Emmanuel La Gaffe

Quatre petits billets sur les facéties d'Emmanuel Macron, dans un pays qui souffre du chômage, où plusieurs millions de foyers vivent dans la pauvreté, mais dont le ministre de l'économie trouve le temps pour batifoler : costard, Pucelle et porte-à-porte. "En marche... pour de plus en plus de cadeaux pour les riches", dit Monique Pinçon-Charlot.

 Emmanuel Macron a-t-il raté la marche ?

C'était le titre de l'émission Ça vous regarde sur LCP le 30 mai. Tandis que Benjamin Griveaux, porte-parole du mouvement "En marche" (opération porte-à-porte), et François Patriat, député PS, défendent mordicus Emmanuel Macron, avec leur fausse naïveté sur le "ni droite ni gauche", "hors des partis, nouveauté, modernité" et tutti quanti, la sociologue Monique Pinçon-Charlot rappelle que le ministre de l'économie a été associé-gérant chez Rothschild, où il a effectué une grosse opération avec Nestlé, par le rachat de la société Pfizer pour un montant de 9 milliards d'euros, ce qui lui a permis d'empocher 2 millions d'euros. Elle le qualifie de "conformiste", "en marche pour de plus en plus de cadeaux pour les riches", lui qui vient de recevoir les louanges de Pierre Gattaz (dans Le Monde du 31 mai, tandis qu'il traitait les syndicalistes en grève de "voyous" et de "terroristes"). Elle dit même "imposteur" à propos de M. Macron lorsque son porte-parole prétend qu'il est de gauche et qu'il défend les chômeurs, lui. Ce qui est stupéfiant c'est que certains élus PS se lâchent : Patriat est odieux quand il déverse tous les arguments (contre l'"égalitarisme" par exemple) qui avaient été longtemps l'apanage de l'UMP. D'ailleurs, il y a quelques jours, lors d'un débat télévisé, j'ai mis un certain temps avant de comprendre que le député qui causait n'était pas membre de Les Républicains mais du PS (Gilles Savary) ! [31 mai]

Travaillez plus pour gagner de quoi se payer un costard Travaillez plus pour gagner de quoi se payer un costard

Emmanuel La Gaffe

"La meilleure façon de se payer un costard c'est de travailler". D'abord, Emmanuel Macron ose affronter les manifestants, c'est plutôt courageux, et c'est bien l'effet qu'il recherche. C'est ce que ses thuriféraires ne cesseront de répéter le lendemain, face au tollé. Quand il dit : " Si vous ne voulez pas que la France soit bloquée, arrêtez de la bloquer", c'est de bonne guerre. Sauf qu'il n'est jamais à la hauteur, il faut qu'il dérape, qu'il soit maladroit, comme lorsqu'il se permettait, sans réfléchir, de proclamer que les ouvrières de Gad étaient illettrées. Ce qui ne justifie pas les louanges dont on l'abreuve ici ou là (comme les "journalistes" ultra-libérales Ghislaine Ottenheimer ou Catherine Nay qui tombent en pâmoison dès qu'elles prononcent son nom). Sa prétendue spontanéité ne l'excuse en rien, il ne rassure personne. Cette phrase sur les costards est bête, provocatrice, il aurait pu se faire lyncher. De toute façon, il se déconsidère : donc, pas très malin. Le fait qu'il répondait à un manifestant lui disant qu'il n'a pas d'argent pour s'acheter un costard comme lui ne l'excuse en rien. A noter que sur le fameux tee-shirt qui ne faisait pas peur au ministre, était écrit : "Freedom Palestine". [29 mai]

Macron s'en va-t-en guerre

On a évoqué l'opération d'Emmanuel Macron à Rouen, invité par un maire Les Républicains, et on a gambergé sur son coup politique au moment où il lance son mouvement "En Marche". Mais il me semble qu'on est passé un peu vite sur le discours qu'il a prononcé. N'ont été publiés que de courts extraits. J'ai eu un peu de mal à trouver l'intégral : finalement un site a veillé à le publier en entier, celui du ministère de l'Économie himself ! Lorsqu'il s'adresse grandiloquent à la Pucelle de Domremy, nous faisant entendre sa voix ampoulée à propos d'une Jeanne d'Arc mythique, il est pathétique. Franchement, on ne peut pas dire que ce soit une flèche quand il aligne lieux communs ou platitudes sur le "rêve fou" de la demoiselle, "ni à droite ni à gauche", qui "fend le système". Il s'est bien gardé de nous dire que le 8 mai 1429, alors que ses commandants proposaient une attaque contre l'Anglais, Jeanne refusa. Pourquoi ? Parce qu'on était un dimanche, nous disent toutes les chroniques. Voilà que la Pucelle qui chassait les prostituées accompagnant les armées ou les contraignait au mariage (toujours selon les chroniques) ne voulait pas travailler le dimanche ? Bel exemple de modernité libérale !

macron

 . Florilège des lieux communs : "l'histoire chaque jour vient frapper à notre porte", "le présent est gros de ce qui a été", "elle nous dit que le destin n'est pas écrit", etc… ou des platitudes comme "j'aime que Jeanne soit une femme (…) en devenir" (on imagine déjà ce qu'il dira le jour où il ira à Colombey-les-Deux-Églises) ou "la France restera elle-même". Voir texte intégral ici. [20 mai]

. Manuel Valls a déclaré, dans Le Parisien du 27 mai, qu'un ministre peut faire du porte-à-porte, mais pas dans ses heures de ministre. Et Emmanuel Macron rétorque qu'il est "ministre à 100 %", du coup il peut ne presque plus s'occuper de l'économie du pays, mais en plus héberger sa propagande johannique [sur Jeanne] sur le site officiel du ministère !

Progressiste ou conservateur ?

Florilège des propos controversés d'Emmanuel Macron :
. "Nous pourrions autoriser les entreprises et les branches, dans le cadre d'accords majoritaires, à déroger aux règles de temps de travail et de rémunération", au Point le 27 août 2014.
. Il ironise sur ceux qui militent contre le travail le dimanche.
. "Il faut des jeunes Français qui aient envie d'être milliardaires", aux Échos, lors d'un déplacement à Las Vegas, le 6 janvier 2015.
. "La gauche a cru que la France pourrait aller mieux en travaillant moins", Université d'été du Medef, 27 août 2015
. Il conteste le statut des fonctionnaires estimant qu'il n'est "plus adéquat", 18 septembre 2015.
. "Le libéralisme est une valeur de gauche", le 27 septembre 2015.
. "La vie d'un entrepreneur est beaucoup plus dure que celle d'un salarié", sur BFM-TV, le 20 janvier 2016.
. Il critique l'ISF, préférant une taxation des successions, disant qu'il a une préférence pour le "risque", dans la revue Risques le 20 avril 2016 (revue des sociétés d'assurances).
. Il dit vouloir parler "à ceux qui croient au travail" ! En janvier 2016, il ne cache pas militer pour "la fin des 35 heures".
. Il se dit de gauche, venir de la gauche, mais est à court sur tout ce qui concerne le social. Avoir gagné près d'1 million d'euros en 2011, et autant de janvier à mai 2012 comme "associé" d'une banque n'aide sans doute pas à traiter des questions sociales. Il se prononce contre "l'égalitarisme" : on sait qui d'ordinaire tient ce genre de propos caricatural pour ne pas se voir reprocher de désavouer la devise républicaine d'égalité. Sinon, il parle bien, sur Arte le 24 avril, des questions de dumping de la Chine non-conforme à sa conception du libéralisme.
. On le dit brillant, des "experts" libéraux louent sa modernité, des éditorialistes botoxées se pâment rien qu'en prononçant son nom. Lui-même prétend que le clivage dans notre pays ne se situe pas entre gauche et droite, ni entre tenants du "libéralisme" et ceux pour la justice sociale, mais "entre progressistes et conservateurs". Manipulation des mots, car être progressiste c'est justement militer pour la justice sociale et non pas pour que le rêve des jeunes soit de devenir milliardaires.
. Quant à sa manière de tacler sa compagne, interviewée par Paris Match, traitant sa démarche de "bêtise", tout en prétendant qu'il n'y est pour rien mais qu'il assume totalement (à l'insu de son plein-gré, donc), on ne peut pas dire que ce soit très fair-play ni très moderne. [25 avril]

 . Versions à peine modifiées de posts sur les réseaux sociaux ou sur des forums de médias (aux dates indiquées).

 

France 2 journal de 20h le 31 mai 2016 [capture d'écran YF] France 2 journal de 20h le 31 mai 2016 [capture d'écran YF]

Hier, 31 mai, France 2 diffusait un reportage sur les riches familles de Florence, en Italie. Alors que ces familles sont en général très discrètes, un producteur de chianti acceptait de recevoir la télévision française dans son palais, avec son fils. Ce dernier faisait, semble-t-il, deux clins d'œil à Emmanuel Macron : tee-shirt contre costard d'une part, et d'autre part ISF (à noter qu'en Italie il n'existe pas d'impôt sur la fortune), et ce au moment où le Canard enchaîné révélait que le ministre de l'économie avait subi un redressement fiscal sur l'ISF. Cela remonte à l'année dernière, mais alors qu'il avait proclamé urbi et orbi qu'il ne payait pas l'Impôt Solidarité sur la Fortune (la preuve qu'il n'en a pas, de fortune), il a oublié d'annoncer que ce n'était plus le cas.

 

Billet n° 263

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