Démocratisation ou massification de l'enseignement ?

Le taux de réussite au baccalauréat (proportion des admis par rapport au nombre de présentés), toutes filières confondues, est de 85,4 % en 2010, soit en légère diminution de 0,6 point par rapport au record historique des 86 % de 2009.

Le taux de réussite au baccalauréat (proportion des admis par rapport au nombre de présentés), toutes filières confondues, est de 85,4 % en 2010, soit en légère diminution de 0,6 point par rapport au record historique des 86 % de 2009. Oscillant déjà entre 65 et 70 % dans les années 70 et 80, il connaît une hausse tendancielle à partir de la fin des années 80 pour rester régulièrement autour du pallier des 80 % à partir de la fin des années 90 et franchir la barre des 85 % à partir de 2009.

Bien évidemment, on aimerait pouvoir donner des explications positives à cette évolution, comme la brillance de nos petites têtes blondes qui, de génération en génération, feraient preuve d'une ardeur croissante au travail et témoigneraient d'une curiosité intellectuelle de plus en plus virulente les amenant à acquérir un niveau intellectuel toujours supérieur à leurs aînés. Ou encore, la motivation grandissante des enseignants à fournir un travail de qualité du fait, à la fois, d'une augmentation significative des moyens mis à leur service, de l'amélioration de leurs conditions de travail et d'une reconnaissance retrouvée auprès de la société. Les enseignants savent qu'il n'en est rien et que les explications sont malheureusement moins glorieuses. Il n'y a point besoin d'être enseignant pour se rendre compte en comparant les sujets du BAC sur les trois dernières décennies, qu'ils sont d'un niveau de difficulté revu à la baisse. Il faut en revanche être enseignant pour comprendre la logique de cette spirale déclinante : la facilité accrue des épreuves s'adapte à un niveau déclinant des lycéens résultat, sous la pression des familles, d'une politique de remplissage des classes initiée dès le collège et renforcée au lycée. Par ailleurs, si le niveau des épreuves s'adapte au niveau des élèves, la notation des enseignants également, y compris et surtout dans le cadre des consignes de correction des épreuves du BAC et d'harmonisation des notes !

Démocratisation de l'enseignement ? On comprendra qu'il faut très sérieusement relativiser les choses car la massification de l'enseignement est plus que jamais d'actualité. Et une massification qui, on l'aura bien compris, ne profite pas vraiment aux classes populaires, loin s'en faut, et pour au moins deux raisons. D‘une part, la moitié des lauréats du baccalauréat qui vont choisir l'université pour leurs études supérieures échoueront la première année, faute d‘avoir le niveau suffisant, tant en termes d'exigences de maîtrise des fondamentaux dans les disciplines de base, qu‘en termes de capacités de travail. Or, la faculté représente de plus en plus un choix par défaut qui est adopté pour une très grande majorité des lycéens issus des milieux défavorisés, les enfants de cadres privilégiant très largement les classes préparatoires aux grandes écoles. D‘autre part, le taux d'obtention du bac d'une génération n'est que de 64 % en 2008, ce qui signifie que plus d'un tiers d'une classe d'âge n'arrivent toujours pas à un niveau culturel de type bac (même bradé !)......des réalités statistiques encore fort éloignées du but à atteindre, proclamé en 1985 par le ministre de l'Éducation nationale Jean-Pierre Chevènement, qui était d'amener 80% d'une classe d'âge au niveau du baccalauréat. Or ces « exclus » sont toujours et encore essentiellement des enfants issus des milieux socioculturels défavorisés.

En final, non seulement la politique de massification de l'enseignement ne rime pas tout à fait avec démocratisation de l'enseignement, mais elle dissimule de façon ambiguë le fait que le système éducatif profite toujours plus aux classes aisées et représente toujours l'instrument privilégié de la reproduction sociale. Une telle évolution a même un effet pervers : elle donne l'illusion au peuple d'une société plus juste et plus ouverte à l'ascension sociale. D'une certaine façon, elle est une forme « d'opium du peuple » et explique notamment que celui-ci puisse porter au pouvoir paradoxalement des forces politiques dont l'intérêt est de conforter avant tout la reproduction des privilèges. On comprend mieux dans ces conditions que derrière la volonté politique de « faire du chiffre » en matière de réussite au baccalauréat sans donner au système éducatif les réels moyens d'une égalité des chances, il y a aussi un vrai choix de société sous-jacent et masqué, au service de l'intérêt des classes dominantes minoritaires. Bref, une forme de tyrannie tocquevillienne atypique dans une démocratie, non pas celle de la majorité, mais bien celle de la minorité !

 

 

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