Social en vrac 1

Ce blog dédié aux questions sociales (en particulier à la situation des plus démunis) consacrera quelques fois son propos à des informations sociales en vrac, sous forme de petites chroniques. Autant que possible avec un regard critique sur la façon dont la pauvreté, la marginalité, la différence sont traitées dans nos sociétés inégalitaires qui trop souvent les dissimulent, les excluent ou les instrumentalisent.

 

Race 

La Constitution en son article 1er  proclame : « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. Son organisation est décentralisée ». Une réforme constitutionnelle, avant l’été, devrait supprimer ce mot « race », comme François Hollande l’avait annoncé durant la campagne présidentielle. A l’époque, Nicolas Sarkozy avait jugé « ridicule » cette proposition, affirmant que la Constitution condamnait ainsi le racisme du nazisme. Il ajoutait : « le jour où on aura supprimé le mot racisme, est-ce qu’on aura supprimé l’idée », confondant manifestement une dénomination infondée (race) et un crime contre l’humanité (racisme).

 

Aujourd’hui, bien sûr les opposants à la gauche et les racistes de tout poil montent au créneau pour tenter de ridiculiser ce projet, ignorant que, dans le genre humain, il n’y a pas de races : il n’y a qu’une race humaine. Cela fait tout de même quelques années que l’on a intégré cette donnée. Et les esprits les plus éclairés l’ont dit depuis bien plus longtemps : je lis sous la plume de Victor Serge, dans un texte de 1938 qui s’en prend à l’écrivain antisémite Louis-Ferdinand Céline, la phrase suivante : « le concept même de race ne résiste à aucun examen »*.

 

* L’extermination des Juifs de Varsovie, et autres textes sur l’antisémitisme, éd. Joseph K., 2011.

 

Beckham caritatif 

Donc il devrait venir au PSG durant cinq mois et son salaire sera reversé à une « œuvre de charité » s’occupant des enfants, parce qu’il « aime pouvoir aider des enfants en difficulté » [sic]. Soit il cherche à éviter l’impôt, soit le syndrome Carole Bouquet a encore frappé. Comment se faire de la publicité, redorer son image en affichant qu’on aime les petits enfants. Personne n’est dupe : la fortune incommensurable de ce joueur et le sens des affaires lui permettront de toucher des royalties grâce à ce transfert temporaire. Il y aurait tant à dire sur l’instrumentalisation de la charité, de la générosité dans nos sociétés. Claude Duneton rappelait dans son gros Bouquet des expressions imagées (1990) que « prêter une charité » signifie « nuire », « rendre un mauvais office ».

 

Actionnaires et enfance maltraitée 

A propos de la situation chez Goodyear, une sénatrice PS a déclaré sur France Inter le 31 janvier qu’on retire bien l’autorité parentale aux parents qui maltraitent leurs enfants. Pourquoi ne pas sanctionner, a-t-elle conclu, de la même manière, les actionnaires maltraitant avec les salariés ?

 

Polygamie et inceste 

En septembre dernier, le cardinal Philippe Barbarin avait mis en garde contre le mariage gay qui ouvrirait, selon lui, la voie à la « polygamie » et à l’« inceste ». Il a fait un émule, tout aussi de bon goût que lui : Jacques Bompard, député non inscrit, ancien du Front National, qui participant au déluge d’amendements lancé par l’UMP pour faire obstruction au débat sur le projet de loi portant sur le mariage pour tous, en a proposés deux qui prônent justement l’inceste et le « mariage à plusieurs personnes ».

 

Famille pauvre expulsée d’un musée

ATD Quart-monde a fait le buzz le 31 janvier avec l’expulsion d’une famille pauvre qui visitait cinq jours auparavant le musée d’Orsay : les gardiens invoquaient la mauvaise odeur de cette famille, qui indisposait d’autres visiteurs. ATD, dans un communiqué, considérant qu’il s’agissait là d’un mépris à l’égard des pauvres, annonçait son intention de porter plainte pour « discrimination sociale ».

 

Aussitôt, les médias s’en sont emparés, prêts à accorder crédit à cette accusation de rejet des miséreux. Le Nouvel Obs  a donné bonne place à un homme, guide de son état, qui rappelait que Van Gogh, lui aussi, sentait mauvais, et s’emballait : « cette petite famille qui pue apporte au musée l’odeur de la misère ».  Et : « quand on empêche un tiers de jouir de l’art, on bafoue sa dignité ». Même des lecteurs du Figaro  versaient une larme sur cette pauvre famille ainsi rejetée.  Les sites d’extrême droite n’étaient pas en reste, mais dans l’autre sens : l’un qualifiait le bénévole qui accompagnait la famille d’« intégriste d’ATD ».

 

ATD démentait par ailleurs une information, peu reprise dans les médias, qui avait fuité (si l’on peut dire) selon laquelle l’enfant avait déféqué dans son pantalon, sans que la visite ne soit interrompue. Et d’insister sur le fait que c’était une famille en grande difficulté, en grande précarité : « quand on porte la grande pauvreté sur son visage, on n’est pas regardé et traité de la même façon ».

 

Ce positionnement de l’association, très présente il est vrai auprès des plus pauvres, est étrange. Il laisse entendre qu’effectivement les pauvres sentent mauvais et qu’on les discrimine pour cette raison, alors qu’ils n’ont pas forcément les moyens d’être propres. Sans doute sans le vouloir, dans cette affaire, c’est ce discours qui est humiliant : car les pauvres, quelques soient leurs conditions de vie (sauf situations vraiment extrêmes), affirment leur dignité par leur propreté. Quitte à déployer des trésors d’ingéniosité, ils veillent à porter des vêtements, peut-être usagés, mais propres. Personne ne peut affirmer que les mauvaises odeurs seraient l’apanage des pauvres. Nombreux témoignages attestent que, dans les pires conditions de vie, la lutte pour la propreté est permanente. Dans les pays les plus miséreux, malgré un environnement de déchets, d’égouts à ciel ouvert, les vêtements sont chatoyants et les habitants soucieux d’être propres. Si nécessaire en se savonnant en public, tout habillé, sous la pluie (comme je l’ai vu récemment en Inde, merci la mousson).

 

Des récits de revenants des camps des Nazis ou du Goulag insistent sur ce combat quotidien pour la propreté. Je me souviens de ce que disait, dans un documentaire d’Arte (le 22 mai 2001) Geneviève Anthonioz De Gaulle, résistante du réseau du… Musée de l’Homme, qui présida justement le mouvement Aide à Toute Détresse : elle expliquait son choix d’agir auprès des plus pauvres en souvenir de cette lutte si difficile mais incessante menée par les détenues, à Ravensbrück, pour rester toujours propres.

 

Le bénévole accompagnateur (« cadre bancaire », nous a-t-on dit) a-t-il fait en sorte que cette famille évite les sarcasmes ? Accompagner ce n’est pas exposer (et éventuellement instrumentaliser la pauvreté) mais mettre en œuvre réellement, et discrètement, les moyens de l’intégration.

D’ailleurs, à ce jour, ATD n’a toujours pas porté plainte.

 

Suicides : que font les services sociaux !

A l’occasion de la semaine de prévention du suicide, un débat sur France Inter  (« le téléphone sonne ») a eu lieu le 4 février. Une information vient de tomber : à Niort, une mère de trois enfants s’est suicidée, après avoir tué ses trois enfants (dont le plus jeune vient de naître) et alors que son mari s’est lui-même suicidé une semaine auparavant. L’émission débute directement par un premier appel, choisi par l’animateur, Pierre Weill : une auditrice, bouleversée, demande ce que font les services sociaux qui n’ont pas su prévenir un tel drame. Une invitée sur le plateau ne sait pas trop que répondre et semble aussi s’interroger. Une fois de plus, le syndrome du bouc émissaire a frappé. Même si le débat mettra en évidence que les plus proches, souvent, ne décèlent pas le risque qu’une personne se suicide. Que des thérapeutes suivent des suicidaires qui finissent par se suicider.

On pourrait penser que cette parole est en l’air : face à un tel drame, on voudrait comprendre. Il y a peut-être un entourage qui a fauté ? Des professionnels qui n’ont pas agi, soutenu comme il aurait fallu ? Sauf que la suspicion est grave : des professionnels de services sociaux locaux, qui connaissaient peut-être cette femme de Niort ou qui ignoraient tout de sa situation, sont directement visés par ces réquisitoires lancés à la cantonade. De façon assez irresponsable de la part de la radio.

 

Mort d’hypothermie après coupure d’électricité

Avis de décès étrange dans le Monde daté du 3-4 janvier : une sœur, un beau-frère, un « chat adoré » et beaucoup d’amis annoncent la disparition d’un homme « mort à son domicile d’hypothermie après coupure de l’électricité ». Non que je veuille à tout crin défendre ici EDF ou le Fonds Solidarité Logement (qui peut aider à payer une facture d’électricité impayée), mais tous ces parents et amis veulent-ils nous signifier qu’ils ignoraient que leur proche vivait dans de telles conditions et que c’est la raison pour laquelle eux-mêmes ne lui sont pas venus en aide ?

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