Garde à vue pour votes achetés, franc succès pour un « garçon manqué »

Social en vrac n°21 L'avionneur en garde à vue pour avoir acheter les votes à Corbeil-Essonnes, les journalistes moralistes du Figaro ne voient rien. Mais d'autres élus ont pratiqué l'achat de voix. Le film Tomboy a rencontré un étonnant succès sur Arte malgré les appels à la déprogrammation. Les intégristes vouent aux gémonies la Convention interministérielle pour l'égalité garçons-filles, hommes-femmes. Il y a un risque que le ministère recule.

Social en vrac n°21

 L'avionneur en garde à vue pour avoir acheter les votes à Corbeil-Essonnes, les journalistes moralistes du Figaro ne voient rien. Mais d'autres élus ont pratiqué l'achat de voix. Le film Tomboy a rencontré un étonnant succès sur Arte malgré les appels à la déprogrammation. Les intégristes vouent aux gémonies la Convention interministérielle pour l'égalité garçons-filles, hommes-femmes. Il y a un risque que le ministère recule.

Achats de voix

Serge Dassault, avionneur et patron d’un quotidien Le Figaro et d’un magazine le Figaro Magazine dont certains chroniqueurs sont incapables de prendre la plume ou d’ouvrir la bouche sur des plateaux de télévision sans exprimer leur répulsion quasi physique à l’encontre de tout ce qui pourrait être un tantinet social dans ce pays, Serge Dassault, disais-je, est donc suspecté d’avoir dépensé 7 millions d’euros pour acheter les votes à Corbeil-Essonnes.

 

Evidemment, il n’est pas le seul. Jadis, j’ai connu un député dont les hommes de mains n’hésitaient pas à faire le coup de poing et parfois le coup de feu contre ses opposants politiques. Il utilisait, pour encadrer les spécialistes du nerf de bœuf ou du fusil de chasse, un ancien aide de camp des Tabors marocains. Le champ de bataille habituel se situait autour de la ville haut-saônoise de Saint-Loup-sur-Semouse, où régnaient également les patrons des meubles Parizot (les parents de Laurence, ancienne présidente du Medef). Je me souviens encore de la crainte de policiers de Vesoul, à 30 kms, qui redoutaient toujours que les exactions de ces Tontons Macoutes, qui agissaient en toute impunité, se répandent jusqu’au chef-lieu du département. Ce fringuant élu de la République, Jean-Jacques Beucler, avait de bonnes raisons, disait-il, de proférer un anticommunisme viscéral puisque, officier, il avait séjourné quatre ans durant dans les camps du Vietminh, pendant la guerre d’Indochine, dans des conditions terribles. Bien que ses méthodes dignes du Far West aient été bien connues du Préfet, il eut l’honneur d’être appelé par Valery Giscard d’Estaing pour siéger au gouvernement comme secrétaire d’Etat à la défense. 

 

Industriel et député, il siégeait dans une commission de la Caisse d’Allocations Familiales chargée d’attribuer des aides financières : il n’attendait pas que les notifications officielles soient adressées, il se précipitait, par courrier, pour annoncer aux bénéficiaires la bonne nouvelle sur papier à en-tête et signature personnelle. Il ne se contentait pas de ce type de dérapage qui choquait de hauts responsables de l’administration qui n’y pouvaient mais : en période électorale, il poussait le vice jusqu’à adresser à des électeurs nécessiteux un billet de 100 francs dans une enveloppe avec un bristol qui n’évoquait évidemment pas le billet mais souhaitait au destinataire des jours meilleurs. Je me souviens d’une famille nombreuse, où je me rendais en tant qu’assistant social : c’était au temps où le RMI n’existait pas. La DDASS accordaient une petite aide financière à cette famille sans ressources, excepté les allocations familiales. Le père, sans travail, semi-invalide, n’était pas dupe : il empochait le billet du député, bien décidé, pourtant, à ne jamais voter pour lui.

 

L’avionneur a manifestement mené sa manipulation sur une tout autre échelle : 7 millions d’euros, mazette ! Ça en fait des enveloppes ! Mais des juges indépendants ne l’ont pas raté. Il a obtenu la protection du Sénat dans un premier temps, ce qui eut un effet délétère sur l’opinion publique, écoeurée devant la façon dont des élus se protègent entre eux. Puis ce fut la levée de son immunité. Après sa garde à vue, somme toute bien plus confortable que celles que vivent les citoyens lambda, il eut l’indécence de jouer la victime en venant raconter ses déboires à ses collègues sénateurs. Et eux de l’écouter. Que vous soyez puissant ou misérable…. 

Garde_a_vue_Figaro.jpg illustration d'un article sur la garde à vue, lefigaro.fr le 27 octobre 2011 [capture d'écran] 

Et Le Figaro n’a consacré que quelques lignes à cette grave affaire, veillant à préciser que, lors de la deuxième demande de levée de son immunité parlementaire, Serge Dassault l’« avait lui-même demandée à ses collègues sénateurs ». Ce qui est malhonnête et hypocrite : cette prétendue demande du parlementaire n’a aucune valeur juridique, par ailleurs il savait que cette fois-ci il ne bénéficierait plus de la protection du Sénat. Les chroniqueurs du Figaro, Yves Thréard, Ivan Rioufol, Guillaume Roquette, Carl Meeus et compagnie, ne se sont pas insurgés contre les pratiques de leur directeur de conscience qui faisait remettre de l’argent à des citoyens sans autre contrepartie que de voter pour lui. Ils n’ont pas hurlé, comme ils le font d’ordinaire, à l’« assistanat ». Eux qui cherchent à imposer partout où ils passent leur morale, qui rêvassent d’une France agenouillée devant la finance, qui haïssent le service public et honnissent la protection sociale, se sont tus devant les frasques de leur patron et néanmoins élu. Ce n’est pas bien pour des journalistes. Si seulement cela pouvait les inciter à être moins donneurs de leçons.

 

Tomboy ("garçon manqué") et le genre

Le film de Céline Sciamma, que j’ai présenté sur ce blog (1), a fait un tabac sur Arte. Les ligues de vertu outragée étaient montées au créneau (comme l’Action française et les catholiques intégristes de Civitas) pour s’opposer à la diffusion mais cela a plutôt fait de la publicité au film. Même des lecteurs du Figaro ont confié à leur journal que c’était un « superbe film à ne pas manquer ». C’est une bonne chose : que chacun se fasse son opinion. Comme le livre Tous à poil, vilipendé par Jean-François Copé qui se moque du tiers comme du quart du contenu de ce livre mais il lui faut absolument surfer sur le mauvais air du temps. Résultat : aux dernières nouvelles, le livre édité par les éditions du Rouergue se vendrait très bien.

Tomboy_photo_du_film.jpgPhoto du film Tomboy

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Eveque_dAngers_La_Croix.jpg

Toute l'équipe éducative du collège avait prévu d'emmener 320 élèves de 4ème voir ce film. Deux parents, de la Manifestation Pour Tous, les en ont empêchés. La Croix du 3 mars 2014 [Photo et titre d'article dans la-croix.com, capture d'écran]

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Le gouvernement n’avait apparemment pas vu venir cette opposition violente à la question du genre, dans la foulée des manifestations contre le mariage pour tous ou contre l’IVG. Soucieux de concentrer ses actions sur l’économie, il donne des signes de recul, incitant les enseignants  à l’extrême prudence. Alors que le film Tomboy a été largement diffusé et apprécié dans le milieu scolaire, il risque de faire les frais des campagnes de ces excités d’extrême droite qui sont les seuls à y voir des incitations à l’homosexualité. Pour expliquer ces réactions, on est partagé entre la pure manipulation ou le caractère quelque peu perturbé de ces moralistes à la pudeur exacerbée. Autant d’étroitesse d’esprit laisse songeur. Si ce film devait être interdit, ces censeurs devraient être cohérents et carrément exiger l’interdiction d’une multitude de films dans lesquels, selon leurs schémas de pensée, en cherchant bien, ils décèleraient ce qu’ils exècrent le plus : l’égalité entre garçons et filles, parfois même une supériorité des filles sur les garçons comme dans Buffy contre les vampires, diffusé le 19 février sur TF6 sans que Vigi-gender ne s’offusque.

 

Certains ont même vu, dans la Convention interministérielle (2) pour l’égalité entre les filles et les garçons, les femmes et les hommes dans le système éducatif (2013-2018) sur laquelle s’appuient les ABCD de l’égalité, les portes de l’Enfer. Il est vrai qu’elle se donnait les objectifs suivants :

1. Acquérir et transmettre une culture de l’égalité entre les sexes

2. Renforcer l’éducation au respect mutuel et à l’égalité entre les filles et les garçons, les femmes et les hommes

3. S’engager pour une plus grande mixité des filières de formation et à tous les niveaux d’étude.

 

Il est fort possible que pour certains ces objectifs soient insupportables, pourtant ils sont déjà pour l’essentiel déjà inscrits depuis 25 ans dans le Code de l’éducation (voir art. L. 121-1). Ai-je eu une lecture distraite ? J’ai en tous cas eu beaucoup de mal à trouver le mot « genre » sur lequel le rassemblement d’intégristes catholiques et musulmans fait une fixette. Sinon dans des formules du genre, pardon, du style suivant : « prendre en compte l’approche genre ». Le mieux c’est non seulement de voir le film ou lire le livre, mais aussi d’étudier le document.

(1) http://blogs.mediapart.fr/blog/yves-faucoup/080214/manipulateurs-en-tout-genre

 

(2) http://cache.media.education.gouv.fr/file/02_Fevrier/17/0/2013_convention_egalite_FG_241170.pdf

 

 

[Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique]

 

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