Jeux Olympiques : à la gloire d'une Révolution industrielle meurtrière

  La cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques à Londres, le 27 juillet, a, selon la tradition, rendu hommage à l’histoire du pays accueillant. Et de glorifier non seulement la campagne verdoyante de jadis, mais aussi son passé industriel : des ouvriers descendants les grandes cheminées d’usine en rappel, des métiers à tisser géants trônant au cœur de la scène, des ouvriers soudeurs affublés de leur casque, forgeant gaiement les anneaux du sigle olympique issus d’une « coulée » de métal en fusion plus vraie que nature.

 

 La cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques à Londres, le 27 juillet, a, selon la tradition, rendu hommage à l’histoire du pays accueillant. Et de glorifier non seulement la campagne verdoyante de jadis, mais aussi son passé industriel : des ouvriers descendants les grandes cheminées d’usine en rappel, des métiers à tisser géants trônant au cœur de la scène, des ouvriers soudeurs affublés de leur casque, forgeant gaiement les anneaux du sigle olympique issus d’une « coulée » de métal en fusion plus vraie que nature.

 

Et le monde entier d’applaudir à tout rompre, et les médias de tomber en pamoison devant tant de prouesses techniques. Ajoutons à cela le coût de la cérémonie : 34,5 millions d’euros (sur une dépense globale des Jeux atteignant 11 milliards d’euros). Les « experts » en économie n’ont pas trouvé à redire, eux qui nous assènent pourtant chaque jour que le bon peuple devra se serrer la ceinture, admettre des baisses de salaire et de retraite, car les pays développés ont trop dépensé, au point d’être asphyxiés par leurs dettes souveraines et néanmoins exorbitantes.

 

Rendre gloire à la Révolution industrielle, en passant sous silence ses exactions, ses humiliations, ses souffrances, ce n’est pas glorifier l’Angleterre mais insulter les populations qui ont subi, il y a « seulement » un siècle et demi, une exploitation sans nom. Il ne s’agit pas de dire que les temps, jadis, n’étaient pas tendres pour les classes laborieuses. Mais d’affirmer que la Révolution industrielle, tout en apportant, à terme, des progrès techniques qui profitèrent au plus grand nombre, servit d’abord les intérêts d’une caste au prix d’un retour en arrière considérable. Car la grande industrie n’hésita pas à imposer des conditions de travail, nouvelles, effroyables et à enfermer dans les fabriques femmes et enfants en bas âge. Des historiens ont écrit : « La barbarie atteint son paroxysme : dans aucune civilisation antérieure, on n’avait fait travailler ainsi les femmes et les enfants (dès cinq ans) à des travaux de force qui déforment leur constitution non seulement mentale mais même physique ».

 

En Angleterre justement, un médecin anglais publie en 1854 sous l’anonymat (de crainte des conséquence sur sa famille, car il prône également le contrôle des naissances) un ouvrage intitulé Eléments de sciences sociales qui décrit la situation imposée « aux pauvres et aux souffrants » : « la vie que mènent nos classes ouvrières est pire que celle de la plupart des bêtes de somme. Les ouvriers travaillent sans relâche dix ou douze heures par jour, et leur ouvrage est fatigant, monotone, parfois mortel ». « Pour les pauvres, le progrès de l’humanité est un mensonge creux, et (…) la prospérité des autres est basée sur leur travail, leurs souffrances et leur misère ; les félicitations que s’adressent les gens plus fortunés, en parlant des progrès tant vantés de la civilisation, sont une insulte à ceux qui souffrent, insulte gratuite et cruelle ». Pouvait-il imaginer qu’on célébrerait ces « progrès » à Londres au 21ème siècle ?

 

Marx, dans Le Capital, quelques années plus tard, fera les mêmes constats (toujours en Angleterre) : il décrit les conditions effroyables de travail dans l’industrie anglaise : les enfants embauchés dès l’âge de 5 ans, 72 h par semaine « dans l’enfer de la fabrique » pour les moins de 13 ans (au moment où le Parlement anglais interdit aux planteurs, dans les colonies, de faire travailler les esclaves plus de 45 h. par semaine).

 

Assassinat social :

 

Engels, qui écrit à partir de ses propres constats mais aussi sur la base de rapports d’enquête officiels, dépeint en 1845 La situation de la classe laborieuse en Angleterre. Il est un des premiers à utiliser le mot « révolution industrielle », dès la première page de son introduction, conscient qu’elle change la vie des hommes mais aussi que ce « tourbillon chaotique » est une véritable « guerre sociale ». Ce « monde fou » conduit celui qui a du travail à percevoir un salaire « qui suffit à peine à le maintenir sur cette terre » et celui qui n’en a pas « à mourir de faim ». Il déclame, à propos de la bourgeoisie anglaise : « je l’accuse carrément d’assassinat social ». On pourrait suspecter Engels d’être partial mais le grand économiste et historien E.J. Hobsbawn a écrit qu’Engels était loin d’avoir utilisé tous les documents qui accréditaient sa thèse, considérant que l’ouvrage d’Engels est « le meilleur livre qui ait paru sur la classe ouvrière de cette époque ».

 

La France ne fut pas en reste : de nombreux témoignages en attestent dont le rapport Villermé qui, en 1840, décrivait « cette multitude d’enfants, dont certains ont à peine sept ans, maigres, hâves, couverts de haillons, qui se rendent aux manufactures pieds nus, par la pluie et la boue, pâles, énervés, offrant un extérieur de misère, de souffrance et d’abattement ».

 

La commémoration de la Révolution industrielle devrait non seulement rappeler ces faits mais poser la question de la repentance. Les générations qui ont eu à souffrir de cette exploitation sans retenue ne sont pas si lointaines. Les héritiers de ces manufactures, eux, sont toujours là, profitant encore aujourd’hui du capital amassé, y compris en s’entredéchirant sur sa répartition, comme c’est le cas actuellement de la famille Wendel, en France, avec à sa tête Ernest-Antoine Seillière, ancien leader du patronat français. Ces fortunes ont été extirpées à une classe laborieuse dont les héritiers, eux, n’ont jamais réclamé leur dû.

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