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Billet de blog 4 juin 2014

Pékin : la dette de sang

 Il y a 25 ans, la révolte étudiante sur la place Tiananmen, à Pékin, était violemment réprimée : un millier de morts, et de très nombreuses arrestations. Liu Xiabo, prix Nobel de la Paix, évoquant « le plus grand pays despotique du monde », considérait en 2006 qu’on ne pouvait laisser le Parti communiste chinois « qui a pris plus d’un milliard de personnes en otages continuer à corrompre la civilisation humaine ». Liu Xiabo est en prison, dans une indifférence quasi générale.

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Il y a 25 ans, la révolte étudiante sur la place Tiananmen, à Pékin, était violemment réprimée : un millier de morts, et de très nombreuses arrestations. Liu Xiabo, prix Nobel de la Paix, évoquant « le plus grand pays despotique du monde », considérait en 2006 qu’on ne pouvait laisser le Parti communiste chinois « qui a pris plus d’un milliard de personnes en otages continuer à corrompre la civilisation humaine ». Liu Xiabo est en prison, dans une indifférence quasi générale.

Suite à cette révolte, le pouvoir chinois a lâché du lest mais en accélérant la privatisation de la société, dans le but d’assurer une forte croissance et dans l’espoir que cela éteindrait les velléités de révolte : « comme si la réforme économique, caractérisée par la marchandisation du pouvoir et la privatisation du pays par les riches et les puissants, allait engendrer spontanément une société libre » (Liu Xiabo). En réalité, cela a permis aux élites corrompues de tirer profit de cet aggiornamento, les oligarques s’étant pour la plupart bien engraissés, tout en affichant pour l’ensemble du peuple chinois un peu moins de misère.  

Intérieur d’une maison : enfant rentrant de l’école [Ph. YF]

L’oubli des âmes errantes

Mais depuis le 4 juin 1989, « le pouvoir communiste ne peut plus dormir tranquille depuis qu’il a contracté cette dette de sang ». Il fait tout pour effacer de la mémoire ces événements atroces, apothéoses de tant d’autres massacres au préalable dans l’Empire du Milieu. Aujourd’hui, la répression se poursuit : il est interdit de parler de Tiananmen. Mais ce qui désespérait notre Prix Nobel dans un texte de 2003 c’est l’efficacité de la propagande pour faire taire le souvenir : « un pouvoir qui tue est écoeurant ; un pouvoir qui recourt au mensonge pour défendre les meurtres qu’il a commis est méprisable ; mais une nation qui tolère un pouvoir meurtrier et oublie les âmes errantes est désespérante, surtout lorsque les crimes de la tyrannie sont évidents aux yeux du monde entier – la mort physique des innocents a proclamé la mort morale des assassins ».

Il constatait que ce n’était plus la répression violente ni le « poison idéologique » qui étaient employés, mais « la méthode douce de l’appel aux intérêts ; « acheter la stabilité » est devenu aujourd’hui la principale méthode de gouvernement du pouvoir actuel ». Le pouvoir contraint les Chinois à se soumettre volontairement à l’appât du gain. Dans cette course effrénée à la compétition absolue (dans un pays qui se dit communiste), une génération  « cherche à faire du profit par tous les moyens ». L’extrême richesse côtoie l’extrême pauvreté. Bien sûr, les économistes, qui ne vivent que de statistiques, constatent une augmentation du revenu moyen. Mais les autorités, qui prétendent vouloir faire bénéficier à l’ensemble de la population des bénéfices de la croissance, tardent à prendre les mesures qui réduiraient les inégalités (déjà dans l’accès aux soins, à la nourriture). On peut voir en Chine, comme dans nos grandes métropoles occidentales, des gens fouiller les poubelles pour trouver de quoi manger, tandis qu’à proximité un jeune oligarque se pavane dans une Audi ou une BM à 70 000 euros.  

Femme âgée fouillant une poubelle pour découvrir un reste de brochette (région de Shangai) et voitures de luxe à Xi-an [Ph.YF]

 Dans les campagnes, de petits potentats locaux font la loi, confisquent des terres, provoquent des séismes écologiques, en toute impunité (sauf au cinéma, où ils peuvent se faire massacrer par vengeance : voir A touch of Sin). Les opposants aux avortements forcés sont mis en prison puis en résidence surveillée.

Bien sûr les classes pauvres aspirent à accéder à plus de bien-être, et réclament leur part. Mais il est vraisemblable que la Chine s’éveillera moins par une révolte contre les injustices que par des mouvements puissants menés contre les atteintes graves à l’environnement qui commencent déjà à faire trembler le pouvoir. Mais quand le pouvoir chinois tremble c’est tout l’Occident qui panique : en tout cas, les chefs d’Etat. Si un Tiananmen à la puissance 10 devait se produire, c’est l’avenir d’1,3 milliard d’habitants qui serait en cause. Et malgré les commémorations du 4 juin par les démocrates, il y a comme une chape de plomb : personne n’imagine que la grande muraille puisse tomber comme le mur à Berlin…   

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Liu Xiabo avait cherché à s’interposer entre l’armée et les étudiants dont il soutenait la révolte. Pour ses écrits, il a été condamné en 2009 à onze ans de prison. Lire absolument La philosophie du porc et autres essais, chez Gallimard. Les citations ci-dessus sont extraits de cet ouvrage.

Place Tiananmen :

Beaucoup de médias occidentaux présentent comme étant la place Tiananmen l’avenue où un homme avec ses sacs s’opposa à l’avancée des chars. En réalité cette avenue, à 16 voies, qui jouxte la place, est située devant l’entrée de la Cité interdite, sur laquelle est placardée la fameuse photo de Mao.

Place Tiananmen, à l’arrière plan Musée d’histoire de la Chine [Ph.YF]

[Ph.YF]

[Ph.YF]

Place Tiananmen : truffée de promeneurs, de touristes, de caméras, de policiers et de militaires [Ph.YF]

 © Photos Yves Faucoup

Billet n°119

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr

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