Enfants exilés de la Réunion: où étaient les intellectuels ?

L’Assemblée nationale a voté, à l’initiative de la députée réunionnaise Ericka Bareigts, une résolution le 18 février « relative aux enfants réunionnais placés en métropole dans les années 1960 et 1970 ». C’est une résolution courte en trois points qui émet le vœu que « la connaissance historique de cette affaire soit approfondie et diffusée ». Elle constate que « l’Etat a manqué à sa responsabilité morale envers ces pupilles » et souhaite que « tout soit mis en œuvre pour permettre aux ex-pupilles de reconstituer leur histoire personnelle ». Pourquoi ce drame a-t-il été à ce point occulté tant par les médias que par les responsables politiques ?

 Ericka_Bareigts.jpg Ericka Bareigts, députée PS de La Réunion, voulait "faire reconnaître une responsabilité morale de l'Etat" dans l'histoire de ces enfants exilés de force dont certains ont vécu des "histoires atroces" [BFMTV capture d'écran]

Dans deux billets, j’ai évoqué cette affaire (1). J’ai cité l’ouvrage de l’historien Ivan Jablonka qui a publié en 2007 sur ces exils forcés un ouvrage intitulé Enfants en exil, transfert de pupilles réunionnais en métropole (1963-1982), aux éditions du Seuil. Je dois citer également Jean-Jacques Martial, Une enfance volée (Les quatre chemins) et Elise Lemai, Les déportations des enfants réunionnais de la Creuse (L’Harmattan). Gilles Ascaride, Corine Spagnoli et Philippe Vitale, auteurs de Tristes tropiques de la Creuse (K’A) ont mené des entretiens avec 60 anciens déplacés, qui étaient qualifiés de pupilles alors que beaucoup d’entre eux avaient encore leurs parents. Ils ont également rencontré des anciens personnels de la DDASS, qui leur ont raconté les consignes qu’ils avaient reçues : ils devaient sortir ces enfants de leurs familles où ils vivaient dans des conditions misérables.

 

Jean-Jacques Martial a raconté qu’un jour un représentant de la DDASS de La Réunion est arrivé en 2CV camionnette pour l’emmener à l’aide sociale à l’enfance, parce qu’il vivait dans des conditions non acceptables selon l’administration (« case exiguë » au « sol en terre battue ») et que son père n’avait pas « le sens des responsabilités » (France 24). Exilé en métropole, il dit avoir été violé par son « père adoptif ».

 

Valérie Andanson, elle, n’a appris qu’à 16 ans qu’elle avait été adoptée et qu’elle avait, dans le département où elle vivait, cinq frères et sœurs. Selon elle, un de ses frères, à 32 ans, s’est suicidé ne supportant plus cette vie déracinée (L’Express). Marie-Thérèse Gasp, qui a retrouvé sa mère, considère qu'elle est une « enfant volée », et qu'il faut retrouver les « voleurs » : BFMTV, dans un reportage, dit avoir retrouvé « les coupables : ce sont bien les services sociaux », qui l’ont enlevée sans le consentement de sa mère.

 Histoire_en_serie.jpg Marie-Thérèse Gasp, avec sa mère, dans le documentaire de France 2 Histoire en série [capture d'écran]

En 2002, l’Inspection Générale des Affaires Sociales (IGAS) avait élaboré un rapport qui, sans nier certains faits, dédouanait l’administration. Il est vrai qu’il faut certainement replacer cette affaire dans son contexte. Sans doute que certains agents qui ont procédé à cette « migration forcée » (terme utilisé sur une radio ces derniers jours) étaient de bonne foi et croyaient rendre service aux familles et à leurs enfants. Il est vrai aussi que certains adultes disent que, malgré leur souffrance d’être séparés de leur famille, ils ont été bien traités par les familles qui les avaient recueillis (ce qui est loin d’avoir été le cas général). Il n’empêche qu’il est sain de faire le point afin d’en tirer les leçons. Ces drames nous enseignent qu'il importe d'être vigilant face aux commentaires irresponsables qui, à l'occasion d'un drame ayant frappé un enfant, partent en campagne contre les services sociaux qui voudraient à tout crin privilégier les liens du sang, et ne retireraient pas assez d'enfants de leur famille. Une telle histoire et les souffrances qu'elle a engendrées nous incite à engager une réflexion sur des valeurs fondamentales qui, à tout moment, peuvent être foulées au pied, en toute bonne conscience, avec les meilleures intentions du monde.

 

Or à quoi assiste-t-on ? A la plainte de mouvements d’extrême droite qui s’insurgent : pas question de battre sa coulpe. Aux commentaires d’internautes qui voient dans la résurgence de cette affaire une tactique socialiste pour s’en prendre à Nicolas Sarkozy, parce que De Gaulle serait son « père spirituel » ! A un refus de l’UMP d’approuver la résolution, affirmant ne pas vouloir « instrumentaliser l’histoire » et refusant la « dérive de la repentance ». « Il fallait répondre à une situation démographique d’urgence », selon Christian Jacob, sans expliquer en quoi cela imposait de « déporter » des enfants. Il note par ailleurs que l’IGAS a blanchi le gouvernement du Général De Gaulle, auteur de cette « déportation ». Un député UMP estime d’ailleurs que la plupart de ces enfants n’ont pas souffert. Dans la même veine, sur un blog de Mediapart (qui évidemment n’engage pas la rédaction du journal en ligne), on peut lire de longs textes dans lesquels l’auteur (Robert Chaudenson) se targue d’avoir fait un service militaire adapté (SMA) à La Réunion à la même époque pour s’autoriser à minimiser les faits et à mettre en doute les témoignages. Jusqu’à dire que ce n’étaient pas vraiment des Noirs puisque les photos dans les médias montrent que leur « phénotype » est plutôt métis ! Et de jouer les savants parce qu’il connaît tel quartier ou tel lieu-dit sur cette île lointaine. Les auteurs de Tristes tropiques lui ont signifié que ses textes étaient « odieux ». Il ironise sur le nombre affiché d’enfants déplacés [1630] alors que seulement 300 enfants auraient transité par Guéret, sans que notre blogueur, qui semble vouloir se prendre pour un journaliste d’investigation, n’ait cherché à se renseigner sur les enfants qui se sont retrouvés dans le Tarn (202), dans le Gers  (101), dans l’Hérault (71), dans la Lozère (67), voir dossier de La Dépêche  du 17 février 2014. On a effectivement eu tendance à parler des « enfants de la Creuse », mais ce département dépeuplé n’était qu’une destination parmi d’autres, pour les petits Réunionnais.

 

La résolution de l’Assemblée nationale ne mange pas de pain. L’affaire en restera là et ne prendra certainement pas l’ampleur des repentances que l’on a connues en Suisse à propos de ce qu’ont subi pendant la guerre les Yenishs, ou plus récemment en Australie, lorsque la première ministre a présenté publiquement ses excuses au nom de l’Etat pour avoir retiré brutalement leur enfant à des « mères célibataires » (225 000 enfants sont concernés dont beaucoup ont été adoptés suite à des consentements extorqués). En Australie également, l’Etat s’est excusé d’avoir placé en institution et maltraité 500 000 enfants, et aussi d’avoir arraché de force leurs enfants aux Aborigènes.

 

On ne peut pas dire qu’en France les intellectuels, prompts à partir en guerre sur des questions parfois subalternes, se soient vraiment mobilisés contre ce déni de justice. Ce sont ces enfants devenus adultes qui ont protesté, réclamant depuis de nombreuses années d’être reconnus dans leur malheur, et ce sont eux qui sont à l’origine d’articles de presse, d’émission de télévision ou d’ouvrages. Il est évident que la personnalité de l’homme politique qui présida à ce scandale joue beaucoup dans le black-out : Michel Debré, le père de la Constitution dont l’un des fils préside aujourd’hui le Conseil constitutionnel ! On comprend mieux non seulement les réserves de l’UMP, mais finalement celles de tout une classe politique, qui préfère oublier. D’ailleurs les ministres de la famille et de l’outre-mer ont dit espérer que cet acte symbolique permettrait de « tourner la page de cette double faute et de cette double peine ». Double peine, car aucune poursuite juridique n’est désormais possible.

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(1) http://blogs.mediapart.fr/blog/yves-faucoup/280313/enfants-abuses-enfants-maltraites-enfants-voles

(2) http://blogs.mediapart.fr/blog/yves-faucoup/080813/le-travail-des-enfants-la-grace-du-violeur-les-enfants-exiles-de-la-reunion-social-en-vrac-11

La_Reunion_monument.jpg Inauguration le 20 novembre 2013 d'une sculpture de Nelson Boyer érigée en "commémoration du cinquantenaire de l'histoire des Enfants de la Creuse", à l'occasion de la journée internationale des droits de l'enfant. Photo du site rasinn-anler.org, association très mobilisée sur ces  exils forcés qui publie aujourd'hui encore des appels de Réunionnais pour retrouver leur famille.


Additif le 5 mars :

. Le quotidien Sud Ouest a publié ce jour un article de Fabien Jans sur l’histoire de Marie-Josée Virepin qu’il a interviewée. Arrivée en 1969 dans le Gers, à SaintClar, elle raconte que sa famille c’était les Réunionnais qui passaient par le Centre. Elle a retrouvé à La Réunion en 1987 sa mère, qui décède en 1993 « après avoir demandé pardon à sa fille ». Celle-ci qualifie de « massacre » ce qu’elle et les enfants exilés ont vécu.

Version numérique de l’article sur le site sudouest.fr : http://www.sudouest.fr/2014/03/05/les-enfants-du-gers-1480941-2277.php

 . Voir également le beau texte de Kalus, auteur d’un blog sur Mediapart (qui publie un commentaire ci-dessous) : http://blogs.mediapart.fr/blog/kalus/210214/aux-enfants-reunionnais-du-silence


[Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique]

 


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