« Abus » à la sécurité sociale : un nouveau langage ?

Le Président de la République, lors de ses vœux aux Français le 31 décembre, a déclaré qu’il fallait réduire la dépense publique : l’État en se concentrant sur ses missions essentielles, les collectivités locales en clarifiant leurs compétences. Quant à la sécurité sociale, « notre bien le plus précieux », elle « doit en terminer avec les excès – que nous connaissons – et les abus. Parce qu’ils mettent en cause l’idée même de solidarité ».

Le Président de la République, lors de ses vœux aux Français le 31 décembre, a déclaré qu’il fallait réduire la dépense publique : l’État en se concentrant sur ses missions essentielles, les collectivités locales en clarifiant leurs compétences. Quant à la sécurité sociale, « notre bien le plus précieux », elle « doit en terminer avec les excès – que nous connaissons – et les abus. Parce qu’ils mettent en cause l’idée même de solidarité ».

 Hollande_F.jpg Voeux du Président le 31 décembre, site de l'Elysée [capture d'écran]

Si l’ensemble du propos a été le plus souvent qualifié de « social-libéral » (avec ce « pacte de responsabilité » accordé au patronat et le projet de réduire sinon de supprimer les cotisations familiales qui devront être alors compensées par plus d’impôts pour les citoyens), cette allusion aux excès et aux abus a été assez peu commentée dans les médias : Le Monde a bien écrit qu’il s’agissait là d’un « vocabulaire inhabituel dans la bouche d’un socialiste » et RTL que François Hollande « brandit un épouvantail qui peut aussi surprendre dans la bouche d’un socialiste ». Quant au Journal du Dimanche, il a cité Jérôme Fourquet de l’Ifop qui note : «Ce sont des propos décoiffants pour un président de la République socialiste » et ajoute : « Parler de gâchis et d'abus dans la Sécurité sociale, c'est reprendre un discours anti-assistanat qui était jusque-là l'apanage de la droite. »

 

Il est vrai qu’en septembre 2008, lors d’un déplacement dans le Jura, Nicolas Sarkozy avait déclaré : "J'invite l'assurance maladie à intensifier la lutte contre les gaspillages, les abus et les fraudes" (Libération du 18 septembre 2008). Le discours de Bordeaux du 15 novembre 2011 avait évoqué la fraude sociale qui « porte un coup terrible à la belle idée nécessaire de solidarité nationale ».

Ce discours était allé très loin sur le sujet : « Nous avons décidé d'engager une action résolue contre les fraudes sociales ». « Si la fraude prospère, nous ne pourrons pas garder notre modèle social. » Après avoir vilipendé « celui qui perçoit des allocations familiales alors qu’il ne réside pas sur le territoire national »( !), suivait une diatribe qui vaut son pesant de cacahuètes (que nous devons sans doute à l’ineffable Henri Guaino) : « Trop longtemps, mes chers compatriotes, il fut de bon ton, dans certains milieux, de nier la fraude. Dénoncer la fraude était même déplacé, ceux qui dénonçaient la fraude étaient même condamnés par ces beaux esprits qui voyaient là une sorte de redistribution militante » (1).

Bien sûr que la fraude existe, mais qui sont ces « beaux esprits » qui l’auraient justifiée ? Bien sûr qu’il y a des excès et des abus, mais qui y est favorable ? Les combats en politique ne sont pas innocents : si l’on veut éviter la fraude, on en prend les moyens, on ne s’en sert pas pour stigmatiser ceux qui doivent faire appel à l’assurance sociale, ou à l’assistance. Des chercheurs constatent que la propagande contre l’assistanat a eu pour effet de culpabiliser des personnes qui avaient droit à une prestation et qui du coup ne la demandent pas (cf. le RSA activité peu sollicité ce qui permet à l’Etat de faire plusieurs milliards d’euros d’économie, et il en est de même pour la CMU).

 Les excès : François Hollande dit qu’on les connaît. Il devrait être alors facile de les empêcher (le président pense sans doute à des réglementations mal adaptées qui favoriseraient des dépenses inutiles). Quant aux abus, de quoi s’agit-il : de la fraude ? Cette tirade est-elle là pour combattre quelques abus réels ou juste pour satisfaire un électorat extrémiste qui ne cesse de se complaire, sur de nombreux sites de médias les plus divers, dans la dénonciation non argumentés de fraudes fantasmées. Au moment où il est le plus conciliant envers le patronat et une droite qui ne lui en savent même pas gré, tellement ils espèrent qu’il ira plus loin encore, François Hollande choisirait-il de s’en prendre comme un vulgaire Wauquiez aux personnes défavorisées, malades ou démunies ? Avec la perspective, à plus ou moins long terme, de restreindre la portée de notre système de protection sociale ?

Pourtant, les discours du pouvoir actuel avaient cherché jusqu’alors à se démarquer de l’idéologie d’exclusion du gouvernement précédent. Je rappelle qu’un rapport officiel a dû être publié par l’ONPES pour condamner cette dérive de l’époque Sarkozy-Fillon (2). Dans le discours même des vœux, François Hollande parle de réduction de la pauvreté, du devoir de solidarité envers les isolés, les mal-logés, les sans-abri, de lutte contre les inégalités.

Il importe que l’Elysée clarifie ce qu’annonce réellement ce nouveau langage.

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(1)   relevé sur le site de l’Elysée en 2011. Voir mon texte sur lemonde.fr le 16 novembre 2011 : http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2011/11/16/les-veritables-fraudeurs-ne-sont-pas-les-beneficiaires-des-prestations-sociales_1604677_3232.html

(2)   Penser l’assistance, par l’Observatoire national contre la pauvreté et l’exclusion sociale (2012) : http://www.onpes.gouv.fr/IMG/pdf/Penser_l_assistance_web.pdf

A noter que cet observatoire est dirigé par un conseil composé de 23 personnalités, toutes spécialistes de ces questions. Parmi elles, un seul élu : Etienne Pinte, UMP, ancien député. 

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