Tutelles : enquêteurs ou charognards

Un livre signé Valérie Labrousse, intitulé Les dépossédés, vient de paraître. Il prétend mener enquête « sur la mafia des tutelles ». En réalité, il est une collecte de quelques faits divers, certains pénalement répréhensibles et un ramassis d’agressions gratuites à l’encontre des mandataires judiciaires à la protection des majeurs et autres professionnels médicaux et sociaux. N'est pas journaliste d'investigation qui veut.

Un livre signé Valérie Labrousse, intitulé Les dépossédés, vient de paraître. Il prétend mener enquête « sur la mafia des tutelles ». En réalité, il est une collecte de quelques faits divers, certains pénalement répréhensibles et un ramassis d’agressions gratuites à l’encontre des mandataires judiciaires à la protection des majeurs et autres professionnels médicaux et sociaux. N'est pas journaliste d'investigation qui veut.

 

Pour qu’un livre se vende ou qu’un documentaire ait de l’audience, il importe de taper un grand coup. S’il s’agit, par exemple, d’évoquer les personnes sous tutelle (800 000 en France, soit entre 1 et 2 % de la population adulte, selon un rapport du Sénat), il y a deux possibilités : soit effectuer une enquête approfondie qui non seulement informerait sur les raisons qui font que ces mesures ont pris une telle ampleur dans notre société, sur les difficultés et les réussites de ce dispositif, sur les abus constatés ici ou là, soit n’aborder que les quelques dérapages en cherchant à accréditer l’idée qu’ils sont le cas général. C’est cette dernière approche que les Editions du Moment avec Valérie Labrousse ont retenue : sans vergogne, l’auteur prétend avoir découvert « une véritable mafia où l’omerta est de rigueur ». Elle se croit journaliste d’investigation et vient dire qu’en France, aujourd’hui, agences immobilières, banques, assurances, pompes funèbres, mutuelles, maisons de retraite, établissement de santé, services à la personne, municipalités, services de tutelle, les UDAF, sont des « charognards » qui détournent des patrimoines, menacent, violentent des personnes fragiles, leur imposent des brimades d’un autre temps. Et des familles entières sont ainsi disloquées.

 les_depossedes.jpg

Valérie Labrousse, prenant son bâton de pèlerin, a mené l’enquête pendant huit ans, nous dit-elle, pour recenser une vingtaine de cas d’abus (sur 800 000 tutelles et près de 100 000 nouveaux cas chaque année), exploitant souvent les mêmes situations tout au long des chapitres. Elle a poussé la conscience professionnelle jusqu'à se faire passer elle-même pour une tutrice. Pour faire plus vrai, on nous affirme que les victimes qui racontent leur « calvaire » sont issues de tous les milieux. Pour faire plus trash, on prétend que ces victimes ont fait AVC, cancers, allergies suite au « travail de sape tutélaire ». On ne craint pas de parler de « rafles », on cite le juge Falcone pour accréditer l’idée que Cosa Nostra … c’est le monde des tutelles. Un ancien trader estime que la tutelle qui lui a été imposée était injustifiée et qu’il a été de ce fait « socialement assassiné ».

 

Les témoignages ne s’appuient que sur une source, l’auteur ne va pas vérifier s’ils ne sont pas biaisés. Il est vrai que beaucoup d’interlocuteurs refusent de lui répondre. Invoquant le secret professionnel, ou se méfiant à juste titre de pratiques connues, comme les documentaires effectués sur le même sujet par Alexandra Riguet (1). L’auteur accuse d’« incompétence, d’indifférence, de mépris », pêle-mêle, « police, parquet, médecins, juge, assistantes sociales, avocats ». On voit passer des « femmes », qui sont peut-être des assistantes sociales : ces dernières sont présentées comme disposant d’une toute puissance pour livrer les plus vulnérables  au procureur, mais, tout de même, « elles ne sont pas toutes des rabatteuses sans foi ni loi » (elles apprécieront). Il leur faudrait des qualités humaines « qu’elles ne partagent pas nécessairement ». Et si certains délégués sont humains et efficaces, ce n’est que « par hasard ».

 

L’impasse sur le drame de la dépendance

Bien sûr, de temps à autre, l’auteur, consciente sans doute de la faiblesse de sa démonstration, insiste sur le fait que le cas qu’elle expose « n’est pas isolé ». Mais c’est bien là l'incohérence de cet ouvrage : lister des exemples où, souvent, les droits des personnes vulnérables n’ont pas été respectés, dramatiser à l’excès, s’arranger avec les faits, et laisser croire qu’on est devant un fait de société que l’auteur, chevalier blanc, serait seule à oser contester. Non seulement, cette façon de procéder est irresponsable car elle fait l’impasse sur la réalité de la perte de capacité d’un nombre grandissant de personnes à se protéger seules, mais encore elle est insultante pour l’ensemble des professionnels du secteur, dont l’immense majorité assure ce travail en respectant scrupuleusement des règles éthiques et techniques. Ne s’attardant pas sur la différence entre professionnels et tuteurs non professionnels, elle considère une fois pour toutes que dans « le mal tutélaire », il y a deux engeances : les « nobles » (des aristos ou des bourgeois), et des « ignobles » (« les revanchards issus du populo ») : très élaborée comme analyse.

 

Evidemment, l’évocation du scandale de l’Udaf de Pau (malversations commises par les dirigeants) est l’occasion de mettre en cause l’Unaf et les Udaf dans leur ensemble (en s’étonnant de leur pouvoir, comme si l’auteur ignorait le statut particulier de ces unions d’associations familiales prévu par une ordonnance de 1945). De même que l’auteur ne semble pas bien maîtriser les différences entre tutelle et ancienne tutelle aux prestations sociales, et ne consacre que deux lignes, sans la nommer, à la mesure d’accompagnement social personnalisé (MASP), contractualisée certes, mais qui peut prévoir la gestion d’une prestation sociale.

 

Il est évident que dans un domaine où l’argent est très présent, où les facultés mentales sont en cause, les risques de dérapages existent. Cela supposerait certainement des contrôles qui sont rares ce que Valérie Labrousse dénonce à raison. Il est vrai aussi, mais elle ne le dit pas, que le nombre de dossiers que gère un juge des tutelles est tellement élevé que cela rend difficile un suivi adapté et vigilant. De là à suspecter dans chaque situation une manipulation destinée à asservir un pauvre être humain victime de la terre entière, il y a un pas que franchit allègrement un auteur qui, de toutes façons, voit dans le principe même de la tutelle une action mafieuse. Alzheimer serait « l’alibi pour planifier la protection juridique à l’échelle industrielle » (2).

 

Sacrifier au sensationnel

Par ailleurs, dans les maisons de retraite (« mouroirs », « univers concentrationnaire »), aux côtés des hôpitaux et des établissements psychiatriques, « une population plus fragile que toute autre y subit une maltraitance connue mais taboue ». Il est vrai que les conditions d’existence dans certains établissements sont lamentables, et des poursuites ont été engagées. Des situations restent ignorées, mais prétendre que la maltraitance serait en France « consensuelle », c’est vraiment vouloir mettre cet ouvrage uniquement sur un registre sacrifiant au sensationnel. Et surfant sur le complot organisé (y compris maçonnique). C’est pourquoi, sans doute les militants reconnus qui luttent contre la maltraitance en établissement (Alma) et les responsables du 3977 ont refusé de répondre aux questions de Valérie Labrousse.

 

Je ne dirais pas, à l’instar de beaucoup de professionnels, qu’il s’agit là d’un « torchon ». Dénoncer les dérives, les excès, les abus, les malversations, l’irrespect à l’égard de personnes vulnérables, est nécessaire. Mais se contenter d’utiliser quelques cas extrêmes, bien sûr condamnables, relevant de poursuites pénales pour beaucoup, ne constituent pas une analyse (qui à aucun moment n’apparaît dans l’ouvrage) et ne permet pas d’affirmer à la cantonade que le dispositif des tutelles relèverait d’une mafia. Le ton utilisé dans ce brûlot cherche plutôt le succès en librairie, et en aucun cas ne propose une réflexion sur la situation d’un très grand nombre de personnes dépendantes dans notre pays qui ont besoin de l’intervention d’un mandataire judiciaire pour se protéger de proches, d’inconnus ou d’eux-mêmes. Si cette protection venait à disparaître, laissant des centaines de milliers de personnes très vulnérables sans défense, dans quelle jungle plongerait notre société ?

 

Ce genre d’enquête, ayant pour objectif principal de faire un « coup », ne règle rien. Ce livre sera lu pour ce qu’il est : une litanie d’anomalies, mais en aucun cas une analyse critique et une force de propositions. En ce sens, il n’aura vraisemblablement aucun impact. Certes, quelques éditorialistes, telle Natacha Polony sur Europe 1, s’en seront fait l’écho, mais sans lendemain. L’auteur voulait dénoncer des « charognards », mais elle affiche plutôt son incapacité à comprendre l’envergure du problème de la dépendance, et à décrire la réalité du travail effectué par la quasi-totalité des professionnels des tutelles. En se contentant de faire ses choux gras, et de s’en délecter, de faits divers, de pratiques répréhensibles, mais aussi de faits non corroborés, elle ne craint pas d’utiliser les méthodes qu’elle disait vouloir dénoncer et ainsi à s’apparenter à ces « charognards ».

 

 une_juge_.jpg « Une juge et sa greffière se présentent chez vous », Tutelles, nos parents spoliés ?, documentaire d'Alexandra Riguet [capture d’écran]

_____

(1) Alexandra Riguet a réalisé un premier documentaire en 2006 : Tutelles : abus de faiblesse, totalement à charge. Pour se présenter plus facilement afin d’en réaliser un second en 2011, elle affirmait auprès de ses interlocuteurs, professionnels des tutelles, qu’elle voulait désormais en faire un « à décharge », c’est-à-dire ne plus retenir quelques cas extrêmes, choquants, mais montrer le quotidien du travail effectué par les mandataires judiciaires. Et c’est ainsi qu’elle a réalisé Tutelles : nos parents spoliés ? Trahissant ses interlocuteurs, malgré le point d’interrogation, il s’agissait pour elle de diffuser une seconde attaque en règle, recherchant tous les cas accréditant l’idée d’une spoliation, excepté un reportage sur une professionnelle sensé faire contrepoint, mais présenté de façon tellement maladroite que cela en dit long sur l’incompétence ou peut-être même le cynisme de certains documentaristes.

Elle a réalisé récemment un documentaire sur l’Enfance en souffrance, diffusé sur France 5, qui comporte les mêmes défauts et sur lequel je reviendrai.

 

(2) Bizarrement, dans ce livre, Mme Bettencourt est le seul cas où une tutelle était justifiée et où c’est un avis médical attestant de la bonne santé psychique de la vieille dame qui est dénoncé !

 

 

_________

Pour ma part, si je n’ai jamais travaillé dans un service de tutelles, j’ai cependant durant toute ma carrière collaboré, non pas avec des tuteurs indépendants, mais avec des délégués à la tutelle appartenant à des associations, en général des Udaf, dans plusieurs départements, et j’en connais encore beaucoup. Jamais je n’ai rencontré de telles situations, j’ai vu des professionnels soucieux du bien-être des personnes aidées. Jamais de « mafieux », de « charognards ».

 

Vendre du papier

Je partage les commentaires de Pierre Bouttier, président de l’Association national des délégués et personnels des services mandataires à la protection juridique des majeurs (ANDP). En effet, suite à la parution du livre de Valérie Labrousse, il a diffusé dans les rédactions ce communiqué dans lequel il précise d'abord que sa réaction n'est en rien corporatiste (extraits) :

 

« Le réflexe corporatiste, pour notre profession, serait bien (…) de réclamer enquêtes et contrôles pour qu'elle soit purgée des éléments déviants, qui se rendent coupables d'actes délictueux d'autant plus graves qu'ils touchent des personnes vulnérables.

Pour autant nous attirons l'attention de la presse, qui en publie de larges extraits, sur la face cachée de l'emballement médiatique autour de ce type d'ouvrage. L'angle de présentation est manifestement sensationnaliste, les mots (« mafia », « abysses » « victimes », « abus », « charognards »...) sont choisis à dessein pour attirer l'attention et vendre du papier. Les ressorts rhétoriques sont classiques d'une certaine communication médiatique : une approche binaire (bourreaux/victimes, bons/méchants...), l'exemple (la situation singulière) qui vaut principe général (cette situation particulière devient une constante), la théorie du complot (médecins, magistrats, tuteurs, assistantes sociales, tous unis contre la personne vulnérable).

 

Ce procédé fera vendre du papier, soyons-en sûrs. La dizaine de milliers de professionnels des mesures de protection adultes auront du mal à s'en remettre, mais peu importe : ils sont d'avance coupables. Mais cet ouvrage, comme de nombreuses émissions télévisées sur ce thème ne connaissent que cet angle sensationnaliste et partial. Dénoncer fait vendre, plus qu'analyser. Cela étant, aucun ouvrage, aucun reportage ayant eu cette visibilité médiatique ne s'est jamais livré à une enquête qualitative sur l'exercice au quotidien de ces mandataires judiciaires et sur les situations de désespoir et les vies brisées auxquelles ils sont confrontés chaque jour.

Nous faisons face au quotidien à des situations de très grande précarité, de profond mal-être psychique, de surendettement, d'appartements insalubres et dévastés, de très grand isolement.

 

(…)

Un journaliste aura-t-il le courage et les moyens de suivre le travail de professionnels de la tutelle et s'intéresser à ce que porte la profession, constater, analyser et rapporter les réalités dont nous sommes témoins chaque jour, qui sont autant d'existences en marge de la société et dont les tuteurs sont souvent le dernier recours ? Dans la vraie vie, hors des formules chocs, les professionnels qui lisent les lignes publiées et les situations évoquées par Mme Labrousse sont parcourus d'effroi. Parce qu'ils ne peuvent accepter que certains collègues se livrent aux comportements et actes rapportés. Mais aussi parce que eux-mêmes sont confrontés au quotidien à de tels agissements et de telles réalités, sans doute infiniment plus nombreuses, dont les auteurs sont la société toute entière : familles, banques, commerçants, voisins, acteurs publics ou privés... Écrit-on pour autant un ouvrage sur « la mafia des familles » ou la « mafia des commerçants » ? Il est plus aisé de désigner un coupable minoritaire et expiatoire des désordres sociaux. »

 

Pierre Bouttier rappelle qu’en 2010 Alexandra Riguet avait agi de la même manière pour son documentaire télévisé. Elle avait eu accès à de nombreux professionnels, mais n’avait retenu de ses entretiens que deux minutes d’anecdotes. Elle les interrogeait sans cesse pour connaître des abus qui seuls l’intéressaient, alors que les professionnels souhaitaient lui faire part de la « misère économique, sociale et médicale auxquelles ils étaient confrontés ». « Aucune révélation, rien de croustillant. Or, son présupposé était l'existence de nombreux abus. Comme les acteurs ne validaient pas son hypothèse, n'étaient-ils pas forcément complices, coupables ou dans la défense corporatiste ? »

 

« Le traitement journalistique des tutelles ne laisse aucune chance aux professionnels : ils gèrent l'argent, s'occupent de personnes vulnérables et sont tenus au secret parce qu'ils sont dépositaires de vies privées, donc il y a forcément quelque chose à cacher. Si vous recherchez de la spoliation, vous en trouverez forcément quelques exemples (toute profession comporte son lot de malfaisants dont nous ne cessons de nous désolidariser), quitte à négliger l'immense majorité qui travaille tant bien que mal dans des conditions difficiles. Trouvez une brebis galeuse et vous abattrez le troupeau. »

Communiqué complet sur le site de l’ANDP : http://www.andp.fr/

 

 

Billet n°158

Billets récemment mis en ligne sur Social en question :

Quand Marx « inventait » le droit des enfants

Christophe de Margerie ami de Sant’Egidio et Social en vrac

Centre de rétention, de l'intérieur

Référendum sur les aides sociales : programme infâme

Prix Nobel : Economie de bouts de chandelle

 

  

 Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr

[Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, Social en question]

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.