Les inepties libérales sur la «planche à billets»

Les nuisances supposées d'un déficit budgétaire financé par la «planche à billets» représentent un point crucial de l'arsenal de guerre libéral anti-keynésien. Il ne s'agit pourtant que de contrevérités démenties empiriquement, s’appuyant sur des bases théoriques déficientes et poussiéreuses. Opération anti-désinformation sur la «planche à billets».

Face à l’une des propositions du programme économique de Jean-Luc Mélenchon pour la Présidentielle de remettre en cause l’indépendance de la Banque centrale européenne (BCE), en autorisant les États à se financer directement auprès d’elle, les grandes manœuvres de la désinformation libérale sont toujours les mêmes : la diablesse que représenterait la « planche à billets » n‘apporterait qu’inflation et donc baisse du pouvoir d’achat, surtout pour les catégories sociales les plus modestes. 

En la matière, un minimum de pédagogie, portant sur les éléments de base en économie monétaire (1), permet de balayer la contrevérité majeure, véhiculée par les libéraux, selon laquelle la « planche à billets » serait nécessairement source d’inflation sans aucun impact positif sur l’économie réelle. Commençons par un peu d’histoire de la pensée économique. Cette fable libérale a en fait des origines très lointaines avec les travaux d’un certain Jean Bodin qui, en 1568, dans sa Réponse aux paradoxes de M. de Malestroict, attribue la hausse des prix constatée au XVIè siècle à l’afflux des métaux précieux en provenance du Nouveau Monde. Ainsi était née la première version de ce qu’on appelle la théorie quantitative de la monnaie, un simple postulat. Les premiers économistes libéraux (les Classiques) de la fin du XVIIIè siècle et du XIXème, d’Adam Smith à John Stuart Mill, adopteront également ce postulat, la monnaie n’étant pour eux qu’un simple voile sur l’économie réelle ne pouvant influer sur ses éléments (niveaux de production et de l’emploi) expliqués par des facteurs autres que monétaires. Les économistes parlent de l’hypothèse de la neutralité de la monnaie, qui sera remise en cause par John Maynard Keynes dans les années 30 avec la célèbre Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie (1936), montrant que les agents, dans un univers incertain, peuvent désirer la monnaie pour elle-même (la fameuse « préférence pour la liquidité »). 

La théorie quantitative de la monnaie s’affine ensuite quelque peu avec la contribution décisive de l’économiste américain Irving Fisher qui, en 1911, dans Le pouvoir d‘achat de la monnaie, propose ce que l’on appelle l’équation des échanges (2), selon laquelle la valeur du flux des richesses créées pendant une période donnée (dans le jargon de la comptabilité nationale, le PIB nominal ou le PIB en valeur) est nécessairement égale au produit entre la masse monétaire (le stock de monnaie disponible à un moment donné) et la vitesse de circulation de la monnaie (c’est-à-dire le nombre de fois, en moyenne, que chaque unité monétaire a été utilisée au cours la période donnée). C’est un tournant important car le postulat de départ va pouvoir s’appuyer sur un semblant de scientificité théorique avec cette équation des échanges, mais un semblant seulement car celle-ci n‘est qu‘une simple tautologie, en ne faisant que décrire une même réalité, vue de deux points de vue différents, celui des producteurs d’un côté, et celui des consommateurs de l’autre. L’équation des échanges, toujours vraie par définition, n‘est donc pas une théorie en soi.

L’histoire récente de la construction de la théorie quantitativiste de la monnaie sera écrite tout d’abord par les économistes monétaristes durant les années 70, avec leur chef de file Milton Friedman (1912-2006). Si la vitesse de circulation de la monnaie est stable, comme on peut le supposer du fait qu’elle dépend d’habitudes de paiements évoluant lentement, et si on fait l’hypothèse de la neutralité de la monnaie à long terme, alors toute variation de la masse monétaire se traduit par une variation strictement équivalente des prix. A court terme, les monétaristes concèdent cependant aux keynésiens que la monnaie n’est pas neutre, mais à long terme les agents ne seraient pas dupes des effets inflationnistes induits par un accroissement de l‘offre de monnaie, suite à un déficit public financé par création monétaire. Concession libérale de courte durée car, dans les années 90, les nouveaux économistes classiques (NEC), comme Robert Lucas, retiendront l’hypothèse de la neutralité de la monnaie même à court terme, conséquence d’une autre hypothèse irréaliste faite par les NEC selon laquelle les agents économiques auraient des anticipations rationnelles (entendons par là que les citoyens connaîtraient tous parfaitement le fonctionnement de l’économie…). En final, on a là une « théorie » qui part d’une tautologie et pose comme postulat, du début jusqu’à la fin, que c’est la quantité de monnaie qui influe sur les prix, mais sans jamais réellement démontrer le sens de la causalité retenue entre monnaie et prix. En effet, la véracité tautologique de la relation arithmétique entre les variations de l’offre de monnaie et celles des prix ne peut faire office de démonstration de la causalité postulée. Ainsi, sommes-nous uniquement dans la posture (et l’imposture) d’une affirmation non démontrée théoriquement, lorsque l'économiste Milton Friedman nous dit, en 1970, dans La contre-révolution dans la théorie monétaire que "l'inflation est toujours et partout un phénomène monétaire en ce sens qu'elle est et qu'elle ne peut être générée que par une augmentation de la quantité de monnaie plus rapide que celle de la production" (3).

Levons maintenant le voile sur les ambiguïtés concernant la définition même de la fameuse « planche à billets ». Pour financer un déficit public - le montant des dépenses publiques non financées par les prélèvements obligatoires -, les pouvoirs publics peuvent faire appel à deux circuits de financement : l’emprunt obligataire auprès des marchés financiers et des banques de second rang (émission d’obligations d’État) ou l’emprunt auprès de la banque centrale si la réglementation le permet. L’emprunt direct auprès de la banque des banques désigne ce qu’on appelle la « planche à billets » au sens strict, car elle se traduit par une création monétaire, provoquant une augmentation de la masse monétaire. L’État emprunte directement auprès de la banque centrale et, à cette occasion, de nouvelles liquidités sont injectées dans le circuit économique. Mais, au sens large, la « planche à billets » intègre également le rachat par la banque centrale de titres de la dette publique sur le marché secondaire des valeurs mobilières - technique non conventionnelle de la politique monétaire, appelée assouplissement quantitatif ou quantitative easing (QE) en anglais -, car cette technique revient en fait pour une banque centrale à prêter indirectement à l’État, tout en permettant aux banques de second rang de se débarrasser de leurs créances douteuses et de se procurer de nouvelles liquidités. Le fonctionnement de la « planche à billets » au sens strict n’est pas possible dans la zone euro car interdit par le traité de Maastricht (1992). En revanche, la BCE ne se prive pas, depuis janvier 2015, d‘utiliser l’instrument du QE (fin février 2017, le montant de ses acquisitions de titres publics atteignait 1 633 milliards d‘euros), comme la Réserve fédérale américaine et de la Banque d’Angleterre l’ont fait massivement dès 2008, en guise de réaction face à la crise des subprime, pour relancer l‘activité économique. Le QE à la Mario Draghi, président de la BCE, se traduisant par une hausse de la masse monétaire, s’inscrit donc dans le cadre d’une politique monétaire expansionniste ayant épuisé les moyens dits conventionnels, comme la baisse des taux d’intérêt directeurs, avec le double objectif de stimuler à la fois le volume de production et l’inflation, dans une zone sérieusement menacée par la déflation à partir de la fin de 2014, et ce, en conformité avec la mission première qui est dévolue à la BCE  par les traités européens d’atteindre une cible d’inflation autour des 2 % pour l’ensemble de l’Euroland. On remarquera que cette forme spécifique de la « planche à billets » n’offusque visiblement pas les libéraux, et pour cause puisqu’elle fait la part belle aux intérêts des banques privées. On notera également que par les objectifs expansionnistes officiels assignés au QE, les autorités monétaires européennes, pourtant bien à la botte de la doxa néolibérale, expriment aussi un désaveu cinglant à l’égard de la pseudo théorie quantitative de la monnaie, puisqu’elles reconnaissent explicitement que la « planche à billets » peut avoir des effets positifs durables sur l’économie réelle.  

Comme nous avons pu le montrer à travers l’histoire de la construction de la poussiéreuse « théorie » quantitative de la monnaie, la première ineptie libérale concernant le fonctionnement de la « planche à billet » est de lui prêter certains effets, en ne s’appuyant sur aucune construction théorique digne de ce nom. La seconde est d’ordre empirique. Le déficit public financé par emprunt direct auprès de la banque centrale se traduit à la fois par des effets volume, via le multiplicateur de la dépense publique (une hausse de la production plus que proportionnelle à celle de la dépense publique), et des effets prix de type inflation par la demande, sachant que la reprise de l’activité économique stimule la demande et donc aussi nécessairement les prix par le jeu des forces de la loi de l’offre et de la demande. Ces effets volume sur l‘activité économique, n’en déplaise aux libéraux, sont établis par les travaux économétriques en particulier de l’Insee, de l’Observatoire français des conjonctures économiques et même du très libéral Fonds monétaire international (FMI). Il est même montré que le multiplicateur de la dépense publique est plus élevé en cas de financement direct par création monétaire que par emprunt obligataire sur les marchés financiers. Les libéraux ont par ailleurs dû prendre acte de l’exercice d’autocritique du FMI qui a revu à la hausse la valeur de ses multiplicateurs budgétaires dans ses modèles économétriques, en admettant qu’il avait largement sous-estimé l’impact récessif et déflationniste des politiques budgétaires d’austérité de la zone euro, mises en œuvre de façon absurde à partir de 2010 pour faire face à la crise des dettes souveraines et veiller au respect des règles budgétaires stupides du Pacte de stabilité et de croissance - déficit et dette publics ne devant pas dépasser respectivement 3 % et 60 % du PIB - (1997) et du Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance - déficit structurel limité à 0,5 % du PIB - (2012).   

N‘en déplaise aux monétaristes et aux nouveaux économistes classiques, la monnaie n‘est donc pas neutre ni à court terme ni à long terme, dans le cadre d‘un financement  du déficit public par emprunt direct auprès de la banque centrale. Et pour cause, puisque la dépense publique va être à l‘origine d‘une création de richesses marchandes et non marchandes à court et long termes, toutes comptabilisées dans le PIB. Cela est évident pour une dépense publique d’investissement, à court terme en créant des débouchés pour les entreprises privées, mais aussi à long terme en raison de la fourniture de services publics supplémentaires et/ou de meilleur qualité permettant d’améliorer la productivité des facteurs de production et, conséquemment, de favoriser la croissance économique potentielle. Quant aux dépenses publiques de fonctionnement, elles aussi sont productrices de richesses, sachant que les salaires versés aux fonctionnaires constituent aussi la valeur de la richesse immatérielle qu‘ils créent en offrant leur travail, et dont le montant est, à juste titre, comptabilisée dans le PIB non marchand. Concernant les dépenses sociales, tout en combattant à court terme les forces déflationnistes induites par le développement du chômage de masse et la paupérisation des plus modestes, à long terme, elles engagent aussi l‘avenir de la société eu égard à leur rôle fondamental dans la réduction des inégalités, car la cohésion sociale d’aujourd’hui est aussi un investissement public fondamental pour demain à la fois pour l’économie et la société mais aussi la démocratie.  

En conclusion, l’activation de la « planche à billets » au sens strict pour financer un déficit public génère, à court et long termes, à la fois une hausse de la production en volume et de l’inflation, mais non uniquement de l‘inflation comme s‘acharne à le postuler l‘analyse libérale. Et si la première est supérieure à la seconde, le pouvoir d’achat augmente, ce qui est le cas pour des dépenses publiques répondant à de réels besoins collectifs qu‘il convient de définir démocratiquement. La question de l’équité de la répartition de ces gains de pouvoir d’achat entre les différentes catégories sociales relevant, quant à elle, d’une politique des revenus des pouvoirs publics au service de la justice sociale, notamment dans le cadre d’une forte progressivité du système des prélèvements obligatoires. A cette condition, les effets inflationnistes induits par la stimulation de la demande, suite à l’activation de la « planche à billets », apparaissent même comme salutaires, dans des contextes économiques proches d‘une situation de déflation, comme le nôtre aujourd‘hui en Europe. Ce sont d’ailleurs ceux-là mêmes qui sont recherchés par la BCE, dans le cadre de la mise en œuvre de la « planche à billets » en mode QE depuis deux ans. Concernant l’effet volume positif sur l’activité économique, il est évident qu’il dépend aussi de la contrainte extérieure, à travers le degré d’ouverture de l’économie et de son niveau de compétitivité, mais ce talon d’Achille des politiques budgétaires de relance keynésienne n’a que peu à voir avec le choix du mode de financement monétaire ou obligataire du déficit budgétaire. Par ailleurs, cette contrainte extérieure peut être aisément desserrée si l’on envisage de relancer prioritairement les dépenses publiques d’investissement, surtout dans un pays comme la France qui les a sacrifiées depuis le début de la décennie 2000 (elles ont été divisées par 5 depuis le début des années 2000 en % du PIB !). On l’aura bien compris, les contrevérités obsessionnelles du discours libéral sur la « planche à billets » n’ont donc pour seules missions - aux côtés des autres armes de l’arsenal de guerre anti-keynésien (les effets d’éviction sur l’investissement privé, le principe de l’équivalence ricardienne, etc.), elles aussi largement démenties par les études empiriques -, que de discréditer la dépense et le déficit publics et de soumettre les peuples au pouvoir des marchés financiers et des banques.         

            
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(1) Pour une acquisition aisée, claire et rigoureuse, des éléments de base sur les mécanismes monétaires, on pourra notamment lire l’ouvrage didactique La monnaie et ses mécanismes de Dominique Plihon, collection Repères, La Découverte, 2013.

(2) L’équation des échanges désigne l’égalité entre la valeur du niveau de production  et le produit entre la masse monétaire (notée M) et la vitesse de circulation de la monnaie (notée V), soit : valeur de la production = MV.
Or, la valeur de la production peut aussi s’écrire comme le produit entre le volume de production (noté Q) et le niveau général des prix (noté P), d’où l’équation PQ = MV.
En reprenant les termes statistiques usuels de la comptabilité nationale , PQ représente le PIB en valeur (c’est-à-dire évalué aux prix de l’année courante), Q étant le PIB en volume (c’est-à-dire évalué à prix constants). Le PIB nominal et le niveau de la masse monétaire étant connus respectivement par la comptabilité nationale et les agrégats monétaires, on obtient alors aisément la vitesse de circulation de la monnaie par le rapport entre le PIB nominal et l’agrégat monétaire choisi pour la masse monétaire.  

(3) En passant par les différentielles en mathématiques, de l’équation précédente présentée en (2), on peut en déduire la relation suivante, où les lettres en minuscules désignent les taux de variation en %, des variables vues et notées précédemment en majuscules : p+q = m+v.
Si donc l’on retient l’hypothèse d’une vitesse de circulation stable (d’où v = 0), alors l’écriture précédente est équivalente à p = m - q.
Si l’on adopte l’hypothèse monétariste d’une neutralité de la monnaie à long terme, le niveau du volume de production - déterminé par les seuls facteurs réels - étant à son niveau maximal et optimal dans le cadre supposé de la concurrence pure et parfaite (donc q = 0, si toutes choses égales par ailleurs du côté de ces facteurs réels), alors on en déduit que p = m : la variation de l’offre de monnaie (soit m) se traduit par une inflation strictement équivalente (soit p = m). On voit ici qu’en ne retenant pas l’hypothèse de neutralité de la monnaie à court terme, Milton Friedman concède aux keynésiens un possible effet volume sur la production, parallèlement à une hausse des prix, d’une politique budgétaire expansionniste financée par la « planche à billets ». Mais un effet volume annulé sur le long terme, si bien que pour Milton Friedman, tout déficit budgétaire financé par création monétaire directe est nuisible au bon fonctionnement d’une économie de marché.      

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