativement leur patrimoine par des revenus du capital conséquents - et réciproquement ! (4) -, grâce au fait que leur patrimoine est constitué essentiellement de valeurs mobilières (actions, obligations, etc.). La part de la fortune mobilière dans le total du patrimoine d’un ménage est en effet d’autant plus élevée qu’il possède un patrimoine important. Ainsi, pour les 0,1 % les plus riches, en France, les titres financiers représentaient 86 % de leur patrimoine en 2015, source de généreux dividendes !

Sans grand risque de se tromper, il y a tout à penser que le mouvement de reconcentration patrimoniale devrait se poursuivre au-delà de 2015, mais surtout à partir de 2018, si l’on en juge par les amples cadeaux fiscaux accordés aux plus riches par Emmanuel Macron, à savoir plus de 14 milliards d’euros sur les trois exercices budgétaires de 2018 à 2020, rien qu’au titre de la suppression de l’impôt sur la grande fortune mobilière et la suppression de la progressivité de l’imposition des revenus du capital par la mise en place de la flat tax. Scénario prédictif d’ailleurs conforté par la récente étude de l’Insee (5), qui prévoit une hausse sensible du taux de pauvreté en 2018 (de 0,6 point de pourcentage par rapport à son niveau de 14,1 % en 2017), tout en faisant le constat que, parallèlement, les revenus financiers, donc des plus riches, ont connu une hausse conséquente avec la distribution de généreux dividendes encouragée par la flat tax, d‘où la prévision d’une hausse des inégalités de revenu qui serait, par ailleurs, la plus forte enregistrée depuis 2010.

Le léger rééquilibrage budgétaire gouvernemental (de dupes !) en réponse à la contestation sociale des Gilets jaunes, en faveur des classes moyennes, qu’observe l’Institut des politiques publiques (IPP) dans son évaluation d‘octobre dernier (6), ne devrait donc rien changer à la donne du point de vue des effets sur les inégalités patrimoniales d’une politique économique, qui apparaît de plus en plus clairement comme une politique du ruissellement.......... « inversé » (voir graphique ci-dessous), qui ne peut que creuser davantage le fossé entre les deux extrêmes de la hiérarchie sociale (7).

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Mais ce n'est un secret pour personne que la seule et unique ambition du chef de l’État et de la Macronie - la vieille droite en plus jeune sans les valeurs républicaines - est de garder le pouvoir, même dans le plus grand déshonneur du reniement des valeurs de la République (violences policières orchestrées par le pouvoir exécutif, intimidation de la presse, etc.), en veillant à se préserver la confiance et le soutien du grand capital - qui a financé le hold-up macronien de l’Élysée de mai 2017 ! -, grâce à la mise en œuvre d'une politique néolibérale décomplexée servant en premier lieu les intérêts des actionnaires des multinationales, pourtant contraires à l'intérêt général. Le mouvement d’aggravation des inégalités de patrimoine, pourtant situées à un niveau déjà élevé, ainsi que l'accentuation de la fracture sociétale qui l'accompagne inéluctablement, ont donc de très beaux jours devant eux sous les cieux macroniens, pour le plus grand péril d'une démocratie, déjà bien maltraitée et abîmée par le pouvoir en place.      

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(1) Thomas Piketty, Capital et idéologie, Seuil, 2019.

(2) Pour mesurer le degré de concentration d’une variable (ici le patrimoine net) au sein d’une population au sens statistique du terme (un ensemble d’individus), la statistique descriptive privilégie deux outils. Le premier est le coefficient de Gini, compris entre zéro et un, qui est d’autant plus proche de un que les inégalités dans la répartition de la variable étudiée sont fortes, et prenant la valeur un avec le cas extrême théorique où un seul individu possède tout. L’autre outil utilisé est la méthodes des quantiles qui consiste, après avoir classé les individus par ordre croissant de la variable étudiée, à fractionner la population en plusieurs parts égales (comme par exemple en dix déciles, chaque décile comprenant 10 % de la population, ou, en cent centiles, chaque centile représentant 1% de la population, etc.).

(3) Inversement, si c’est la part possédée par les y % les plus pauvres qui est représentée, alors on en déduit, par complément à 100 %, la part accaparée par les (100 - y) % les plus riches.

(4) Inégalités de revenu et inégalités de patrimoine sont liées par une causalité réciproque. Des revenus élevés permettent à son titulaire de dégager une épargne abondante, qui lui permettra d’augmenter son patrimoine de façon importante, notamment sous forme d’acquisition de titres financiers ce qui, en retour, générera des revenus de la propriété additionnels aux autres revenus (revenus d’activité et revenus sociaux). Un cercle vertueux, bien sûr, d’autant plus explosif que l’on part d’un revenu élevé ou d’un patrimoine important reçu en héritage, et/ou que la fiscalité sur les revenus et le patrimoine est faiblement progressive, comme c‘est maintenant le cas en France depuis plusieurs décennies.

(5) Flore Cornuet et Michaël Sicsic, « Estimation avancée du taux de pauvreté et des indicateurs d’inégalités », Insee Analyses, n°40, octobre 2019.
Lien internet : https://insee.fr/fr/statistiques/4231288

(6) https://www.ipp.eu/actualites/budget-2020-complements-pour-le-debat/

(7) La théorie du ruissellement fait partie de l'arsenal classique des politiques économiques d'inspiration néolibérale : réduire la fiscalité qui pèse sur les plus hauts revenus pour stimuler l'activité économique via un meilleur financement de l'investissement productif, ce qui profitera à terme, postulent ses défenseurs, à l'ensemble de la société via les créations d'emploi et la hausse des salaires. Ce type de politique de l'offre (stimulation première du côté de l'offre et non de la demande) a été expérimenté grandeur nature au début des années 80, dans le cadre de la contre-révolution conservatrice, aux États-Unis sous Ronald Reagan et au Royaume-Uni sous Margaret Thatcher, avec les résultats que l'on connaît en termes d'explosion des inégalités de revenus et de patrimoine, avec des riches qui s'enrichissent et des pauvres qui s'appauvrissent,.....d'où l'expression du ruissellement « inversé ».

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