«Réparer les vivants»

En ce jour de Toussaint, et à la veille de la Journée des morts, quelques mots sur le film de Katell Quillévéré qui sort en salle le 2 novembre.

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Evidemment, le film ne pouvait pas ne pas reprendre le si beau titre du livre  de Maylis de Kerangal. Et réparer les vivants, ce n'est pas seulement, une question de greffe d'organes : comme l'écrivaine le précise dans son livre, "enterrer les morts et réparer les vivants", c'est un fragment de dialogue dans Platonov de Tchékhov. Il s'agit de permettre aux vivants, malgré une immense souffrance, de vivre encore. Katell Quillévéré a réalisé un film particulièrement émouvant, avec des acteurs tous attachants. On a le souffle coupé du début à la fin. On vit cette tragédie, car on sait que telle est notre condition : les moments d'extrême bonheur, de fête, de vitalité, d'exubérance, d'insouciance, peuvent s'arrêter net. D'un moment à l'autre.

 On ne s'abandonne pas à la sortie de surf au petit matin, si bien filmée, si bien décrite par de Kerangal. On n'a pas le temps d'entrer tranquillement dans le film : l'accident est très vite là, et d'ailleurs on s'y attend. Le père et la mère de Simon sont pris dans cette tourmente, entre colère et incompréhension, et la tentation du repli sur soi, alors qu'il faut prendre une terrible décision qui nécessite une telle ouverture aux autres. Les soignants sont confrontés à des instants poignants, tellement qu'ils sont conduits à envoyer des Sms à leurs proches ("je t'aime") sans que ces derniers sachent pourquoi. Parce que, pour l'instant, le malheur ce sont d'autres qui l'affrontent. Et la souffrance des autres nous rassure sur notre propre bonheur.

 Le film relève parfois du documentaire : une opération cardiaque est filmée et l'on voit tout le système très bien orchestré pour les dons d'organes. Avec centralisation et répartition, et déplacements de chirurgiens, avec avion et motards ouvrant la voie. On ne peut s'empêcher de penser que, pour sauver une vie humaine, notre pays est capable de mettre le paquet et que c'est plutôt admirable, et réconfortant. Même si cela cohabite avec des morts qu'on pourrait éviter, comme lorsqu'on laisse un laboratoire commercialiser pendant des années un médicament qui tue. Et que les grains de sable ne sont jamais exclus : on m'a confié de bonne source qu'il n'y a pas si longtemps un service hospitalier n'ayant plus de glaçons pour conserver l'organe prélevé, il a fallu en catastrophe allé en chercher… chez Leclerc !

Katell Quillévéré Katell Quillévéré
Dans le film, le prélèvement sur le mort cérébral et l'implantation sur le malade condamné s'enchaînent comme une espérance émergeant d'une fin de vie. Émergeant, car la mer n'est jamais loin, comme lieu de plaisir, comme combat sportif contre ses vagues, mais aussi comme catastrophe qui engloutit. Plus tard, la houle devient foule, à la fois anonymat mortifère mais aussi vérité de chacun des êtres qui la composent. L'infirmier a tenu parole : il s'est adressé à Simon, avant que l'on n'arrête son cœur, en chuchotant. Bien sûr, "ses mots s'abîment dans un vide létal" (écrit de Kerangal) mais il lui a parlé de ses parents, de sa sœur, de sa petite amie et lui a mis des écouteurs dans les oreilles pour qu'il "entende" une dernière fois le bruit de la mer.

 Un cycle s'accomplit, inversé :  Claire, malade du cœur, était prête à abandonner la partie et à mourir, n'ayant plus le goût de se battre. C'est un gamin, à peine sorti de l'enfance, qui était déjà amoureux, qui lui redonne vie. Et l'envie d'aimer à nouveau.

Une fois encore, un certain cinéma vient nous parler d'humanité : il est une lumière qui continue à nous dire, dans les salles obscures et face à une société tentée de se refermer sur elle-même, que la fraternité et la vie vont de paire. Katell Quillévéré, qui montre là tout son talent, disait sur France inter à Augustin Trapenard : si seulement le film pouvait réparer quelque chose, "réparer le lien" !

© FilmsActu

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Magnifiques actrices et acteurs : Emmanuelle Seigner, Tahar Rahim, Anne Dorval, Alice Taglioni, Bouli Lanners, Dominique Blanc…

Film vu en avant-première au Festival Indépendance(s) & Création de Ciné 32 à Auch début octobre.

Maylis de Kerengal Maylis de Kerengal

Billet n° 289

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