Au cours de son discours de politique générale le 3 juillet, le premier ministre, Jean-Marc Ayrault, a déclaré que « le changement passe par la mise en mouvement de toute la société ». Il a également affirmé que « la justice n’est pas seulement une exigence morale » mais aussi « un facteur de croissance ». Il a annoncé l’élaboration d’un plan de lutte contre la précarité et une grande conférence à l’automne qui réunira collectivités territoriales, associations et organismes de protection sociale « au cœur de la lutte contre la pauvreté ».

 

Rien n’a été dit sur les minima sociaux, tellement en dessous du seuil de pauvreté, mais cette grande conférence et le propos respectueux à l’égard des plus démunis (ce qui nous change grandement du mépris qui sévissait au pouvoir sous Nicolas Sarkozy) sont de bon augure. La mobilisation des intervenants sociaux s’impose. C’est l’occasion de rappeler les espoirs que mai 1981 avait laissé entrevoir dans l’approche de l’action sociale.

 

François Mitterrand avait créé un ministère de la Solidarité nationale et nommé à sa tête Nicole Questiaux. Ce ministère occupait la première place (pas pour longtemps) et la ministre, qui venait du Conseil d’Etat, était co-auteur d’un célèbre Traité du Social. Un an plus tard, Nicole Questiaux, dans un document publié le 28 mai 1982, se proposait de donner à l’action sociale une dynamique digne des valeurs affichées par la gauche : elle en appelait à une « démarche d’appropriation de l’action sociale par les usagers et les intervenants sociaux », contre le « cloisonnement institutionnel » et la « segmentation des professions sociales ». Son texte se faisait fort de « bâtir une politique de travail social plus cohérente et mieux adaptée au service de la population ».

 

Ce texte, document ronéoté d’une trentaine de pages, est oublié aujourd’hui. Pourtant, il était fondateur, anticipait sur la décentralisation, promouvait le développement social sur les territoires, lançait des propositions sur la formation des travailleurs sociaux, défendait les droits des usagers (« citoyens à part entière », « véritables acteurs du changement de leur vie quotidienne »), prévoyait une partie de ce qui ferait l’originalité de la loi de rénovation de l’action sociale et médico-sociale vingt ans plus tard, en janvier 2002, sous Lionel Jospin.

 

L’action sociale devait avoir une visée large : elle « ne s’adresse pas seulement aux exclus de la société ». Elle est transversale, agissant sur plusieurs fronts (santé, emploi, justice, culture, aménagement urbain), en lien fort avec l’économie. Elle s’appuie sur les solidarités familiales ou de voisinage, existantes ou à encourager. Est promue une « intervention sociale privilégiant le plus possible l’amont, c’est-à-dire l’action préventive ». Une action ne se contentant pas de traiter les « cas individuels » mais prenant en compte la dimension collective.

 

Le ministère constatait que la fonction des travailleurs sociaux avait été « minorée » par le pouvoir précédent, alors que « leur action et leur dévouement ont souvent évité de plus grandes altérations ». Il redoutait que le travail social reste « recroquevillé sur lui-même », enfermé dans la technicité, surtout motivé « par le souci de maintenir l’existant ». D’où un appel à la mobilisation, pour « une action sociale réellement libératrice ».

 

Cette approche était une réelle promesse. Beaucoup de travailleurs sociaux, d’associations oeuvrant dans le secteur social, avaient milité pour une société plus juste, une démocratie fondée sur la solidarité, un travail social facteur de transformation sociale. Ce texte satisfaisait leurs espérances. Il était moderne. Il fut sans lendemains.

 

En effet, quelques jours plus tard, en juin 1982, Pierre Mauroy obtient du président de la République le tournant de la rigueur (par un blocage des prix et des salaires dans un premier temps, puis par d’autres mesures plus draconiennes encore, à partir de mars 1983). Nicole Questiaux est aussitôt remerciée et remplacée par Pierre Bérégovoy, qui mettra fin à l’espoir qu’elle avait fait naître. Alors les travailleurs sociaux durent se « recroqueviller » sur leurs acquis, leurs compétences, leurs techniques. Le social était au gouvernement, les professionnels appliquaient, exécutaient.

 

La gauche a été cependant à l’origine de grandes lois sociales (mesures pauvreté-précarité, RMI, CMU, APA, lois contre les exclusions, pour la protection de l’enfance, pour l’accueil familial des personnes âgées, pour le logement social). Outre la portée pratique de ces lois, des valeurs fortes ont été affirmées, sur « l’égale dignité de tous les êtres humains », par exemple. Mais le discours tenu a été insuffisant quant au sens profond de l’action sociale, et, surtout, n’a pas su mobiliser réellement ses acteurs.

 

C’est le moment ou jamais de le faire : qu’à l’occasion de cette grande conférence François Hollande, avec son gouvernement, lance un appel aux acteurs du social, les professionnels et les bénéficiaires de l’action sociale. Qu’il affiche une volonté, faite d’exigences et de respect, sur l’organisation de la solidarité dans ce pays. Il est capital, pour les professionnels de terrain, d’entendre une parole forte au sommet de l’Etat. Le nouveau Pacte social ne devra pas être qu’un Pacte fiscal, ni un simple engagement à légiférer de façon plus juste. Pour réussir, il doit être un Pacte politique, c’est-à-dire une volonté politique d’impliquer les citoyens dans la Cité. Cette implication affirmera les valeurs du vivre ensemble. Et la fin, bien sûr, des discours indignes sur l’assistanat.

 

Développement local et durable :

Le nouveau pouvoir, issu des élections du 6 mai et du 17 juin, dans la mesure où il concentre justement presque tous les pouvoirs, qu’il est très présent dans les collectivités territoriales, devrait s’atteler à refonder l’action sociale : en l’ancrant sur les territoires, en mettant l’accent sur le développement social local. Il s’agit de donner un élan : en contribuant au développement des territoires en alliant l’économique, le social et le culturel. En favorisant la cohésion sociale, donc la vie démocratique. En valorisant le service public qui prend sa part dans cette mission de cohésion (un service public rénové pour jouer pleinement ce rôle au service du public afin que l’administration sache allier, au mieux, droits des usagers et respect à l’égard des citoyens, à chaque instant).  En faisant en sorte que l’action aille au-delà de la seule attribution de prestations et d’allocations, qu’elle ne reste pas cloisonnée dans des interventions de spécialistes, qu’elle ne soit pas qu’orientée sur la protection mais aussi sur la prévention et mêmela prévenance. C’est alors que sera vraiment favorisé le développement : de la personne, du groupe, du territoire, en impliquant les professionnels du social, les élus des collectivités locales, les organismes sociaux, les bénévoles, les associations, les usagers. Il s’agit de fédérer les bonnes volontés, les compétences, les solidarités locales, dynamiser les potentialités, collaborer avec tous les partenaires et les inscrire au mieux dans un grand projet social.

 

Cela suppose que les professionnels du social repensent leur professionnalisme. Leurs compétences restent nécessaires (et doivent être reconnues à la hauteur de leurs responsabilités, c’est-à-dire au niveau licence pour les diplômes qui nécessitent trois années d’études après bac), l’alliance de la technique et de l’éthique doit demeurer le principe de base de leur action, mais ils ne peuvent plus agir seuls, sans tenir compte des attentes des bénéficiaires de l’action sociale et de l’engagement de tous les acteurs locaux. Ce qui les contraint à une certaine forme de « militantisme professionnel ».

 

Le développement social bien pensé doit s’articuler avec le développement durable : éviter les effets pervers de certaines mesures, donc avoir une réelle vue d’ensemble, lier solidarité et respect de l’environnement. Construire, dans des démarches de proximité, l’avenir (durable) de nos enfants. Permettre à chacun d’être pleinement citoyen, c’est-à-dire responsable, conscient que tout est lié, que la solidarité n’est pas un supplément d’âme mais bien une nécessité absolue dans toute société, a fortiori dans une démocratie. Souvenons-nous des propos tellement modernes de Nicole Questiaux pour « une action sociale  réellement libératrice ».

 

Yves Faucoup

Enseignant et consultant dans le domaine de l’action sociale et du développement social local. Ancien directeur d’un centre de formation de travailleurs sociaux, ancien directeur de l’action sociale d’un Département.

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Tous les commentaires

Bonjour  Yves Faucoup et tout le monde,

Pour vous donc et M. Jean Marc Ayrault..., dans le discours de ce premier Ministre de notre volonté de "changement" exprimé par les urnes..., un facteur de croissance est une justice en tant qu'exigence morale..., un mouvement de toute la société..., sont les seule réponses concrètes à apporter à notre confiance accordée...?

Mais comment croire que la pauvreté, la précarité dans l'emploi et les discriminations de toutes sortes, subites pendant tant d'années pour certains et certaines, pourront être résorbées, soignées uniquement par et dans les discours des acteurs sociaux de bonnes volontés par ailleurs, si il n'y a pas de moyens financiers...? Car, c'est bien là le nœud du problème qui apparaît dans le fameux coup de pouce ressemblant à un coup de pied au cul, et pardon de lâcher ma colère..,  poliment distribué avec en parenthèse un "circulez y plus rien à voir"...! Même pas de quoi s'acheter une baguette par jour pour nourrir plus de 4 personnes en moyenne, c'est de la solidarité ça...? Et d'ailleurs combien de socialistes ont largement employé se terme de solidarité, à propos du vote abstentionniste de ceux et celles ci... ce ni ni  du MES(le S étant stabilité), aujourd'hui annoncé comme renégocié...? Car..., là encore est le nerf de la guerre que notre état doit mener sans se tromper d'ennemis..., vous vous rappelez(...?), la finance...! Une expression plus feutrée de cette colère vous est proposée dans ce lien :

http://blogs.mediapart.fr/blog/pierro-juillot/290612/le-silence-dune-bulle

  Cela n'augure rien de bon pour le personnel de l'assistance sociale et les syndicats qui vont devoir passer la pommade pour soigner la violence des faits, des actes, sous le sourire "bonhomique" et le changement de discours de certains et certaines en responsabilités "maintenant "de nos vies humaines dans tous ce qu'elles ont d'essentiel...?