The Big Short et Spotlight : les abus de la Finance et de l'Église

Deux films américains, récemment sortis en salle, traitent de deux sujets différents : "The Big Short" décrit avec précision le scandale des subprimes et "Spotlight" décortique la manière dont un grand média a enquêté sur les crimes de pédophilie, camouflés par l'Église.

Je les rassemble ici parce qu'ils sont tous deux passionnants, intelligemment faits, rigoureux, ne tombant pas dans la facilité, mais dénonçant avec efficacité deux énormes scandales sur fond d'argent, de sexe, de libéralisme totalement dérégulé et de religion dépravée. Et avec de bons acteurs.

 Les truands de l'économie

 Le film The Big Short, d'Adam MacKay, sous-titré "le casse du siècle", décrit, au cœur de la Finance, comment et pourquoi la crise financière de 2008 s'est produite : où l'on découvre que non seulement agissaient des irresponsables, qui spéculaient faisant prendre des risques énormes aux citoyens mais aussi des lucides (des gens bizarres) qui, prévoyant l'explosion, se sont garantis, tirant leur épingle du jeu, en espérant faire aussi de gigantesques bénéfices.

 Le film nous abrutit d'obligations hypothécaires titrisées, de MBS, de CDO, prêts pourris et paris contre ces prêts : toutes actions financières qui consistent toujours à faire les plus gros profits. Ici, selon un personnage, "subprime" signifie "merde", et un autre, lucide, déclare : "ils accuseront les immigrés et les pauvres". Les big banques et les agences de notation sont complices. Le patron de la banque centrale est manifestement incompétent.

 Quand le clash a lieu, après un temps d'incroyance, c'est la sidération : 5000 milliards de dollars partent en fumée, plus de 8 millions d'Américains perdent leur emploi, 4 à 5 millions perdent leur maison, avec déflagration dans le monde entier. Il est bien vrai que l'ennemi c'est la finance, on le savait, ce film l'illustre. On est à 100 lieues de l'économie réelle. Et on pense avec colère non seulement à ces truands de l'économie, suffisants, sûrs d'eux, jouant à la roulette russe la vie des gens, mais aussi à leurs laquais, politiciens et "experts" français, ainsi que leurs dévoués trolls sur le Net, qui ressassent à l'envi que la crise est due au Code du travail et à la protection sociale, mais jamais ne vous diront que des apprentis sorciers outre-Atlantique ont fait exploser la dette de leur pays et de notre pays, pour sauver les banques fautives.  

 Sorti en salle le 23 décembre.

THE BIG SHORT : Le Casse du Siècle - Bande-annonce officielle (VOST) [au cinéma le 23 décembre 2015] © Paramount Pictures France

 

 Spotlight ou l'Église pédophile

 Ce film, réalisé par Tom McCarthy, aborde sans détour la question de la pédophilie dans l'Eglise catholique. Une équipe de journalistes d'investigation (le "spotlight"), travaillant au Globe de Boston, ayant reçu le feu vert de leur patron (juif, célibataire, venu d'ailleurs et, pire que tout à Boston, qui n'aime pas le base-ball), enquête sur les prêtres ayant commis des actes de pédophilie, à l'encontre d'enfants, garçons ou filles, de quartiers défavorisés. Ces prêtres ont parfois été discrètement écartés par l'archevêque, tout en pouvant récidiver ailleurs. Malgré les pressions (ne serait-ce que le lectorat à majorité catholique mais aussi une Église toute puissante à Boston, tirant "toutes les ficelles", capable de faire disparaître des pièces judiciaires au sein même du Palais de Justice), il s'agit non pas de dénoncer le comportement de tel individu, ou de révéler les petits arrangements qui ont pu être conclus avec des avocats, mais de mettre en évidence tout un SYSTEME, à l'échelle de la ville, mais aussi de l'ensemble des États-Unis et finalement du monde entier. A la fin du film, défile sur l'écran une liste continue, qui n'en finit plus, des villes de la planète où ces abus ont été commis. C'est un réquisitoire implacable.

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 Le travail de la presse s'apparente à celui de la police : remonter à la source sans brûler trop tôt les révélations obtenues, décortiquer des milliers de pages d'annuaires religieux pour repérer les prêtres susceptibles d'être coupables, tenir la distance, être rigoureux tout en affichant manifestement un écœurement face à ces crimes camouflés. Nous sommes tenus en haleine durant toute la durée du film, aucune intrigue parallèle, tout est axé sur le sujet. Les événements du 11-septembre vont-ils tout faire capoter ? La vérité surgira-t-elle de cet imbroglio ? Le cardinal Law [loi, en anglais], qui a muté au Mexique un prêtre qui voulait dénoncer le scandale et qui organise des soirées de Charité, tombera-t-il ? Les "survivants", c'est ainsi que se nomment eux-mêmes les enfants victimes devenus adultes et qui ne se sont pas suicidés, auront-ils gain de cause, eux qui ne demandent qu'une chose : "faut juste coffrer ces salauds" ?

 Des scènes sont croustillantes comme ce curé qui n'hésite pas à avouer, tout en s'exonérant de toute responsabilité.. puisqu'il dit n'avoir éprouvé aucun plaisir ! Mais aussi plus prosaïquement, au temps de l'Internet envahissant, on se délecte à voir toutes ces coupures de presse et documents papier au cœur de la recherche de preuves. Dès le début du film, on a été prévenu : il est basé sur "des Faits Réels". Pire : tout est vrai et conforme aux investigations effectuées en 2001 par les fins limiers du vrai Boston Globe.

Sorti en salle le 27 janvier.

SPOTLIGHT - Bande Annonce Officielle (VOST) - Michael Keaton / Mark Ruffalo / Rachel McAdams © Warner Bros. France

 Bande-annonce.

 En marge de The Big Short :

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. Jusqu'à quand ? Pour en finir avec les crises financières, par Frédéric Lordon, Raisons d'agir, octobre 2008 (10 €). Pourquoi préciser "octobre" ? Parce que Frédéric Lordon a terminé son manuscrit fin août 2008. Et les dix jours qui changèrent le monde libéral, avec la crise des subprimes, eurent lieu en septembre de cette même année, du 10 au 20, où tout s'écroula. C'est là où on reconnaît un grand économiste, pas les Fiorentino ou Dessertine qui viennent gémir sur les plateaux de télé, non : ceux qui, comme Lordon, ont décrit par le menu, avant le krach, "les fausses promesses des marchés financiers", la façon dont la finance faisait prendre des risques énormes aux populations, le plus souvent peu fortunées, avec tous les produits pourris que The Big Short décortique.

 

 Billet n° 245

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