François Furet, chantre de l’inégalité ?

 Christophe Prochasson vient de publier une biographie de François Furet, historien décédé en 1997, ancien coprésident de la Fondation Saint-Simon, think tank, pour parler moderne, réunissant patrons et haut-fonctionnaires, tentant de créer un pont entre la droite « entrepreneuriale » et la gauche « administrative ».

Collaborateur du Nouvel Observateur, Furet, après avoir démonté les ressorts de la Révolution française qui était animée par une « passion de l’égalité » propice, selon lui, à toutes les violences, entreprit de réconcilier la gauche avec le libéralisme. Quitte à caricaturer les thèses contraires.

 

Ainsi, il y a bien longtemps, alors qu’était célébré le bi-centenaire de la Révolution américaine, Claude Julien, rédacteur en chef du Monde Diplomatique, futur directeur du mensuel, publia Le rêve et l’histoire, deux siècles d’Amérique (chez Grasset, 1976). Le journaliste décrivait comment le rêve démocratique des fondateurs avait été trahi par l’histoire des Etats-Unis, constellée d’abus, d’inégalités, de crimes, de mafias, de répressions. François Furet, qui, à l’occasion, faisait office de critique d’essais au Nouvel Obs, descendit l’ouvrage en flamme (1), l‘accusant d’avoir produit un « pamphlet », un « tract », et de « débiter deux siècles d’anti-Amérique » : il n’y allait pas de main morte : « schématisme », « esprit partisan », « histoire (..) simplette ». J’avais lu le livre de Claude Julien, passionnant comme le fut plus tard celui de Howard Zinn (2). Outré par l’analyse que portait ainsi le news de la gauche française sur un tel sujet, je réagissais en lui adressant un courrier, avec copie à Claude Julien.

 

Ce dernier me répondit par une lettre (8 juin 1976, inédite) dans laquelle il me remerciait, ajoutant :

 

 « Je ne m’attendais pas à être attaqué par un hebdomadaire qui se veut de « gauche ». Toute la lutte du mouvement ouvrier et des démocrates en général est en effet, en tout pays, une lutte contre la colonisation du pouvoir politique par une classe sociale privilégiée. Je n’ai toujours pas compris pourquoi et comment on peut me reprocher d’avoir opposé démocratie et capitalisme. Certes, les deux systèmes coexistent depuis deux siècles, mais je maintiens que c’est la puissance du capitalisme qui a empêché la démocratie de s’épanouir pleinement.

 

Vous vous demandez si je ne sublime pas trop le rêve américain. C’est en effet une question qui peut être posée. Certains textes que j’ai cités montrent en tout cas que ce rêve était profondément égalitaire, et que la démocratie telle qu’elle a fonctionné aux Etats-Unis dans un cadre capitaliste n’a pas réussi à le réaliser. Cette attitude, que j’ai adoptée comme méthode de travail, me paraît surtout destinée à réfuter ceux qui idéalisent la démocratie américaine, coupable à mes yeux d’avoir renoncé aux exigences du rêve.

 

(…) Les forces de gauche en France vont au-devant de graves déconvenues si elles entretiennent la moindre illusion sur la véritable nature de la démocratie américaine. (…) L’incompréhension dont témoigne « le Nouvel Observateur » m’inquiète pour l’avenir puisque cet hebdomadaire représente une partie de la gauche qui semble avoir des chances d’accéder un jour au pouvoir. Est-il encore temps de rectifier certaines erreurs d’appréciation sur la politique américaine ? » [souligné par moi].

 

Une lutte contre la colonisation du pouvoir politique par une classe sociale privilégiée…en tout pays.

 

Aujourd’hui François Furet, qui eut son heure de gloire, est quelque peu oublié. Même le Nouvel Observateur a écrit récemment qu’à l’époque de l’ « emballement du capitalisme financier », de la « détestation des pauvres » et de la « fièvre inégalitaire », les analyses de fond de celui qui avait contribué au virage d’une certaine gauche française n’étaient plus d’actualité (3) et que « c’est plutôt du côté des classes dominantes qu’il faut chercher les comportements irrationnelles et les croyances aberrantes ».

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(1)   10 mai 1976

(2)   Une histoire populaire des Etats-Unis, 1980, chez Agone 2002.

(3)   Eric Aeschimann, 27 mai 2013

 Claude Julien est décédé en 2005.

 

Free Angela, de Shola Lynch, actuellement sur les écrans, qui retrace le combat d’Angela Davis pour la liberté, met en évidence combien cette femme menait une lutte pour l’égalité. Une femme, intellectuelle, noire, se bat pour la justice : insupportable pour ceux qui veulent sa perte et font peser sur elle la peine de mort. Elle proclame « le pouvoir au peuple » (et non pas « black power »), et au cours de son procès, qu’elle gagnera, elle tient des propos féministes. Une image du film montre Richard Nixon et Edgar Hoover (patron du FBI) penchés l’un vers l’autre : c’est sûr que cette Amérique-là ne respirait pas la démocratie !

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