Spartacus et Cassandra

Spartacus et Cassandra, ce sont les prénoms de deux enfants Rroms et le titre d'un film qui les met en scène et qui sort en salle le 11 février. Documentaire dur et sincère sur le destin de deux enfants condamnés à la rue, tiraillés entre leurs parents déficients et leurs propres attentes. Terriblement humain.

Spartacus. Spartacus.
Spartacus et Cassandra, ce sont les prénoms de deux enfants Rroms et le titre d'un film qui les met en scène et qui sort en salle le 11 février. Documentaire dur et sincère sur le destin de deux enfants condamnés à la rue, tiraillés entre leurs parents déficients et leurs propres attentes. Terriblement humain.

 

 

Spartacus, le garçon, 13 ans, débute fort : il nous déclare tout de go "à un an, je marchais déjà, à 2 ans, je mangeais de la terre, à 3 ans mon père était en prison, à 4 ans je faisais la manche avec ma sœur, à 7 ans je suis venu en France, à 8 ans, je volais des autoradios, à 9 ans, j'ai rencontré Camille, à 10 ans, je me suis évadé d'un foyer". Et sa sœur, Cassandra, 10 ans. Camille, jeune femme (21 ans), comédienne, trapéziste, qui parle rom et possède un cirque, a recueilli ces enfants qui menaient une vie misérable et dont le squat avait brûlé.

On assiste, sous le chapiteau, à une discussion houleuse avec les parents qui, eux, vivent ailleurs et mendient dans la rue. La question est de savoir si Spartacus et Cassandra peuvent rester avec Camille ou s'ils doivent rejoindre une famille d'accueil. Spartacus ne veut pas aller en famille d'accueil : à tout prendre, il préfère rester dans les rues de Saint-Germain-des-Prés avec ses parents.

Le film est tourné au plus près des enfants, dans la crue réalité : quand deux policiers interviennent, on ne les aperçoit que parce que Spartacus a soulevé un coin du rideau. Quand le juge des enfants parle, on reconnaît la voix de Jean-Pierre Rosenczveig, mais il n'est pas montré. Il demande à ce que ces enfants soient scolarisés, s'oppose à leur départ en Espagne avec le père et assène à ce dernier que ce n'est plus lui qui décide pour ses enfants.

Alors le père, calculateur, conditionne son accord en exigeant qu'on lui offre une maison. Il boit, est violent, obtus, bedonnant, repoussant. Une scène le montre, en pleurs, en train de mendier, tout en incitant désormais ses enfants à aller à l'école et en leur faisant la morale. Il accepterait bien que son fils aille dans une famille d'accueil, en espérant surtout qu'elle lui achète un téléphone portable. Cassandra est là : elle l'écoute sans se formaliser, tout en puisant dans l'écuelle du père de la monnaie pour s'acheter une glace, et la déguster en bougonnant ses propres arguments.

 

Camille_et_Cassandra.jpg Camille et Cassandra, sous le chapiteau 

 

La mère est une pauvre femme, "folle". Spartacus explique qu'elle est sensible du cœur : "il y a rien entre son cœur et le monde". Elle vit de rien, elle refuse le projet de son mari d'aller en Espagne, elle est paniquée, prétend qu'il ne lui donne pas à manger et qu'il va la tuer : elle voudrait repartir en Roumanie, et répète sans cesse qu'elle est malheureuse.

Cassandra chante et rêve d'une maison "avec chambres pour la famille à tous les étages". "Je veux une maison, pas une cage, Je veux une maison, pas une prison". Un jour, les deux enfants séjournent à la campagne dans une belle maison. A son réveil, face à ce décor serein, Spartacus lâche : "il y a des gens qui ont ça devant les yeux tous les matins ! J'espère qu'ils sont heureux".

 

Mobylette.jpg Spartacus et Cassandra

 

Ces deux mômes sont intelligents. Ils comprennent très bien la situation, sont déçus par leur père, compatissant envers leur mère. Ils aiment leurs parents mais ils sont conduits, malgré leur jeune âge, à être les parents de leurs parents, à devoir les raisonner, à les inciter à prendre les décisions qui leur incombent. On assiste à une scène surréaliste où Spartacus explique à son père qu'en buvant il peut mourir. Il le houspille et, désabusé, lui dit : "on ne peut rien attendre de toi". Et au fond du désespoir, il implore : "mais qui m'a donné de tels parents ? qui m'a donné le diable ?" Tiraillé, car il ajoute : "même le pire des hommes ne mérite pas d'être pauvre... et de vivre dans la merde. Même un chien, on ne doit pas le laisser crever".

 Cassandra, elle, a rêvé à la mort de son père : elle voudrait être morte à sa place. Elle téléphone à son père et le supplie, tout en mâchouillant son chewing gum, de ne plus frapper sa mère si elle-même venait à mourir.

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Camille a fait l'acquisition d'une vieille maison. Il faudra faire beaucoup de travaux, mais "petit à petit ce sera le Paradis". Spartacus s'interroge : "je ne sais pas si j'ai le droit de vivre ça".

On l'aura compris, ce film n'est pas une partie de plaisir. Mais il nous tient en haleine : il nous donne à voir de l'intérieur, sans fioritures, ce que peuvent vivre des enfants dans un contexte familial totalement dégradé, mais il est aussi un message d'espoir car il montre la résilience à l'œuvre, due  au lien très fort qui les unit et à des adultes extérieurs sur qui ils ont pu compter : ici Camille, comme une grande sœur, belle, discrète mais toujours présente et, sans doute, Ioanis Nuguet, qui promène sa caméra au poing, pas pour de grands discours mais pour nous livrer une réalité que nous ne sommes pas habitués à voir de si près. Et l'on est gagné par l'émotion devant ces gamins rebelles, attachants, tellement vivants, tellement réalistes :  "la seule solution pour que je puisse vivre sans mes parents, c'est que mes parents puissent vivre sans moi". Un beau film, qui nous entraîne au delà du documentaire, au delà d'un réel sordide, au cœur de la vie : le combat permanent pour grandir... et exister.

Interprètes : Cassandra DumitruSpartacus UrsuCamille Brisson

[les enfants sont les auteurs des paroles qu'ils prononcent dans le film]

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Interview de Ioanis Nuguet

Ioanis Nuguet, réalisateur de ce film qui a été présenté au festival de Cannes, a accepté de répondre à mes questions.

Quelle a été votre intention en réalisant ce film ?


J'ai voulu faire un conte. C'est-à-dire une histoire singulière et tragique dans laquelle se jouerait le destin d'enfants dont on ne pourrait au final se sentir étranger. Pour que le spectateur ne puisse se réfugier dans le confort d'une fiction passagère, il fallait que le conte fut "réel", documentaire. J'espérais nous faire traverser ces épreuves avec eux, être présents et inquiets semblablement devant les abimes qui s'ouvraient parfois sous leurs pieds. Que nous puissions hésiter, tout comme eux, à suivre cette "bonne fée". Entendre leurs voix intérieures, retrouver leurs rêves, leurs cauchemars, marcher avec eux dans la forêt. Ne jamais devancer leur regard, mais être surpris par la puissance de cette rencontre, par les cataclysmes qu'elle provoque dans la vie des enfants. Surprendre puis prendre le spectateur au cœur de cette rencontre.

Quelle est la part de fiction et de réalité ? On a l'impression d'être dans un documentaire, même si les scènes paraissent jouées. Les enfants, qui sont-ils ? Quels sont vos liens avec eux, avec Camille ?


Rien n'est joué. Ils ont vécu les situations au moment où je les filmais. J'ai pris le temps de les filmer comme je le voulais. Au final, sur un an et demi de tournage et de présence continue avec les enfants, j'ai relativement peu tourné.
Camille a rencontré les enfants dans la rue il y a environ huit ans, elle avait seize ans. Elle les a invités à venir pratiquer le cirque dans son chapiteau à Saint-Denis pendant que leurs parents faisaient la manche. Ils ont tissé des liens de cette manière, en se voyant de plus en plus fréquemment, les enfants dormant chez elle assez souvent. J'ai rencontré les enfants à plusieurs reprises sur les terrains, sans imaginer faire un film avec eux avant l'automne 2010. J'ai rencontré Camille après une expulsion à l'été 2010. Elle décidait peu après de monter son chapiteau au cœur d'un bidonville en construction (début du film). Au fur et à mesure du tournage, nous nous sommes tous considérablement rapprochés, au point que nous vivons toujours ensemble, Camille, les enfants et moi.

[Ce film a déjà été projeté lors de plusieurs festivals en province, dont celui d'Auch, Indépendance(s) et Culture, en octobre dernier. Il sort en salle le mercredi 11 février. Les photos du film m'ont été aimablement communiquées par la production, excepté deux photos extraites de la bande-annonce.]

 

Billet n°175

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Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr

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 [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question]

 

 

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