Les quatre dénis capitaux du président Hollande

Ce n’est pas la première fois qu’un élu de la République à la plus haute fonction de l’État, comme François Hollande, soit beaucoup plus préoccupé par son petit confort personnel et ses inquiétudes quant à sa réélection, que par l’intérêt général de la Nation.

Ce n’est pas la première fois qu’un élu de la République à la plus haute fonction de l’État, comme François Hollande, soit beaucoup plus préoccupé par son petit confort personnel et ses inquiétudes quant à sa réélection, que par l’intérêt général de la Nation. Pour autant, il y a une singularité particulière dans le cas Hollande, c’est qu’on pouvait imaginer que ce deuxième président dit socialiste sous la Vème République, dans le contexte des enjeux et au moment précis de l’histoire de nos institutions où il a été élu, puisse avoir l’audace d’impulser une alternative progressiste et humaniste que seul le socialisme peut porter. Mais, au terme de plus de la moitié de son mandat, force est de constater qu’il n’a eu l‘audace paresseuse et rétrograde que de ses dénis. Des dénis qui abîment la France. 
      
Commençons par le déni de socialisme. François Hollande n’est pas le premier président socialiste à tourner le dos cyniquement au socialisme dans l’exercice du pouvoir présidentiel. Il en a été ainsi également de François Mitterrand de par son double choix historique de la rigueur salariale à partir de 1982 (point de retournement historique à la baisse de la part des salaires dans la richesse produite : de 73 % en 1982, cette part passe à 66 % en 2013 pour les sociétés non financières) et de l’adhésion de la France à l’Europe des marchés, en signant, en 1986, l’Acte unique européen, point de départ de l’aventure néolibérale européenne. Les locataires suivants de l’Élysée, Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy, contribueront à parachever l’œuvre ainsi commencée. Mais tout à fait logiquement pour des présidents de droite, car de ce côté-ci de l’échiquier politique, on est là pour naviguer, sans état d’âme, sous mandat de l’oligarchie industrielle et financière, en mettant le cap sur la compétitivité-prix et la guerre économique qui en résulte entre les peuples, pour enrichir grassement une petite minorité possédante et ne laisser que modiques miettes aux forces du travail - s‘il en reste ! La guerre, rien que la guerre, et toujours la guerre, sans aucun quartier pour la solidarité entre les peuples, une des valeurs fortes du socialisme. Avec son discours du Bourget, en janvier 2012, François Hollande nous donnait cependant une once d’espérance d’une prise de conscience en mouvement d’un nouveau rendez-vous possible avec l’Histoire pour les forces de gauche, et surtout d’une esquisse de réhabilitation du socialisme au Parti socialiste.

Un espoir mort né. Dès les premiers mois de son quinquennat,  les faits de récidive pour haute trahison du socialisme, de la part d’un président socialiste, sont déjà bien qualifiés avec trois signaux forts : le pacte de compétitivité avec les forces patronales, le renoncement à une grande réforme fiscale au service de la justice sociale, et surtout la non-renégociation du pacte budgétaire européen, approuvé en l’état par le Parlement en octobre 2012 par la nouvelle majorité présidentielle, contrairement aux engagements de campagne de François Hollande. Une abdication face à la doxa néolibérale, sans aucun combat, sans la moindre velléité de rébellion, contrairement à François Mitterrand qui avait quand même, lui, démarré son mandat par des conquêtes sociales importantes en 1981 et 1982, chères au socialisme, en termes de réduction du temps de travail (39 heures, cinquième semaine de congés payés, retraite à 60 ans) et de progrès des droits des salariés dans leur représentation dans les entreprises (les lois Auroux), et osé une politique de relance (1), celle qui fait tant défaut aujourd’hui à une Europe rongée par l’austérité, et pour laquelle les chefs d’État devraient se battre ensemble, pour l’imposer à la technostructure bruxelloise. Un déni présidentiel de socialisme d’autant plus abjecte qu’il ne fait plus guère de doute qu’il était cyniquement  programmé à des fins électoralistes, avant même le discours du Bourget. En dépit de signes forts électoraux, en particulier de la part du peuple de gauche, François Hollande a néanmoins décidé de s’y enfermer, en consacrant le cap néolibéral de son quinquennat par la nomination de Manuel Valls comme Premier ministre, certainement le plus anti-socialiste qui soit au sein du Parti socialiste, et de son bras droit néolibéral, Emmanuel Macron, comme ministre de l‘Économie. Des projets de réforme ont été annoncés dernièrement pour les prochains mois, notamment sur le temps de travail. Le déni de socialisme n’a donc pas dit son dernier mot sous le quinquennat hollandiste.      

En passant par le déni de cohérence économique. Point besoin d’être économiste pour jauger l’incohérence majeure de la politique économique des gouvernements successifs depuis 2012. A travers les dispositifs du crédit d’impôt compétitivité emploi et du pacte de responsabilité, mis en place respectivement à partir des 1er janvier 2014 et 2015, il s’agit de créer ce que l’on appelle en macroéconomie un choc d’offre positif, c’est-à-dire une situation de stimulation de l’offre productive par une diminution des coûts de production (en l’occurrence, le coût du travail via l’abaissement des cotisations patronales) et/ou des allègements fiscaux pesant sur les entreprises. Pour autant, ce choc d’offre positif, historique par son ampleur depuis le lendemain de la Seconde Guerre mondiale (avec une montée en puissance des allègements fiscaux et parafiscaux pour les entreprises qui devraient atteindre plus de 40 milliards en 2017), est financé par des mesures qui ne peuvent provoquer qu’un choc de demande négatif, c’est-à-dire une situation de baisse de l’activité économique du fait d’une détérioration de la demande. Car les exonérations fiscales et parafiscales prévues dont vont bénéficier les entreprises sont financées par une baisse historique des dépenses publiques (de l’ordre de 60 milliards en 2017 !), en particulier de la protection sociale, et une hausse de la fiscalité indirecte pesant sur les ménages via l’augmentation de la TVA, l‘impôt socialement le plus injuste par excellence. Il est donc fortement à craindre que les entreprises n’investissent pas leurs généreux cadeaux fiscaux, faute d’une demande intérieure, plombée par la baisse du pouvoir d’achat des ménages. La seule planche de salut pour le gouvernement serait que la demande extérieure, par une relance des exportations françaises, vienne au secours de l’atonie inévitable de la demande intérieure de l‘économie française. Scénario très peu crédible, aux dires de nombreux experts, notamment ceux de l’Observatoire français des conjonctures économiques (Ofce), dans la mesure où  la stratégie du gouvernement de dévaluation interne compétitive - du dumping salarial ni plus ni moins - par une baisse du coût du travail, se généralise à l’ensemble des pays de la zone euro, ce qui pour chaque pays annule nécessairement les avantages en termes de compétitivité-coût et donc de conquête de nouvelles parts de marchés extérieurs. Même avec les récentes bonnes nouvelles de la baisse du prix du pétrole, du quantitative easing de la Banque centrale européenne (BCE) de plus de 1000 milliards d’euros (rachats de titres de la dette publique par la BCE sur le marché secondaire) et surtout de la dépréciation de l’euro par rapport au dollar, il est donc peu probable que le moteur extérieur, par le simple jeu d’une hypothétique amélioration de la compétitivité-prix à l’exportation, parvienne à compenser l’anémie de la demande intérieure, d’autant que la zone euro est toujours en proie à des forces déflationnistes.
 
Sans oublier le déni de réalité sociale. Sur l’évolution de la pauvreté et des inégalités de revenus et de patrimoine, les statistiques disponibles de l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) sont éclairantes sur un changement majeur, inquiétant du point de vue de la cohésion sociale du pays, quant à la dynamique interne des inégalités depuis le début de la crise financière. Le phénomène d’aggravation des inégalités n’est pas propre à la France et ne date pas de 2008. Il concerne en effet  la plupart des pays développés, avec une virulence spectaculaire dans les pays anglo-saxons, et ce, depuis le début des années 80, marquées par le triomphe de la révolution conservatrice néolibérale qui allait ouvrir les vannes aux cadeaux fiscaux pour les plus riches. Même si la société française résiste mieux à cette recrudescence des inégalités, grâce à son système de protection sociale, on note que le phénomène commence à se manifester aussi dans les années 80, si l’on prend en compte des indicateurs synthétiques comme le BIP40, le baromètre des inégalités et de la pauvreté, déjà en progression à l’époque (2). Si on se concentre sur la seule distribution des niveaux de vie, l’indice synthétique usuel du coefficient de Gini (d’autant plus proche de 1 que la répartition est inégalitaire) montre, lui, une progression des inégalités en termes de niveau de vie repérable dès le milieu des années 90, en passant de 0,279 en 1996 à 0,303 en 2012, selon l’Insee (3). Pour autant, une analyse fine de cette distribution par la méthode des déciles, illustre un fait nouveau depuis le début de la crise financière : à partir de 2008, les inégalités en termes de niveau de vie s’intensifient nettement, non plus parce que les nantis s’enrichiraient beaucoup plus vite que les pauvres, mais parce que les premiers continuent de s’enrichir ostensiblement, alors que les seconds voient leur niveau de vie s’affaiblir de façon sensible. Ainsi, on peut constater qu’entre 2008 et 2011, selon l’Insee, le niveau de vie moyen annuel pour une personne seule, après opérations de redistribution, a progressé de près de 1800 euros pour le dernier décile (les 10 % les plus riches) tandis qu’il s’est réduit entre 300 à 400 euros pour les individus appartenant aux quatre premiers déciles (les 40 % des plus pauvres).    

Compte tenu de la hausse quasi-continue du chômage depuis l’élection de François Hollande, principale source de la spirale vicieuse de la pauvreté (8,5 millions de pauvres en 2012, probablement 10 millions aujourd’hui avec près de 6 millions de chômeurs comptabilisés, toutes catégories confondues, à Pole emploi) et qui concerne en grande majorité les catégories sociales défavorisées (depuis 2008, trois sur quatre des nouveaux chômeurs sont ouvriers ou employés !), il ne fait guère de doute que ce processus de paupérisation en cours depuis 2008, des classes populaires mais aussi d’une large part des classes moyennes, ait encore poursuivi sa course folle et devrait continuer à creuser les inégalités dans les années à venir, compte tenu des orientations néolibérales de la politique économique et sociale du pouvoir en place. Par ailleurs, la politique économique conjoncturelle du gouvernement n’est pas seule en cause dans l’accentuation de la fracture sociale qui est en train de fissurer la société française. Sa politique économique structurelle concernant le marché du travail et visant soi-disant à le flexibiliser tout en sécurisant l‘emploi, dans une pure logique de dérégulation et de déconstruction du droit du travail, elle aussi, ne peut que contribuer au phénomène d’expansion des inégalités. Car, de la loi de sécurisation de l’emploi adoptée en juin 2013 jusqu’à la loi Macron en cours d’adoption, il y a dans ces réformes néolibérales des éléments qui vont approfondir le dualisme du marché du travail (4), dynamique déjà bien à l’œuvre depuis plusieurs décennies avec la précarisation de l’emploi et l’austérité salariale, dont les premières victimes sont bien évidemment les travailleurs pas ou peu qualifiés. Personne n’est dupe, il s’agit, ni plus ni moins, par ces réformes, de faire baisser encore un peu plus le coût du travail dans une logique courtermiste de désinflation compétitive, dont on sait pourtant qu’elle est inefficace à long terme pour réduire le chômage, ne serait-ce qu’en raison de l‘insuffisance structurelle de la demande qu’elle génère, et qu’elle creuse de surcroît dangereusement davantage le fossé des inégalités économiques et sociales. Les dénis de cohérence économique et de réalité sociale sont inséparables.

En terminant par le déni de démocratie. On pense, bien évidemment, à l’actualité politique du moment avec l’utilisation du 49.3 pour faire adopter la loi Macron sans vote à l’Assemblée nationale. Il est vrai que François Hollande fustigeait lui-même en 2006, lorsqu’il était premier secrétaire du Parti socialiste, l’utilisation de cette arme anti-parlementaire en la qualifiant à l‘époque de « déni de démocratie ». On appréciera l’homme de conviction….. Le même qui s’est d’ailleurs félicité de la récente vente - « historique ! » - de la France de 24 rafales au dictateur égyptien Al Sissi, arrivé au pouvoir à la suite du coup d’État du 3 juillet 2013 mené contre le président Mohamed Morsi. Mais le vrai déni de démocratie est ailleurs, il est beaucoup plus grave et cynique de la part de nos néolibéraux au pouvoir et encartés socialistes. La poussée du vote extrême droite traduit avant tout, en France comme ailleurs ou à d’autres périodes bien sombres de l’histoire, la montée de la désespérance des catégories sociales les plus vulnérabilisées par des situations économiques et sociales vécues difficilement (chômage, précarité de l‘emploi, pauvreté voire exclusion sociale, déclassement social, etc.), surtout dans les territoires périurbains et maintenant ruraux où les services publics tendent à se faire de plus en en plus rares avec le désengagement de l’État imposé par l’ordre néolibéral. Dans ces conditions, le Parti socialiste comme la droite, ont des responsabilités partagées dans la progression nationale et maintenant l’enracinement local du vote frontiste, en ayant mené, en alternance depuis le milieu des années 70, à quelques nuances près, des politiques économiques et sociales globalement similaires. Et des politiques tout aussi impuissantes les unes que les autres face à la hausse du chômage, surtout le chômage de longue durée, dont l‘échec a nourri de surcroît, auprès des plus défavorisés et des classes moyennes, un sentiment croissant d’abandon de la part d’une classe politique, elle-même perçue de plus en plus, et à juste titre, comme une caste de politiciens professionnalisés tournés avant tout vers leurs propres intérêts, plus vraiment représentative de la société, d’une honnêteté à géométrie variable et déconnectée des problèmes quotidiens des Français.

En l’occurrence, François Hollande, en poursuivant et accentuant, sur les traces de son prédécesseur Nicolas Sarkozy, une politique mortifère d’austérité et de baisse du coût du travail, sans autre projet de société que la continuité d’un modèle libéral-productiviste inégalitaire, écologiquement insoutenable et nécessairement producteur d‘un chômage de masse, prend donc l’immense responsabilité de la tragique progression de l’extrême droite, par « fracturation sociétale » interposée, le redoutable et seul moteur de la machine de guerre électorale du Front national. En final, dans sa tentative d’abattre définitivement le socialisme, le hollandisme joue avec la République comme à la roulette russe, la vide progressivement de sa substance profonde et, bien pire, pour poursuivre son œuvre de démolition du socialisme, essaiera, demain, de la prendre en otage en agitant la peur du monstre qu’il aura lui-même contribué à nourrir par refus de s’engager dans une courageuse alternative progressiste et humaniste. Un monstre qui n’a pas d’autre dessein, une fois arrivé au pouvoir suprême, d’enterrer la République ou ce qu’il en reste. Déni de socialisme et déni de démocratie de notre président sont donc indissociablement liés.

 

              « J’ai servi fidèlement le socialisme et la République, qui sont inséparables : car sans la République, le socialisme est impuissant et, sans le socialisme, la République est vide. » (Extrait de la « profession de foi » aux électeurs d’Albi en 1906 du candidat Jean Jaurès aux élections législatives).


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(1) Il s’agissait d’une politique de relance budgétaire typiquement keynésienne par la consommation, via la hausse des revenus (valorisation du Smic, hausse des revenus sociaux, etc.). Celle dont a besoin  l’Europe aujourd’hui doit se faire par l’investissement public au service de la transition écologique. Pour reprendre l’expression consacrée, un « New Deal vert » qui pourrait être financé efficacement  par des emprunts directs à taux zéro des États auprès de la Banque centrale européenne. Sans oublier également des investissements sociaux dans le domaine de l’éducation et la santé servant tout à la fois efficacité économique et cohésion sociale.  

(2) http://www.senat.fr/rap/r07-445-1/r07-445-111.html

(3) http://www.insee.fr/fr/ffc/ipweb/ip1513/ip1513.pdf

(4) Coexistence de deux compartiments au sein du marché du travail : un secteur primaire qui abrite des travailleurs qualifiés, à hauts salaires, avec de bonnes conditions de travail, à l’emploi stable et avec des possibilités de promotions ; et un secteur secondaire qui concerne des salariés peu ou pas qualifiés, à l’emploi instable, vulnérables par rapport au chômage, mal rémunérés, exposés à des conditions de travail difficiles et sans perspectives de promotions. Cette représentation du marché du travail est malheureusement une réalité dramatique qui s’est développée dans les pays riches, depuis une trentaine d’années, avec la précarisation de l’emploi. En France, aujourd’hui, trois embauches sur quatre se font en contrat à durée déterminé (CDD) ou en intérim, et on sait que pour certaines catégories de salariés, les jeunes en particulier, ces formes d’emplois précaires débouchent de plus en plus difficilement sur un contrat à durée indéterminé (CDI). Cette dualisation du marché du travail génère de multiples inégalités qui débordent le seul marché de l’emploi (inégalités dans l’accès au crédit, au logement, etc.). On notera enfin que la dualisation du marché du travail a accompagné le développement du chômage de masse en France, alors que, selon les libéraux, elle est censée le réduire via les politiques de flexibilisation.    

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