Yves Besançon
Economiste, professeur de sciences économiques et sociales, et ancien Attaché de l'Institut national de la statistique et des études économiques (Insee).
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Billet de blog 29 sept. 2012

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La double impasse de la politique économique "hollandaise"

On a l’habitude, en France, qu’un pouvoir de droite soit systématiquement inféodé aux intérêts des grands argentiers de la finance qu’il est censé servir, tout en se faisant porter "démocratiquement" par les victimes de ces mêmes argentiers, à savoir l‘immensité majorité du peuple, et ce, au moyen d‘une manipulation subtile et sordide orchestrée par des médias contrôlés, de près comme de loin, par ce même pouvoir.

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On a l’habitude, en France, qu’un pouvoir de droite soit systématiquement inféodé aux intérêts des grands argentiers de la finance qu’il est censé servir, tout en se faisant porter "démocratiquement" par les victimes de ces mêmes argentiers, à savoir l‘immensité majorité du peuple, et ce, au moyen d‘une manipulation subtile et sordide orchestrée par des médias contrôlés, de près comme de loin, par ce même pouvoir. Il ne peut d’ailleurs en être autrement, puisque la droite est la force politique qui puise son origine existentielle dans cette mission particulière de sauvegarder et faire prospérer les rentes des privilégiés, tout en distribuant quelques miettes au peuple, à la seule fin d’endormir sa lucidité et ses élans révolutionnaires. En revanche, on a encore jamais vu véritablement un pouvoir de gauche gouverner durablement au seul service du peuple et non d‘une minorité de possédants. On se doutait bien que cette mission démocratique historique de la gauche n’allait pas soudainement être honorée en mai dernier avec l’élection de François Hollande, mais, pour autant, surtout après le cataclysme du sarkozysme pour l’économie et la société françaises, on attendait de la part du nouveau pouvoir des signes forts, autrement que symboliques, d’une mise en perspective d’une marche progressive vers une réelle alternative en matière de gestion économique et sociale. Or, au regard des deux premiers choix majeurs de politique économique et sociale depuis cet été du gouvernement Ayrault, impliquant les horizons à la fois de court et long termes de l’économie française, force est de constater qu‘il n‘en est rien.

Commençons par l’orientation globale de la politique économique conjoncturelle dont les choix ont été présentés hier en Conseil des ministres à travers le projet du budget de l’État pour 2013. En dépit des ravages économiques et sociaux des politiques d’austérité mises en œuvre ces dernières années en Europe dans le cadre de la crise des dettes publiques, le gouvernement Ayrault ne sort pas du chemin tracé par son prédécesseur, celui d’une rigueur exagérée, surtout au regard de la nouvelle dégradation de la conjoncture économique européenne, avec une zone euro qui, à nouveau, s’enfonce chaque jour un peu plus dans la récession (à la fin du deuxième trimestre 2012, cinq pays membres étaient déjà en récession). Certes, nul ne conteste la nécessité de restaurer la soutenabilité à moyen et long termes des finances publiques. Mais, l’objectif affiché par ce projet de loi de finances de ramener le déficit public en pourcentage du PIB de 4,5 % actuellement à 3 % dès 2013, conformément à la contrainte budgétaire imposée par Bruxelles, en réduisant le déficit public de près de 37 milliards d’euros (1), est une erreur doublement stratégique. D’une part, en raison d’un multiplicateur budgétaire supérieur à 1 pour l'économie française (rapport entre la variation du PIB et celle du déficit public), la réduction du déficit public est d’une telle ampleur qu’elle ne peut qu’accentuer les forces récessives en cours dans l’économie française (2), dégradant un peu plus la situation sur les fronts du chômage et des finances publiques. D’autre part, un tel objectif est construit sur une incohérence majeure, celle d’une hypothèse gouvernementale de croissance pour 2013 de 0,8 % que la plupart des économistes s’accordent à considérer comme hors de portée, car, précisément, elle minimise très largement les effets des cercles vicieux récessifs générés par l’importance même de l’objectif affiché de réduction du déficit public dans une zone euro plombée par l'austérité généralisée (3).

Les deux seules bonnes orientations du projet de budget 2013, en nette rupture avec la mandature sarkozyste, sont la priorité donnée à la jeunesse à travers les budgets en hausse de l’éducation nationale, l’enseignement supérieur et la recherche, et la mise à contribution, enfin !, des plus hauts revenus grâce, notamment, à la création de deux nouvelles tranches pour l’impôt sur le revenu ( 45 % au-delà de 150.000 euros et 75 % au-dessus de 1.000.000 d’euros), l’alourdissement de l’impôt sur la fortune et le plafonnement des niches fiscales. Pour autant, sur ce dernier point de la justice sociale et fiscale, les premiers pas du gouvernement restent bien timides, puisque dans le même temps, le gel du barème de l’impôt sur le revenu décidé par l’ancienne majorité est maintenu, ce qui va nécessairement impacter les classes moyennes par des hausses d’impôts, contrairement aux dires du Premier ministre et du président de la République (4). Par ailleurs, l’ensemble des classes laborieuses et moyennes seront, comme à l’accoutumée, et n‘en déplaise au gouvernement, les premières victimes de la détérioration de la situation de l’emploi et de la paupérisation entraînées par cette nouvelle cure d’austérité. Enfin, on attend toujours une réforme fiscale de gauche, envisageant en particulier une progressivité du barème de l’impôt digne de ce nom entre les taux marginaux de 45 % et de 75 %, avec une taxation à 75 %, non pas provisoire, mais bien définitive. Encore un "petit" effort, Monsieur le président de la République……

Finissons par la politique économique à moyen et long termes. Alors que François Hollande avait annoncé durant sa campagne électorale qu’il allait renégocier le Traité européen sur la stabilité, la coordination et la gouvernance (TSCG), concocté en duo par Angela Merkel et Nicolas Sarkozy, le gouvernement Ayrault, au lieu de prendre acte de l’échec en la matière du président nouvellement élu en rejetant le traité en l‘état, appelle au contraire sa majorité parlementaire à voter pour ce qui s’apparente à un parachèvement de l’ordre néolibéral en Europe. On connaît, en effet, les contraintes budgétaires actuelles imposées par le pacte de stabilité et de croissance (PSC) adopté en juin 1997 au Conseil européen d’Amsterdam, et n’ayant aucune légitimité théorique et empirique de bon sens (limitation du déficit et de la dette publics à respectivement 3 % et 60 % du PIB). Ce sont ces contraintes qui servent aujourd’hui d’alibi pour imposer aux peuples des politiques d’austérité généralisées assassines, autant illégitimes qu’inefficaces, alors qu’il serait souhaitable de les relâcher, au moins momentanément, dans le cadre de politiques budgétaires contracycliques coordonnées au sein de la zone euro, afin de sortir d’une austérité drastique aux effets nécessairement récessionnistes. Or, le TSCG, au lieu d’imposer des règles souples de bon sens de soutenabilité des finances publiques, comme par exemple celle portant sur le solde budgétaire primaire en pourcentage du PIB (5), renforce la rigidité de l’orthodoxie libérale en la matière, en imposant la règle d’un déficit structurel (i.e. hors effets de la conjoncture sur le déficit public) limité à 0,5 % du PIB et en allant vers la constitutionnalisation de cette orthodoxie libérale. On va donc un peu plus loin que le PSC dans la fin définitive des politiques de régulation conjoncturelle par la demande au sein de la zone euro, de surcroît, sur la base d’un concept, le solde structurel, largement contreversé dans la méthodologie de son calcul à partir de modèles économétriques. Et, pas n’importe quels modèles économétriques, puisqu’il s’agira, en l’occurrence, de ceux de la Commission européenne, institution bureaucratique non démocratique, qui se verra conférer par le TSCG un pouvoir d’ingérence important dans la gestion des finances publiques des États et la conduite de leur politique budgétaire. En final, alors que le pouvoir en place avait la possibilité de dire NON à la ratification du TSCG, comme l’ont déjà fait le Royaume-Uni et la République Tchèque, et d’oeuvrer ainsi pour une Europe des peuples, il a décidé, en appelant sa majorité parlementaire à le voter, à faire le choix d’une première capitulation face à l’ordre néolibéral. Déjà un premier grand rendez-vous raté avec l’histoire pour le nouveau pouvoir qui, au-delà du péril constitué par l’adoption du TSCG pour la conduite de la politique économique du pays et la construction d‘une Europe au service des peuples, ne peut que renforcer une droite qui se frotte les mains à l’avance de voir les socialistes voter le TSCG, tandis que le peuple de gauche commence, lui, à se frotter les yeux…. 

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(1) Cet effort prévu de réduction du déficit public est le résultat d’une baisse des dépenses publiques de 12,5 milliards d’euros - dont 2,5 milliards au titre des dépenses d’assurance maladie -, et de nouveaux prélèvements fiscaux à raison de 20 milliards d’euros (10,8 milliards sur les entreprises et 9,1 milliards sur les ménages) auxquels il faut ajouter les 4,4 milliards d’euros déjà votés cet été pour 2013.

(2) Lorsque l'Etat accroît ses dépenses de 1 milliard d'euros (à prélèvement fiscal constant), l'effet expansionniste sur l'activité économique dépasse 1 milliard d'euros, entre 1,2 milliard et 2 milliards selon les diverses estimations économétriques des différents instituts et services d'études économiques. On parle alors de multiplicateur budgétaire qui est donc, selon ces différéntes estimations, supérieur à 1. Bien évidemment, l'effet multiplicateur joue également en sens inverse : lorsque l'Etat réduit ses dépenses de 1 milliard d'euros, l'effet récessif sur la production est donc, en final, supérieur à 1 milliard.  

(3) En particulier, pour atteindre ce rythme de croissance, le gouvernement table sur une progression de la demande mondiale de 4,8 % permettant de dynamiser les exportations françaises. Une progression exagérément optimiste au regard des effets récessifs sur les échanges commerciaux intra-européens induits par les politiques d’austérité généralisées dans la zone euro. Or, les exportations françaises sont majoritairement à destination de la zone euro !

(4) On estime que la hausse des impôts liée à ce gel du barème de l’impôt sur le revenu va concerner la moitié des foyers fiscaux, donc pas seulement les plus favorisés, mais également les classes moyennes.

(5) Lire sur ce point, dans l’article ci-joint, en particulier, le paragraphe concernant la condition essentielle de la soutenabilité de la dette :

Les écueils d’une cure d’austérité drastique et généralisée en Europe

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ACTUALISATION (19/10/2012)

Alors que le projet de loi de finances du gouvernement pour 2013 est en train d'être voté au parlement, avec une hypothèse de croissance économique de 0,8 % pour 2013, l'Ofce a publié ses tradionnelles prévisions d'automne pour l'économie française. L'Ofce envisage une stagnation en 2013, après une quasi-stagnation en 2012 (+ 0,1 %), dans le contexte récessionniste de la zone euro qui enregistrerait une récession de 0,5 % en 2012 et de 0,1 % en 2013. Le FMI, moins pessimiste que l'Ofce, prévoit néanmoins un rythme de croissance deux fois moindre pour 2013 ( + 0,4 %) que celui retenu par le gouvernement. Rendez-vous dans quelques mois....en termes, et de chômage, et de réalisation de l'objectif d'un déficit budgétaire ramené à 3 % du PIB !! Je ne parle pas d'objectifs quantifiés concernant l'évolution du chômage ou de la pauvreté en France, puisqu'il n'y en a pas dans la loi de finances....même en période de crise !   

ACTUALISATION (9/11/2012)

La Commission de Bruxelles a publié hier ses dernières prévisions de croissance pour 2013. Elle rejoint les vues du FMI avec une prévision de + 0,4 % pour l'économie française en 2013. En dépit de ces nouvelles prévisions, le gouvernement maintient son scénario de + 0,8 % pour 2013 qui apparaît de plus en plus irréaliste.....d'autant plus irréaliste, qu'entre-temps, le "pacte de compétitivité"s'est invité dans les choix nouveaux de la politique économique gouvernemantale. Or, conçu comme un "choc de compétitivité", il est avant tout un nouveau choc d'austérité pour les ménages, ce qui assombrit un peu plus les perspectives de croissance économique pour 2013 et 2014 ! Rendez-vous à l'année prochaine....    

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