De la question des inégalités : Karl Marx contre Simon Kuznets ?

Voilà deux grands penseurs en économie qui n’ont pas eu l’occasion de débattre ensemble de leurs analyses sur le devenir des inégalités dans le système capitaliste, et qui pourtant auraient eu probablement des échanges forts instructifs et passionnants sur la question.

Voilà deux grands penseurs en économie qui n’ont pas eu l’occasion de débattre ensemble de leurs analyses sur le devenir des inégalités dans le système capitaliste, et qui pourtant auraient eu probablement des échanges forts instructifs et passionnants sur la question. Karl Marx (1818-1883), philosophe, historien, sociologue et économiste allemand, et Simon Kuznets (1901- 1985), économiste et statisticien américain, prix Nobel d’économie en 1971, ont tous deux fourni des contributions importantes sur la dynamique des inégalités dans le cadre de l’accumulation capitaliste qu’il n’est pas inutile de relire pour essayer de rendre compte des évolutions contemporaines.

Karl Marx, dans son ouvrage majeur, Le Capital (1867), met au cœur des grandes contradictions du système capitaliste la bipolarisation des rapports sociaux de classes, aux côtés de trois autres contradictions, que sont l’aliénation du travail des ouvriers, la baisse tendancielle du taux de profit et la récurrence des crises de surproduction.  Le fossé croissant entre les deux grandes classes sociales identifiées par Karl Marx, la bourgeoisie et le prolétariat, serait alors condamné à se creuser, comme d’ailleurs la tombe même du système capitaliste, sous l’effet, d’un côté, de la paupérisation des ouvriers et la prolétarisation des classes moyennes, de l’autre, de la concentration du capital s’accentuant d’une crise économique à une autre.

Les travaux de Simon Kuznets sur la relation entre croissance économique et degré des inégalités dans la répartition des revenus, publiés en 1955, sont connus sous le nom de la célèbre « courbe de Kuznets » en U inversé. Sur la base d’observations empiriques de la fin du XIXème siècle jusqu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale pour les économies américaine, britannique et allemande, Kuznets suggère l’existence d’une relation entre croissance économique et inégalités dans la distribution du revenu national, qui se déroulerait en trois phases. Dans un premier temps, l’intensité des inégalités s’aggrave avec  la croissance du produit intérieur brut par habitant, pour ensuite se stabiliser durant une deuxième phase. Enfin, dans un troisième mouvement, à partir d’un certain niveau de revenu par habitant, la liaison devient négative : le degré des inégalités baisse avec la croissance économique. Si on mesure le degré des inégalités par un coefficient de Gini (1), on peut alors représenter cette relation par la courbe ci-jointe, avec en abscisses le PIB par habitant et en ordonnées le coefficient de Gini.


Jusqu’au milieu des années 70, on aurait pu considérer comme presque acquise la pertinence de la courbe de Kuznets, eu égard au mouvement de réduction incontestable des inégalités de revenus observé dans les pays occidentaux, renvoyant au phénomène bien étudié par les sociologues de la « moyennisation » des sociétés occidentales.  Ainsi, pour la France, le rapport interdécile des revenus disponibles nets après impôts et par unité de consommation, c’est-à-dire le rapport entre le revenu du moins fortuné des 10 % les plus riches et le revenu du plus riche des 10 % les plus pauvres, passe de 8,5 au milieu des années 50 à 3,5 au milieu des années 80. Pour autant, sous l’influence de la financiarisation des économies, de la « contre-révolution fiscale » triomphante des économistes de l’offre et de la mondialisation néolibérale, le début des années 80 marque le retour dans les pays riches d’une impressionnante dynamique inégalitaire, particulièrement sensible dans les pays anglo-saxons (2). Si le raisonnement en déciles (fractionnement tous les 10 %) reste éclairant pour apprécier l’ampleur de l’aggravation et du niveau actuel des inégalités de patrimoine (3), il reste néanmoins largement insuffisant et trompeur pour évaluer le phénomène pour la distribution des revenus (4). Dans ce cas, il est alors indispensable d’utiliser un fractionnement en centiles ( tous les 1 %) ou même encore plus fin (tous les 0,01 %). Ainsi, pour l’économie française, si le rapport interdécile évoqué précédemment cesse de baisser à partir du milieu des années 80, il n’augmente pas pour autant en restant relativement stable. En revanche, si on envisage l’évolution du salaire moyen mensuel sur la période 1998-2006, alors que les 0,01 % les mieux payés ont vu leur salaire moyen exploser de près de 70 %, les 90 % de la population salariée la moins bien rémunérée ont dû se contenter d’une modique hausse d’à peine 1 % ! (5). Pour les pays anglo-saxons, l’approche en centiles est tout autant éclairante, comme le montre le graphique ci-après.


Ainsi, aux États-Unis, la part du revenu captée par le 1 % le plus riche de la population, après avoir connue un sommet à la veille de la Grande Dépression des années 30 à près de 25 %, décroît jusqu’à la fin des années 70, pour connaître ensuite un retournement spectaculaire avec l’arrivée de Ronald Reagan au pouvoir en 1981, si bien qu’en 2010 les 1 % les plus riches s’accaparent une part plus importante du revenu total qu’en 1915, soit 20 % !

Incontestablement, le retour à une logique de bipolarisation sociale ces trois dernières décennies, avec une « société en  sablier » pour reprendre l’expression d’Alain Lipietz (7), redonne une seconde jeunesse à  la grille de lecture marxiste, en faisant du phénomène de la moyennisation des « Trente Glorieuses » une simple et courte pause dans l’histoire du système capitaliste, ne remettant finalement peut-être pas en cause une tendance de fond inhérente qui lui serait propre, celle-là même qui retrouverait un nouveau souffle avec la consécration du capitalisme financier à partir du début des années 80. Dans cette nouvelle actualité des inégalités, les travaux de Kuznets des années 50 n’en restent pas moins toujours intéressants, au moins à deux niveaux. D’une part, on retrouve bien dans le décollage contemporain des économies émergentes, l’explosion des inégalités que le monde occidental développé avait également connue au cours du XIXème siècle durant sa première phase d’industrialisation. Par ailleurs, même Kuznets, considérait que la troisième phase de sa courbe n’avait rien de spontanée, car celle-ci ne pouvait s’enclencher, selon lui, que sous l’influence décisive de facteurs  bien éloignés de la fameuse « main invisible » d’Adam Smith - i.e. les seules forces du marché - que sont notamment la progression des niveaux d’instruction et de formation de la main d’œuvre et la mise en œuvre de politiques de revenus redistributives de la part des pouvoirs publics. En final, même s’il ne s’agit pas ici de vouloir réconcilier ces deux économistes, on voit bien qu’il n’est pas impossible d’envisager le « U inversé » de la courbe de Kuznets,  mais dans un mouvement cyclique s’inscrivant fondamentalement dans une tendance historique irréversible qui va, elle, dans le sens de l’analyse de Marx. En tout cas, au-delà de ces conjectures, il ne fait aucun doute que la spectaculaire aggravation des inégalités de ces dernières décennies menace gravement la cohésion de nos sociétés et du même coup hypothèque dangereusement le développement durable des économies.      

               
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(1) Le coefficient de Gini est calculé à partir de la courbe de concentration d’une variable pour une population donnée, courbe dite de Lorenz. Il permet de mesurer le degré de concentration de la variable étudiée (ici les revenus distribués comme contrepartie du PIB), oscillant entre zéro et 1, ces deux valeurs extrêmes traduisant respectivement une distribution parfaitement égalitaire et une concentration maximale. 


(2) Lire en particulier l’état des lieux dressé en 2012 par l’Organisation pour la coopération et le développement économique (OCDE) sur le creusement des inégalités de revenus au cours des trois dernières décennies :  « Toujours plus d'inégalités : Pourquoi les écarts entre les revenus se creusent ». Lien Internet : http://www.oecd.org/fr/els/soc/toujoursplusdinegalitepourquoilesecartsderevenussecreusent.htm


(3) Deux statistiques pour mettre en lumière les flagrantes inégalités de patrimoine aujourd’hui :
- aux États-Unis, les 20 % les plus riches de la population s’accaparent 85 % du patrimoine ;
- en France, selon l’Insee, les 20 % des ménages les plus riches possèdent 65 % de l’ensemble du patrimoine.  


(4) Le patrimoine est une variable de stock qui mesure la valeur de l’ensemble des actifs (financiers et non financiers) possédés à un moment donné du temps. Il est dit net lorsqu’on déduit de ces avoirs le montant des dettes contractées par les agents. Les revenus sont des variables de flux qui représentent les rémunérations du travail et du capital ou les revenus de transfert (prestations sociales) perçus par les agents au cours d’une période donnée.


(5) Louis Maurin, « Des inégalités ? Quelles inégalités ? », Alternatives économiques, n°276, janvier 2009.


(6) Facundo Alvaredo, Anthony B. Atkinson, Thomas Piketty, Emmanuel Saez. "The Top 1 Percent in International and Historical Perspective," NBER Working Papers, n° 19075, mai 2013.


(7) Alain Lipietz, « La société en sablier. Le partage du travail contre la déchirure sociale », La Découverte, 1998.

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