Le nombre de chômeurs: deux poids, deux mesures

La maturité d’une démocratie ne se jauge pas seulement à la lumière de la qualité et de la transparence de son information statistique publique, mais également à la capacité et la volonté du politique à en rendre compte de façon pertinente et objective auprès des citoyens. De ce point de vue là, la démocratie française a encore beaucoup de progrès à faire, si l’on en juge par la communication « aléatoire » qui est faite sur la statistique du nombre de chômeurs par la classe politique et les médias qui lui sont inféodés. Qu’en est-il exactement aujourd’hui de la mesure statistique du chômage ?

La maturité d’une démocratie ne se jauge pas seulement à la lumière de la qualité et de la transparence de son information statistique publique, mais également à la capacité et la volonté du politique à en rendre compte de façon pertinente et objective auprès des citoyens. De ce point de vue là, la démocratie française a encore beaucoup de progrès à faire, si l’on en juge par la communication « aléatoire » qui est faite sur la statistique du nombre de chômeurs par la classe politique et les médias qui lui sont inféodés. Qu’en est-il exactement aujourd’hui de la mesure statistique du chômage ?

Le système statistique public français fournit deux mesures du  nombre de chômeurs « officiels ».  Le premier instrument, élaboré par l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), est construit sur la base de la définition restrictive du chômage donnée par le Bureau international du travail (BIT) : pour être considéré comme chômeur, il faut être sans emploi, disponible immédiatement et faire acte d’une recherche active d’un emploi dûment vérifiée. A partir de l’enquête emploi, en appliquant ces critères, l’Insee publie donc trimestriellement un nombre de chômeurs au sens du BIT et un taux de chômage, lui-même défini comme la part de la population active au chômage. Ainsi, selon les dernières statistiques disponibles (1), au troisième trimestre 2013, la France métropolitaine comptait 3.011.000 chômeurs, soit  10,5 % de la population active - un  taux de chômage porté à 10,9 % pour la France entière avec l’inclusion des Dom.  

La mesure BIT du chômage constitue un outil précieux pour faire des comparaisons internationales mais sous-évalue de façon importante toute l’étendue du chômage en France. Elle doit être complétée par l’autre instrument de mesure officiel fourni, lui, mensuellement par la Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (Dares) du ministère du Travail, à partir des demandeurs d’emploi enregistrés à Pôle emploi et répertoriés en cinq catégories statistiques de A à E. Un premier élément de classification permet de repérer deux sous-ensembles, c’est le critère de l’obligation de faire des actes positifs de recherche d’emploi. Les catégories A, B et C recensent alors les demandeurs d’emploi qui sont tenus d’effectuer ces actes positifs contrairement aux catégories D et E. Le premier sous-ensemble (catégories A, B et C) distingue ensuite les personnes sans emploi au cours du mois (catégorie A), celles ayant eu une activité réduite courte d'au plus 78 heures dans le mois (catégorie B) ou longue de plus de 78 heures (catégorie C). Enfin, le second sous-ensemble (catégories D et E), les demandeurs d’emploi non tenus de faire des actes positifs de recherche d’emploi, sont répartis selon qu’ils sont sans emploi comme les personnes malades ou en formation (catégorie D), ou en emploi comme les bénéficiaires de contrats aidés (catégorie E).               

Avec cette comptabilisation mensuelle des demandeurs d’emploi, il est alors possible d’appréhender de façon plus réaliste l’ampleur du fléau du chômage dans notre société, même si la communication du pouvoir politique fait largement défaut sur le sujet. En effet, la statistique mise en avant par les pouvoirs publics, à l’occasion de la publication mensuelle des chiffres des demandeurs d’emploi, est celle de la seule catégorie A, très proche de la définition restrictive de l’Insee selon les normes du BIT. Et, en dehors de la presse indépendante comme par exemple le journal Médiapart, les médias restent désespérément fidèles à la stratégie de communication du pouvoir politique qui revient à réduire le nombre officiel de chômeurs à cette seule catégorie A, alors qu’une vision a minima réaliste devrait les amener à commenter en premier lieu  le total des catégories A, B et C à défaut de l’ensemble des catégories de A à E. On comprend, en termes d’impact dans l’opinion publique, tout l’enjeu de cette pirouette communicante, qui relève autant de la malhonnêteté intellectuelle que de la « délinquance médiatique », car les comptes ne sont bien évidemment pas tout à fait les mêmes, comme on peut aisément s’en douter ! Ainsi, selon les dernières statistiques publiées par la Dares (2), en France métropolitaine, à la fin du mois d’octobre 2013, on comptabilisait 3,3 millions de personnes en catégorie A, mais 4,9 millions pour le regroupement des catégories A,B et C,…….et 5,5 millions toutes catégories confondues.  La pitrerie à laquelle s’est prêté le pouvoir actuel à l’occasion de cette dernière publication, en fanfaronnant sur la baisse du nombre de demandeurs d’emploi de catégorie A en octobre par rapport à septembre (- 0,6 %), tout en s’abstenant bien sûr de commenter l’information principale, à savoir la poursuite de la hausse du chômage évalué à partir du regroupement des catégories A, B et C (+ 0,8 %) ou de l’ensemble des catégories (+ 1,0 %), relève décidément d’une continuité  structurelle entre les pouvoirs de droite et dits « socialistes » qui se sont succédé au fur et à mesure du développement du chômage de masse depuis le milieu des années 70 : la manipulation médiatique.                  

Si une lecture et une utilisation objectives des catégories des demandeurs d’emploi permettent de dépasser en partie la vision restrictive de la mesure BIT de l‘Insee, elles ne sauraient pour autant approcher, loin s’en faut,  toute la réalité de l’importance de ce qu‘on appelle le halo du chômage, c’est-à-dire l’ensemble des personnes désirant travailler, privées d’emploi totalement ou partiellement - inscrites ou pas (ou plus !) à Pôle emploi -, et qui sont exclues de la statistique du BIT publiée par l’Insee : soit parce qu’elles exercent une activité rémunérée réduite, tout en souhaitant travailler davantage pour vivre décemment, comme par exemple une partie de plus en plus importante des travailleurs intérimaires ou à temps partiel ; soit parce que leur recherche d’emploi est considérée comme insuffisante ou inexistante, alors qu’il s’agit bien de personnes souhaitant vraiment travailler mais découragées et usées par des efforts de prospection répétés et vains sur une longue durée. Ainsi, selon les estimations les plus récentes (3), une conception réaliste large du fléau social du chômage, incluant donc ce halo du chômage, nous amènerait plutôt aujourd’hui en France métropolitaine à 7 millions de personnes…..a minima !,…..donc beaucoup plus que les 5,5 millions des demandeurs d’emploi inscrits à Pôle emploi, toutes catégories confondues.      

Les instruments de mesure officiels du nombre de chômeurs sont donc bien loin d’être parfaits car le système statistique public qui les élabore doit également composer avec les moyens financiers insuffisants que les pouvoirs publics veulent bien lui consentir, et plus encore, faire face au manque cruel de volonté politique d’améliorer significativement la qualité de ces instruments dans un sens plus réaliste et progressiste. Ce sont d’ailleurs ces insuffisances statistiques qui ne peuvent qu’entretenir le regard encore trop souvent erroné et rétrograde que la société française peut porter sur ses propres chômeurs. Mais, dans ce domaine comme dans bien d’autres, il est des ignorances du peuple que le pouvoir politique ne souhaite pas bousculer car elles arrangent fort bien les intérêts du capital qu’il s’évertue de servir dans une démocratie de dupes, sous couvert, bien sûr, de l’intérêt général. À quand l’élaboration d’une mesure statistique officielle de l’Insee, donc indépendante du ministère du Travail et de ses permanentes tentations de radiations abusives des demandeurs d’emploi, et considérant les personnes du halo du chômage comme des vrais chômeurs, c’est-à-dire des individus dont la privation de travail est une réalité structurante de leur vie quotidienne ? Pour autant, on l’aura bien compris, le « flou » statistique sur le nombre de chômeurs en France est aussi le résultat de l’art manipulatoire de notre caste politique traditionnelle dans sa  façon de communiquer sur le sujet à partir des statistiques disponibles. Et comme l’illustrent d’ailleurs les dernières alternances politiques, un art manipulatoire à géométrie variable où les responsables politiques, « étrangement », ne se réfèrent pas à la même statistique du nombre de chômeurs selon qu’ils sont ou non au pouvoir. N’est-ce pas Monsieur le Président du pari perdu (4) de « l’inversion de la courbe du chômage » ?

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(1)  http://www.insee.fr/fr/indicateurs/ind14/20131205/Chomage-T313.pdf      
(2) http://travail-emploi.gouv.fr/etudes-recherches-statistiques-de,76/statistiques,78/chomage,79/les-indicateurs-conjoncturels,264/etudes-recherches-statistiques-de,76/etudes-et-recherches,77/publications-dares,98/dares-analyses-dares-indicateurs,102/2013-074-demandeurs-d-emploi,17229.html
(3) Lire en particulier  : « Les frontières floues d’un fléau », Didier Demazière, sociologue et directeur de recherche au CNRS, Alternatives économiques, hors-série n°99, 1er trimestre 2014.
(4) Lire sur le sujet de l’objectif de François Hollande de l’inversion de la courbe de chômage, l’article récent ici en ligne de Laurent Mauduit, journaliste économique et co-fondateur du journal Médiapart : Chômage: le pari perdu de François Hollande

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