Violence contre les chômeurs et charité

 Le discours et les pratiques, face aux chômeurs ou contre les "fraudeurs", constituent le plus souvent une violence plus que symbolique. Cela a pour effet efficace de détourner des aides sociales ceux qui y ont droit. C'est la double peine, l'humiliation se cumulant avec l'injustice. Les plus fortunés ont, eux, le moyen de se montrer généreux, philanthropes, pour légitimer leur opulence.  

 

Le discours et les pratiques, face aux chômeurs ou contre les "fraudeurs", constituent le plus souvent une violence plus que symbolique. Cela a pour effet efficace de détourner des aides sociales ceux qui y ont droit. C'est la double peine, l'humiliation se cumulant avec l'injustice. Les plus fortunés ont, eux, le moyen de se montrer généreux, philanthropes, pour légitimer leur opulence.  

 

Social en vrac n°34

 

La violence contre les chômeurs

Vincent de Gaulejac, sociologue qui fut l'auteur il y a 20 ans de La lutte des places (avec Isabel Taboada-Leonetti, chez DDB) dont une version remaniée vient d'être publiée, est interviewé dans les Actualités Sociales Hebdomadaires du 21 novembre. Il rappelle opportunément que "dire que les chômeurs ne sont pas assez formés, ne font pas de bons projets de retour à l'emploi ou sont paresseux constitue une violence symbolique que les responsables institutionnels et les travailleurs sociaux ne doivent pas entretenir". Car "s'il y a du chômage, c'est d'abord parce qu'il y a un décalage structurel entre le nombre d'emplois disponibles et celui des personnes actives".

 

Il confie que, lors de la première édition de son ouvrage, il avait été frappé par les critiques adressées aux institutions par les personnes en situation de désinsertion. "Elles racontaient à quel point les dispositifs d'aide sociale étaient vécus comme disqualifiants et invalidants, en les mettant en situation d'avoir toujours à se justifier et à prouver leur bonne foi. Elles éprouvaient un sentiment d'humiliation et de honte.

 

Ce phénomène s'est accentué à cause des obligations à contractualiser (RSA). "Les gens perçoivent [Pôle emploi] de plus en plus comme une institution de contrôle des chômeurs". "La conséquence est que beaucoup de gens préfèrent se débrouiller seuls plutôt que d'avoir recours aux institutions, même quand ils ont droit à une aide ou à une prestation".

  Riche_en_pauvres.jpg                                                                     *

Des amis m'ont confirmé récemment cette vision des choses en me faisant part de la violence qu'ils estiment avoir subie il y a quelques années alors qu'ils percevaient le RMI. Les exigences de contractualisation par des travailleurs sociaux en vue d'effectuer des formations, ou de rendre des comptes alors qu'ils avaient des perspectives d'insertion précises, exigences qui ne tenaient pas compte de leur parcours, de leur niveau d'études, de leurs activités précédentes, ont été vécues comme autant d'humiliations : leur propos unanime était de dire qu'il ne serait jamais plus question pour eux de solliciter une quelconque aide sociale.

 

Et l'on sait que beaucoup de citoyens qui auraient droit à des aides ne les demandent pas. Je me répète mais tant pis : le RSA, socle et activité, serait loin d'être attribué à tous ceux qui y ont droit. La CMU idem. Au point que des rapports officiels évaluent à 5,3 milliards d'euros le budget ainsi économisé par l'État. C'est un montant énorme. Tous ceux qui bâtissent leur soupe politicienne sur la lutte contre les abus sans jamais évoquer ce fait sont délibérément coupables de ces injustices : car c'est une injustice de manipuler l'opinion pour que les plus démunis ne puissent pas ou n'osent plus faire valoir leurs droits sociaux.

 

Qui sont les vrais fraudeurs

C'est sous ce titre que Alternatives économiques  de novembre a consacré un dossier dans lequel il est dit que "la fraude des pauvres est une pauvre fraude". Les enjeux financiers se jouent plutôt du côté des riches et des entreprises qui pratiquent à grande échelle les fraudes fiscale et sociale". La fraude aux cotisations sociales par certains patrons : 25 milliards d'euros (1,2 % du PIB). Fraude et évasion fiscale : 60 à 80 Mds (en 2013, le fisc a pu en récupérer 10 Mds). Celle aux prestations sociales : 2 à 4 Mds, bien moins que le non-recours au RSA et CMU évoqué plus haut.

 AlterEco_Nov14.jpg

 

Préférence nationale

La Cour de Justice de l'Union Européenne a estimé que les États membres n'étaient pas tenus d'octroyer des prestations sociales à des citoyens d'autres pays européens ne se rendant sur leur territoire que dans le but de bénéficier de l'aide financière. Décision dangereuse car elle ne fait que répondre à un cas particulier, mais aussitôt le Front national a jubilé affirmant que cela confortait sa propagande sur la "préférence nationale". D'ailleurs, chez nous, il y a eu comme un consensus pour approuver cette décision.

 

De son côté, David Cameron s'est réjoui de cette contribution à la lutte contre le "tourisme social", lui qui veut restreindre les droits des immigrés, par pure démagogie, puisqu'une étude universitaire britannique montrent que ces derniers rapportent beaucoup plus qu'ils ne coûtent.

Ce qui est cocasse c'est qu'en France, on se garde bien d'indiquer que les étrangers qui ne relèvent pas de l'UE doivent justifier de plusieurs années de présence sur le territoire, et en situation régulière, pour prétendre à une aide de subsistance. Mais ce sont eux qui dans les discours populistes sont en général visés, et non pas les Anglais, par exemple, qui, vivant en France depuis peu et ayant exercé un temps une activité, sont venus, dès le début des années 90 dans les services sociaux avec un petit carton sur lequel était inscrit en grosses lettres "R.M.I." dont ils demandaient l'attribution. Louis Aliot ou Marion Maréchal Le Pen préfèrent nous convaincre, sans rien connaître de la législation en la matière, que ce sont les Africains, en traversant la Méditerranée au risque de leur vie, qui menacent gravement notre système social.

 

Leclerc se paye sur les chômeurs

Le Monde a révélé le 21 novembre que les magasins Leclerc touchaient des aides importantes de Pôle emploi pour former des employés pour l'ouverture des Drive (2200 € par chômeurs formés soit 45 000 € pour un seul magasin de Narbonne), quitte à licencier la moitié d'entre eux pendant leur période d'essai. On attend les hurlements de protestation de Pierre Gattaz.

 

Référendum sur le RSA

Là aussi je me répète : mais le fait que, lors de son discours de Lambersart dans le Nord, Nicolas Sarkozy ait lancé le projet d'organiser un référendum sur la question de l'attribution du RSA (sur "l'assistanat", disent les gazettes) n'est pas seulement populiste, mais proprement odieux. Je suis stupéfait que cette annonce n'ait pas provoqué davantage de réactions publiques. On s'indigne souvent pour moins que ça.  

 

J'ai posté un billet sur le sujet (Sarkozy désigne les coupables) en dénonçant cette démagogie. L'ayant adressé à Ghislaine Ottenheimer, patronne de Challenges, celle-ci m'a fait, par courriel, cette réponse laconique : "Je suis bien d’accord, mais il faut être logique et dire la même chose de l’élection du président de la République au suffrage universel…" Assimiler l'élection présidentielle à un référendum sur l'attribution d'aides sociales... No comment.

DSCF6330.JPG [Ph.YF]

La charité contre l'État

Le Monde diplomatique, qui avait déjà publié en novembre un bel article d'Alain Supiot intitulé Ni assurance ni charité, la solidarité, consacre un long texte signé Benoît Bréville dans sa livraison de décembre sur l'"essor de la philanthropie dans les pays occidentaux" : La charité contre l'État. Il relève l'augmentation astronomique du nombre des milliardaires aux USA au début du XXe siècle : parallèlement, ils se lancent dans la philanthropie "pour donner une image généreuse d'eux-mêmes et légitimer leur opulence".

 

La charité traditionnelle était locale : eux visent le "bien-être du genre humain". Aujourd'hui, la réduction drastique des finances publiques légitime cette générosité. Et alors que les fortunes ont été le plus souvent acquises grâce à des optimisations fiscales qui desservent l'État, Barack Obama n'hésite pas à rendre hommage à ces Warren Buffet et autres Bill Gates. Les simples citoyens ne sont pas les derniers à être généreux, car tout une campagne médiatique sur les bienfaits de la philanthropie les incite à donner à l'église, au supermarché, à l'école : aux USA, 72 % des sommes collectées (335 Mds $, soit 2 % du PIB) proviennent de simples particuliers.

L'auteur relève que, traditionnellement, la charité chrétienne se méfie de l'État qu'elle perçoit comme un "concurrent dans l'aide aux pauvres". C'est ainsi qu'il cite l'encyclique du Pape Pie XI "Quadragesimo anno", portant "sur la restauration de l'ordre social" qui s'oppose à ce rôle supérieur de l'État : " De même qu'on ne peut enlever aux particuliers, pour les transférer à la communauté, les attributions dont ils sont capables de s'acquitter de leur seule initiative et par leurs propres moyens, ainsi ce serait commettre une injustice, en même temps que troubler d'une manière très dommageable l'ordre social, que de retirer au groupement de l'ordre inférieur, pour les confier à une collectivité plus vaste et d'un rang plus élevé, les fonctions qu'ils sont en mesure de remplir eux-mêmes" (1). Donc la charité, aléatoire, pas la solidarité, instituée.

Aux USA, républicains et démocrates s'accordent pour estimer que l'État, "monstre bureaucratique", ne sait pas gérer la pauvreté, et favorise l'assistanat. Alors que les associations locales, plus proches des pauvres, sont plus à même de les responsabiliser. Sous Ronald Reagan, des services sociaux en grand nombre sont délégués à des organismes privés à but non lucratif. Benoît Bréville montre, à juste titre, que, contrairement à une idée reçue propagée par ses promoteurs, le secteur associatif n'est pas seulement le fruit de l'engagement spontané des citoyens. Cela répond à une stratégie délibérée des gouvernants.

Je me permets ici de noter, pour ramener le sujet à la réalité française, que l'on est confronté au même phénomène en France : il est largement entendu que, dans le secteur social, ce sont les associations qui sont à l'origine de dispositifs favorables aux populations, l'État venant parfois récupérer ces actions après-coup. Or s'il en fut ainsi bien souvent, c'est loin d'avoir été toujours le cas. L'État a été l'initiateur de nombreuses actions que, pour diverses raisons, il faisait porter au secteur associatif. Et ce sans parler du fait qu'il les finance.

DSCN6857.JPG Julien Lauprêtre, président du Secours Populaire depuis 1958, ici en déplacement en province [Ph. YF]

 

 Les associations caritatives se targuent, comme le fait avec une insistance ambiguë le président inamovible du Secours Populaire, de ne pas faire d'assistanat. Or si des clauses de responsabilisation des bénéficiaires d'aides sociales (comme le RMI)  ont été instaurées c'est bien suite aux décisions du législateur. Quelques associations étaient d'emblée au clair sur ce sujet, mais beaucoup ont cheminé, avant de découvrir qu'elles ne pouvaient se contenter d'être généreuses, sans contrepartie. Au point que l'on assiste, retour de balancier, sûrement à cause de la massification de la demande, à une bureaucratisation de certaines associations, exigeant justificatifs, avis sociaux par des travailleurs sociaux ... des services publics, et cherchant à impliquer les demandeurs pour qu'il ne soit pas dit qu'ils sont assistés. Comme s'il n'était pas justifié d'assister quelqu'un qui n'a plus rien, même pour seulement survivre.  

_______

(1) Ce texte papal me fait penser à ce qu'écrivait le philanthrope baron de Gérando dans son ouvrage De la bienfaisance publique (Paris, 1839, en quatre volumes) :

“N’est-il pas dans les vues de la Providence, que les pauvres vivent à côté des riches, soient disséminés, mêlés dans la population générale ? Leur présence n’est-elle pas utile à ceux qui ne partagent pas leur infortune ? aux riches, pour éveiller la sympathie due au malheur ; aux hommes de travail, pour exciter l’activité, conseiller l’économie ? Ne serait-ce pas dispenser d’un devoir et priver d’une noble jouissance, ceux que la charité appelle à les secourir ? Ames généreuses, vous nous comprendrez, si nous ajoutons : Briser les rapports du riche et du pauvre, n’est-ce pas rompre les liens de famille ?”

Cette défense de la grande famille du riche et du pauvre faisait suite à un projet émanant d'autres philanthropes qui proposaient, eux, d'envoyer dans les colonies 2 millions d'indigents et 100 000 enfants trouvés. Ce que Gérando récusait. Il avait déjà imaginé qu'il pouvait y avoir des fraudeurs : en effet, s'il estimait que la "bienfaisance publique est une obligation sacrée" (ce qui est préférable pour un philanthrope), il ajoutait cependant : “Voyez combien cette industrie est habile dans l’art de feindre ! elle a des accens [sic] plaintifs, des gémissemens [resic] et des larmes à sa disposition”.”La fausse indigence ne craint pas de revêtir les haillons de la misère”. “Le faux indigent fuit les lieux où il est connu ; il ne tromperait personne dans son village”. Et puis cet éclair de lucidité : "La misère de plusieurs a précisément sa cause dans la richesse de quelques uns”.

 

 

« Je ne baisserai plus les yeux »

C’est ainsi qu’Isabelle Maurer a titré le livre dans lequel, avec l’aide de Julia Pavlowitch-Beck, elle se raconte. Lors d’une émission de David Pujadas, elle avait connu son heure de gloire en interpellant, de façon appuyée et avec un fort accent alsacien, Jean-François Copé, l’invitant à sortir de sa tour d’ivoire et de venir voir sa réalité à elle (au RSA). Il était dans ses petits souliers. La séquence a été visualisée 100 000 fois sur Internet. Elle a eu droit à rencontrer Martin Hirsch qui l’a reçue gentiment dans son grand bureau chargé de dossiers de l’AP-HP.

Devenue presque une star, elle a été présente aux européennes sur une liste Nouvelle Donne. 

Elle publie aux éditions des Arènes, celles qui ont édité... Valérie Trierweiler.

 

 

Jacques Barrot est mort

L'ancien ministre et commissaire européen est mort ce mercredi 3 décembre. Il était connu pour défendre certaines valeurs sociales. Son poulain, Laurent Wauquiez, auquel il avait "légué" le poste de député en Haute-Loire, s'apprête à occuper une place éminente auprès du nouveau président de l'UMP. Le spécialiste de la lutte contre l'assistanat va verser une larme et nous déclarer toute l'estime qu'il avait pour cet homme qu'il considérait comme son père spirituel. Or il ne faut pas croire que Laurent Wauquiez récolte seulement les foudres de Nadine Morano ou de NKM : Jacques Barrot, ne supportant pas les dérives de droite extrême du maire du Puy et lui reprochant sa charge contre l'Europe au moment des européennes, avait déclaré à son propos que "l'Europe mérite mieux que le populisme et la peur de l'autre".

 Voir Laurent Wauquiez, sa droite dite sociale en panne

 

[Additif : pas manqué, je lis sur le site d'information Zoomdici.com (Loire, Haute-Loire) que LW a déclaré : "Jacques Barrot a été pour moi un père spirituel ". Et d'essayer de tirer la couverture à lui en évoquant la fibre sociale de Jacques Barrot : "Pour lui, le social passait par le travail. Il avait compris avant les autres la nécessité de réformer notre système social de peur qu’il ne devienne injuste. Il était préoccupé par la place des familles modestes et des classes moyennes." Et pour pousser sa filiation plus loin, sur France Info, il ose faire dire à Jacques Barrot qu'"il détestait l'assistanat". Manière de laisser croire qu'il pensait comme lui et que son combat politique était, en quelque sorte, "la lutte contre l'assistanat et pour les classes moyennes", le credo de son fils... très spirituel.]

Barrot_Wauquiez.jpg Jacques Barrot en larmes suite à l'arrivée de Jean-Marie Le Pen en seconde position à l'élection présidentielle de 2002 Il n'imaginait pas que son poulain, qui assistait à la scène et qui aujourd'hui s'en vante, serait accusé 12 ans plus tard, y compris au sein de l'UMP, de jouer la carte Patrick Buisson, qui consiste à se rapprocher des thèses du FN plutôt que de celles du centre [France 2 capture d'écran]

 

 

Billet n°162

Billets récemment mis en ligne sur Social en question :

La FDSEA "tire" sur  la préfecture

Le choix de l’inégalité

Les nécessiteux nécessaires

Tutelles : enquêteurs ou charognards ?

Quand Marx « inventait » le droit des enfants

  

 Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr

 

[Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, Social en question]

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.