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Billet de blog 2 janv. 2015

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La pauvreté à Saint-Etienne

Un article du Monde sur la pauvreté à Saint-Etienne a provoqué un tollé dans le chef-lieu de la Loire au point que le quotidien du soir a dû envoyer un deuxième reporter pour calmer les esprits échauffés. Etrange phénomène social, que ce soit l'article lui-même, ou les réactions enflammées qu'il a suscitées.

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Un article du Monde sur la pauvreté à Saint-Etienne a provoqué un tollé dans le chef-lieu de la Loire au point que le quotidien du soir a dû envoyer un deuxième reporter pour calmer les esprits échauffés. Etrange phénomène social, que ce soit l'article lui-même, ou les réactions enflammées qu'il a suscitées.

J'ai en partie déjà abordé le sujet dans mon billet précédent (Le Monde : pauvreté et insalubrité riment avec Sainté). Je veux revenir sur quelques points qui méritent précision.

L'article du Monde :

Sylvia Zappi, auteur de l'article, a déclaré sur France Bleue que ce qu'elle a vu à Saint-Etienne ce sont "pour une part des taudis, pour une part des immeubles qui sont dans un piteux état et dans lesquels je ne souhaiterais à personne d'habiter". C'est cette réalité qu'elle a voulu décrire, précise-t-elle. C'est louable, mais la photo qui illustrait son article montrait "le quartier de Beaubrun, à Saint-Etienne" (prise par Romain Etienne/Item, pour Le Monde). Faute de précisions, le lecteur pouvait tout à fait imaginer qu'il s'agissait de l'habitat des pauvres à Saint-Etienne. Des véhicules stationnés tout près pouvaient même suggérer que cet immeuble était habité. Rien en tout cas ne laissait supposer que de l'autre côté de la rue trônait un bel immeuble... qui aurait donné une toute autre image du quartier.

Maison délabrée à droite, dans le quartier de Beaubrun : sa photo est parue dans Le Monde pour montrer l'habitat vétuste de Saint-Etienne ... sans les immeubles neufs qui lui font face [Ph. YF]...

... et sans préciser qu'elle est manifestement inhabitée et vouée à la destruction [Ph. YF]

Autre verrue dans le quartier de Beaubrun [Ph. YF]

Ce qui est étrange c'est que, si le côté misérabiliste de cette illustration a été contesté, personne n'a indiqué que l'immeuble en question, non seulement n'est pas habité, mais manifestement il est voué à la destruction.

Cette remarque n'enlève rien au fait qu'un quartier est dégradé par le maintien de telles verrues (et il y en d'autres) au cœur de la ville (et il n'est pas certain que la dénonciation du Monde ait déplu à ceux qui doivent les côtoyer).

La campagne menée à Saint-Etienne pour défendre la ville contre cette "agression" du Monde, ainsi qu'un immense calicot déployé lors d'un match au stage Geoffroy-Guichard le 21 décembre ("Descend[s] dans le taudis on va t'apprendre à refaire le Monde") et les courriers reçus par le quotidien (1), eurent pour conséquence l'envoi d'un autre reporter, Pierre Jaxel-Truer, pour publier un nouvel article d'une page (27 décembre), se faisant l'écho des protestations et tentant de calmer le jeu en essayant de comprendre pourquoi ce territoire se serrait à ce point les coudes face au journalisme "parisien".

Le maire a su mobiliser, à peu de frais, les citoyens de sa ville, dans une sorte de plainte victimaire : à la fois Sainté serait une ville attachante, avec un cœur gros comme ça, Sainté avec sa tradition ouvrière, minière, aurait un sens prononcé de la solidarité, mais si Sainté a des pauvres il ne faut pas trop le dire, pour ne pas ternir son image. Et d'ailleurs, on s'emploie à rappeler que, parfois, c'est pire ailleurs (Montpellier, Lille, Strasbourg).

Un point de vue qui provoque au moins débat

La question que pose cet événement me paraît être la suivante : comment écrire sur un tel sujet sans être caricatural, ou sans froisser les sentiments "territorialistes" (pour ne pas dire nationalistes) des habitants, qui sont contraints ou fiers d'y vivre. Le correspondant local est-il plus légitime à le faire que l'envoyée spéciale, qui subit moins de pression ? Un tel article, qui déplaît, ne pouvait paraître dans La Tribune-Le Progrès, comme il ne peut paraître dans L'Est Républicain ni dans La Dépêche du Midi. On peut s'interroger sur la liberté de la presse en France, mais ce qui est sûr c'est qu'elle est totalement verrouillée en province, tellement asservie aux autorités locales. Et que ce genre de débat n'y a pas lieu.

Il est vrai que l'article du Monde aurait pu soulever cette question de la pauvreté, des quartiers vétustes, sans nier pour autant tout ce qui a été entrepris en matière de rénovation urbaine. Il se dit à Saint-Etienne que Sylvia Zappi a, entre autres, appuyé sa démonstration sur les propos que lui aurait tenu une association d'habitants, ce qui a sans doute biaisé quelque peu son argumentaire (2).

Place Jacquard, un des quartiers au côté de Tarentaize, Crêt-de-Roc, Beaubrun qui furent au coeur du développement économique de Saint-Etienne à l'époque des passementiers [Ph. YF]

Au demeurant, elle a choisi un point de vue et elle est revenue à la charge dans un article du 28-29 décembre, dans lequel elle interviewe le géographe Daniel Béhar qui déclare (titre de l'article) : "Arrêtons cette course pour savoir où sont les territoires les plus pauvres". Sa thèse  s'oppose à celles de Christophe Guilluy qui, dans La France périphérique. Comment on a sacrifié les classes populaires (Flammarion), tente de démontrer que la pauvreté a été déportée des centres urbains vers le monde rural. Ce qui permettrait d'expliquer le succès du Front national dans ces zones reléguées. Daniel Béhar, comme l'étude de l'Insee (Portrait social de la France, 2014), montre que la pauvreté n'a pas quitté les villes (ce qui ne signifie pas qu'il n'y ait pas de misères à la campagne). Et c'est ce que Sylvia Zappi voulait illustrer par son article qui a mis le feu aux poudres.

En fait, toute cette agitation dissimule une question de fond : si l'urbanisme n'est pas neutre, si tout doit être fait pour améliorer l'habitat, il n'en demeure pas moins que la question de la pauvreté dans la ville ne relève pas de l'aménagement urbain, mais des choix politiques en matière économique (croissance, emploi). Le propos prêté à la responsable actuelle de la politique de la ville à la municialité de Saint-Etienne, dans l'article de Sylvia Zappi ("la pauvreté va avec la dégradation de l'habitat"), est ambigu : il est à craindre que cela signifie, pour elle, que les pauvres dégradent l'habitat, alors que c'est la pauvreté qui les contraint à vivre dans un habitat dégradé. Ce que l'on doit exiger c'est justement que les classes populaires puissent rester en centre ville, dans des conditions d'habitat décentes, et ne pas être renvoyées à la périphérie lorsque les vieux quartiers sont rénovés (ce qui est le plus souvent le cas, même lorsque les intentions officielles affichées disent le contraire). Besançon a plutôt maintenu les classes populaires dans le quartier Battant lorsqu'il fut rénové, mais il arrive que les décideurs politiques, comme à Saint-Etienne, préfèrent écarter les petites gens et favoriser la venue des classes moyennes en centre ville comme si cela suffisait à assurer le développement économique de la ville.

".. les indices de pauvreté et de précarité sont très importants à Saint-Étienne mais également dans les banlieues. Cette configuration traduit une forte mixité sociale à l'échelle communale, fruit du passé industriel et minier de l'agglomération", c'est ce qu'écrivait l'Insee ... dans une étude de 2009 sur Saint-Etienne Métropole, sans que cela ne provoque la moindre réaction. Comme toujours, c'est moins la pauvreté qui fait scandale que son affichage. Cachez cette pauvreté que je ne saurais voir.

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(1) Le médiateur du journal a consacré le 20 décembre un article de synthèse sur toutes les réactions : à l'instar de Sylvia Zappi qui dénommait un quartier stéphanois "La" Tarentaize, rentrant peut-être d'un reportage savoyard, Pascal Galinier évoque, lui, la "cité forézienne" ou la "métropole forézienne", alors que Saint-Etienne n'est pas dans le Forez mais dans le Jarez. Pour plus de précision, voir l'ouvrage d'Alain et Joël Faucoup, Le Jarez, récemment paru, livrant de magniques photos sur cette belle région peu connue (Editions Alain-Faucoup, www.editions-faucoup.com). Déjà paru chez le même éditeur : Le Forez.

(2) C'est une question que je soulève régulièrement sur ce blog : pour aborder certaines questions (sur la pauvreté ou sur l'enfance maltraitée par exemple), des journalistes, bien souvent, s'adressent à des associations comme source d'information. Pourtant, elles sont loin de maîtriser la totalité du sujet, et peuvent difficilement rester objectives compte tenu de leur propre implication.   

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Quatre enseignants-chercheurs de l'université Jean-Monnet de Saint-Etienne (Georges Gay, Aisling Healy, Christelle Morel Journel et Valérie Sala Pala) ont voulu voler au secours de l'une d'entre eux (Christelle Morel Journel) dont les propos décapants avaient été rapportés par Sylvia Zappi : "Les équipes [d'aménagement] ont laissé place à une logique libérale qui a vu s'opérer un affinage social par le bas, à l'américaine. Les Blancs et les classes moyennes s'en sont allés, laissant ces quartiers aux pauvres immigrés" !

Ils ont multiplié les déclarations et communiqués, dont l'un, plus édulcoré et technique, dans le Monde même. Voulant se démarquer de l'article mis en cause, mine de rien, ils en confirment bien des aspects. Par exemple, pour les quartiers de Beaubrun et de Tarentaize, compte tenu de leur état, ils parlent carrément d'une "injure au droit à la ville".

Mairie de Saint-Etienne : à la grande roue de la fortune, la fraternité n'est pas toujours de mise [Ph. YF]

© Photos Yves Faucoup

Billet n°167

Billets récemment mis en ligne sur Social en question :

Le Monde : pauvreté et insalubrité riment avec Sainté

Le Scandale Paradjanov

Lenglet (and) Co

Bébés donnés ou abandonnés

Violence contre les chômeurs et charité

   Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr

 [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question]

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