Philippe Martin, la «social-écologie»?

Le nouveau ministre de l’écologie, Philippe Martin, a bénéficié d’un accueil dans la presse très favorable, presque dithyrambique. Les médias de tous bords ont encensé sa jovialité, son humour décapant, son franc-parler, son savoir-faire… Qualificatifs identiques tellement répétés qu’ils semblaient puisés à la même source d’une agence de presse.

Le nouveau ministre de l’écologie, Philippe Martin, a bénéficié d’un accueil dans la presse très favorable, presque dithyrambique. Les médias de tous bords ont encensé sa jovialité, son humour décapant, son franc-parler, son savoir-faire… Qualificatifs identiques tellement répétés qu’ils semblaient puisés à la même source d’une agence de presse.

 

 Très bien, mais l’appréciation d’une politique ne peut se fonder sur la faconde, l’entregent ou les bons mots. C’est pourquoi, compte tenu de la nouvelle fonction du Président du Conseil Général du Gers, les journaux se sont penchés sur son engagement et ses compétences en faveur de l’environnement (OGM, gaz de schiste) et sa défense du monde agricole (foie gras, viticulture, gestion de l’eau). Mais alors qu’était reprise cette expression de « social-écologie » pour qualifier son action, personne n’a évoqué sa gouvernance et ses choix politiques à la tête de la collectivité territoriale dans ses missions essentielles, et en particulier sa mission sociale.

 

Le social

Le budget social du département est, comparativement à d’autres départements, relativement élevé et Philippe Martin le revendique : « Je suis fier de la politique sociale. Le bon classement du département du Gers au niveau social est pour moi une fierté ». Dès la mise en place de l’allocation personnalisée d’autonomie (APA) en faveur des personnes âgées dépendantes, il a souhaité qu’elle soit augmentée (APA Plus), quitte à devoir en réduire la portée quand les difficultés budgétaires ont contraint à économiser, y compris sur les prestations sociales..

 

Il a souhaité que l’organisation de l’action sociale dans son département conforte la transversalité des interventions (confirmé par un audit récent). Il constate d’ailleurs que « le social embrasse toute la vie : PMI [Protection Maternelle et Infantile], APA, en passant par l’insertion et le handicap ». C’est vrai. C’est d’ailleurs ce qui justifie l’implication des collectivités territoriales de proximité dans ces domaines. Mais il est assez fin analyste pour savoir que, dans la mesure où ces questions sociales (protection de l’enfance, chômage, dépendance) touchent à la vie de chacun, renvoient chacun à sa propre expérience (heureuse ou malheureuse), c’est ce qui explique que, de façon générale, les intervenants sociaux et médico-sociaux sont, en haut lieu, tout autant respectés qu’incompris. Et c’est aussi ce qui le conduit, comme nombreux de ses collègues présidents de conseils généraux (pas tous), à toujours rester prudent sur la popularisation de certaines actions sociales menées par son administration. Terrain miné par excellence.

 

Ce qui ne l’a pas empêché de maintenir les dépenses en faveur de l’enfance à un niveau important pour un si petit département et à veiller à ce que les dépenses d’insertion ne fassent pas trop les frais des économies nécessaires. Il a créé un Numéro Vert Social, très complet, vitrine du département, « création qu’[il chérit] entre toutes ». Il a soutenu des actions efficaces en faveur de la lutte contre la précarité énergétique, sur laquelle le Gers est en pointe (conformément à la devise décoiffante qu’il a attribuée au Département : « Révolution durable »). Il a mené campagne pour que l’Etat paye son dû, les missions déléguées n’étant pas compensées par les dotations.

 

Le 29 mai dernier, devant la délégation locale de la Banque alimentaire, il dénonçait avec justesse le discours tenu par « un élu de Haute-Loire sur le cancer de l’assistanat ». Il évoquait également, pour le regretter, le problème posé par le non-recours aux prestations sociales (RSA par exemple) par ceux qui, pourtant, y ont droit. Il rappelait son action pour que les cantines des collèges (sous son autorité) s’approvisionnent en produits locaux et favorisent les agriculteurs du terroir, afin que les enfants bénéficient de repas de qualité. Enfin, il défendait l’esprit des épiceries sociales.

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Le Gers campagne [Photo YF]

Philippe Martin est connu pour ses interventions dynamiques lors des séances filmées du mercredi dans les travées de l’Assemblée nationale, ou, à la buvette, pour ses remarques amusées auprès de journalistes toujours en quête de confidences. Son talent, c’est justement à l’extérieur qu’il l’exerce : il fait un tabac partout où il passe, il taquine un préfet, il charrie un opposant. Le public, en général, aime. Il s’engage par contre dans des combats généreux qui, s’ils le font apprécier par quelques militants, ne lui permettent pas d’en tirer un quelconque bénéfice électoral : soutien au Réseau éducation sans frontières (RESF, en faveur des enfants sans papiers), aux réfugiés.

 

La gouvernance

Quelques jours avant d’être nommé ministre, il donnait audience, à la tribune de l’hémicycle de l’Hôtel du Département à des syndicalistes des hôpitaux d’Auch, protestant contre l’attitude de leur directeur. Leur description n’était pas flatteuse pour ce responsable. Mais l’audace de Philippe Martin n’a pas été seulement de leur donner la parole, mais également de dénigrer publiquement ce directeur, accusé de ne rien connaître du dialogue social. Occasion du coup pour dire que, lui, le dialogue social, il le pratique en permanence.

 

Peut-être que c’est ici que le bât blesse. Certes, l’attitude conviviale, les formules plaisantes facilitent grandement les choses. Mais cela ne suffit pas. Son management local, à la différence de ce qui se passe dans beaucoup de départements, consiste à tenir à distance ses directeurs, ses services (lui qui pourtant est tellement dans le contact), à laisser les directeurs généraux successifs diriger, avec pour consigne essentielle : surtout pas de vagues, pas de remous. Et pour y parvenir, tous les compromis sont possibles, quitte à désavouer, si nécessaire, ses propres cadres. Cet état de fait, ce mode de gouvernance, assez connus sur la place (y compris chez ses soutiens politiques), est venu grandement endommager l’image du militant blagueur, du notable gouailleur qui se meut avec aisance face aux problèmes posés et face à ses interlocuteurs. Avec le regret de ceux, nombreux, qui estimaient qu’il avait l’étoffe pour prendre en main réellement son administration.

Un ministère se dirige certainement autrement. Il faut lui souhaiter réussite dans ses nouvelles responsabilités : d’une part, puisqu’il l’a tant souhaitée, il peut donner, dans cette haute fonction, toute sa mesure et adopter une posture, au sein du ministère, plus intervenante, plus "gouvernante". Par ailleurs, bon connaisseur des questions d'environnement, il saura se battre pour la cause écologiste, plus efficacement et avec davantage de ténacité que Delphine Batho, qui n’a pas tenu le coup devant les pressions terribles que subit ce ministère, qui ne gérait pas bien ses collaborateurs et qui s’est suicidée politiquement. Le Figaro affirme qu’il « connaît ses dossiers ». Certes, mais c’est moins un homme de dossiers que de terrain. Ce qui est aussi une qualité pour un ministre. Mais cela suppose d’être bien entouré, et d’avoir des conseillers à la hauteur. Espérons qu’il saura bien les choisir.

 

Yves Faucoup, ancien directeur de l’action sociale d’un Département (le Gers)

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Le Gers ville [Photo YF] : Auch

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