La Fraternité, est-ce un vain mot?

Le Pôle d'exploration des ressources urbaines (PEROU) a recueilli de très nombreux témoignages d'actes individuels de solidarité avec les migrants. Ces fiches, courtes, étaient exposées sur les murs du Centre Pompidou, dans le cadre du Festival «La Nation et ses fictions» : elles ont fait l'objet d'une lecture à haute-voix le 4 février.

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Cet "inventaire-fleuve" a été réalisé par le PEROU (Paris) en collaboration avec les étudiants de l'École Nationale Supérieure d'Architecture Paris-Malaquais. Il a été exposé une première fois, en octobre 2017, dans le cadre de la Biennale d'architecture d'Orléans. Ses concepteurs, après avoir mené d'autres actions,  veulent montrer que des gestes d'hospitalité existent et qu'ils importent de s'en faire l'écho. Il s'agit d'un "poème-plaidoirie" afin de contrer ce qu'on a appelé le délit de solidarité, l'article 622-1 du Code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile (le Ceseda), qui, toujours en vigueur, stipule : "toute personne qui aura, par aide directe ou indirecte, facilité ou tenté de faciliter l'entrée, la circulation ou le séjour irréguliers, d'un étranger en France sera punie d'un emprisonnement de cinq ans et d'une amende de 30000 euros".

Cette litanie de fraternité était exposée au Centre Pompidou, dans l'espace du Forum -1, dans le cadre du Festival Hors-Pistes, La Nation et ses fictions, du 19 janvier au 4 février 2018, sous le titre Tout autour. Une œuvre commune.

Tout autour. Une œuvre commune

Beaubourg - Hors Pistes [Ph. YF] Beaubourg - Hors Pistes [Ph. YF]
Cette œuvre imagine cartographier un "territoire collectif" nouveau, qui aurait pour nom : "36001ème  commune de France".

Les fiches sont conçues de façon uniforme avec une présentation qui vise à bien valoriser la personne (l'aidant et l'aidé). On a le prénom, l'initiale du nom, et l'âge de chacun. La profession de l'aidant, et la nationalité de l'aidé. Ce mode d'approche rejoint une caractéristique de la modernité où l'on met en avant l'individu, extrait du groupe, en personnalisant son acte pour distinguer son existence au sein d'un collectif. C'est ainsi que l'on aligne sur des murs des noms, des récits individualisés, des témoignages personnalisés, que l'on expose des photos ou que l'on égrène des patronymes. De courtes biographies (pour les victimes du 13-novembre par exemple) ou des résumés d'un engagement, comme les fiches de cette "œuvre commune".  

Les fiches sont scotchées au mur, avec un adhésif rouge bien criard. Elles apparaissent sans ordre particulier. Ici, je regroupe selon des thématiques : alimentation, hébergement, alphabétisation, santé, vêtements.

Il s'agit de parer au plus pressé, la nourriture. Magali S., 30 ans, infirmière, distribue des petits déjeuners aux migrants dans le 11ème arrondissement de Paris, quai de Seine. Un matin de tempête, avec une amie, elles servent une boisson chaude et des tartines à une cinquantaine de personnes. Carole R., 42 ans, artiste et travailleuse sociale, en août 2016, découvrant au retour des vacances tentes et matelas avenue de Flandre, à Paris, apporte avec d'autres thé, café, lait, pain et Nutella. Elle récupère auprès de ses amis 3 mètres cubes de chaussures et habits pour hommes.

[Ph. YF] [Ph. YF]
Ali B., à Gravelines, dans le Nord, vend ses sandwichs 4 euros, mais 2 seulement aux migrants. Et Mamadou T., 42 ans, gérant d'une brasserie à Anglet, sert un repas complet à Rafa T., Afghan de 15 ans. Iban M., 58 ans, restaurateur à Saint-Jean-de-Luz embauche Volodia J. , 27 ans, Ukrainien.

Brigitte L., 62 ans, ethnologue, apporte des victuailles à un restaurant associatif de Paris qui sert 300 repas chaque jour à l'intention des migrants du quartier de la Porte de la Chapelle, où  Marie O, 18 ans, lycéenne, dépose un jour deux gros sacs de pain et de viennoiseries. Tandis que Karine H., Amélie J., Gilles T. et Ivan T., étudiants, cuisinent chez eux à tour de rôle des plats qu'ils apportent au campement du boulevard Ney à Paris. Laura A., 34 ans, récupère les invendus dans les boulangeries de son quartier, à Paris, et Arnaud L., 25 ans, sans emploi, qui demeure à Saint-Ouen, porte une quinzaine de plateaux-repas à un groupe de Soudanais réunis rue Pajol à Paris,

Mais l'hébergement est tout aussi crucial. Marie L., 53 ans et son compagnon, Christophe T., 54 ans et leurs deux enfants de 16 et 20 ans, créent un réseau au Havre, pour accueillir Yacoubou S., Mahamadou K., Emmanuel B., Losséni K. et bien d'autres mineurs isolés. Patrick B., 45 ans, avocat à Nantes, qui assure des permanences juridiques bénévoles, croise un couple angolais avec ses valises, à la rue, il les recueille un soir chez lui : sa compagne, Olive M., prévenue, a tout préparé (repas et lit pour la nuit).

Musée de l'Histoire de l'immigration [Photo YF] Musée de l'Histoire de l'immigration [Photo YF]
Aurélien F., 32 ans, chef d'entreprise, prête pour une durée indéterminée un appartement dans le 13ème à Adewale B., Nigérien de 21 ans. Corinne M. héberge chez elle à Paris Donald S., Camerounais, mineur isolé de 16 ans. Elle prend contact avec un frère resté au pays pour obtenir son acte de naissance et faire reconnaître sa minorité.

Jenny A., 42 ans, reçoit Jean-Paul K., Soudanais, tous les samedis chez elle, à Barcelonnette. En déplacement sur la Côte d'Azur, il avoue qu'il ne sait pas nager. Elle paye une série de cours de natation à la piscine municipale. Alain G., 69 ans, retraité, héberge depuis 4 mois Yared T., Erythréen de 21 ans tandis que Julie L., 24 ans étudiante à Paris, héberge chez elle trois migrants après l'incendie du camp de Grande-Synthe, Mirza O., Irfan B. et Ismaël E., pendant 4 jours, et va dormir chez une amie.

Monique D., 59 ans, employé territoriale : elle et son mari hébergent à Calais Imad K., Fadwa S. et leur fille Sabah K., Syriens. Patricia G., 43 ans, et Jacques D., 41 ans, hébergent un temps Mohamed F.A., Irakien de 33 ans, Nasratullah B., Afghan de 27 ans et Fouad L., Libyen de 27 ans, recueillis au CAO de Marjevols, menacés d'expulsion. Marie C., 37 ans, professeur de lettres à Bayonne, loge chez elle Mounia M., 31 ans, Syrienne, et sa fille Siham, 6 ans, durant plus d'un mois à l'été 2017.

Laurence M., 43 ans, sans emploi, héberge 11 personnes chez elle à Calais. Philippe W., 55 ans, héberge dans un appartement à Calais de jeunes exilés cherchant à rejoindre l'Angleterre. Anne-Marie J., 48 ans, membre d'un réseau protestant de soutien aux migrants à Grenoble, accueille des personnes chez elle depuis deux ans.

Pablo F., 72 ans, et Michèle F., 73 ans, emmènent Ousmane G., 19 ans, Soudanais, dans leur maison de campagne au Croisic. Kloé T., 36 as, ingénieure, aménage chez elle une mezzanine, pour loger un Malien de 23 ans, Mohamed T., pendant trois semaines.

Valentin P., dans l'Allier, héberge Mahid D., 28 ans, Afghane. Mathieu M., 40 ans, enseignant, offre la chambre de ses enfants, présents une semaine sur deux, à Mustafa O. 28 ans, et Awad A. 29 ans, Soudanais, quand la chambre est libre.

Jean-François M., 57 ans, chercheur, offre six nuits d'hôtels à une famille roumaine. Dominique M., 69 ans, à Calais, donne des nouvelles par Skype des jeunes qu'il héberge à leur mère réfugiée en Grande-Bretagne. David R., 48 ans, professeur de lycée, héberge à Lorient, durant deux semaines 5 Albanais puis prête son appartement à un couple ukrainien avec un enfant.

Philippe H., et Marie H., 50 ans, cadres de la fonction publique accueillent, avec l'accord de leurs trois enfants de 8 à15 ans, un Afghan de 25 ans sans papiers.  (à Ivry-sur-Seine). Jérôme S., 45 ans, aide-infirmier, à Lyon, héberge chez lui successivement Elia M., une Soudanaise, puis Sonia T. et El Hassan R., un couple ivoirien, puis Karena B., Ougandaise.

Trois familles de Clisson accueillent Aboubacar M., 16 ans, à tour de rôle, en attendant que sa minorité soit reconnue.

Avoir de quoi se nourrir et avoir un toit, ce n'est pas tout. Les soins sont indispensables. Anne-Sophie R., 39 ans, médecin généraliste, accompagne au CHU de Montpellier Mustafa O., 26 ans, Soudanais atteint d'une maladie chronique.

Bernadette S., 42 ans, infirmière dans un centre de soins à domicile du Val-de-Marne, commence sa journée une heure plus tôt pour passer au CAO de Créteil pour donner des conseils et des soins. Un médecin pneumologue, Michel P., 47 ans, soigne gratuitement Maki A., 37 ans, Soudanais.

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Un dentiste en Écosse, John MC S., 54 ans,  vient soigner à l'intérieur d'un dispensaire ambulant dans les Hauts-de-France les cas urgents. A Calais, une pharmacienne, Anne V., 58 ans, ne fait pas payer les médicaments

Mais il ne suffit pas de mettre en lieu sûr, il importe de se débrouiller : certains offrent leur compétence en matière d'alphabétisation. Marie T., professeur de philosophie, à Marseille, enseigne le français aux migrants. Betty V., 56 ans, Australienne, donne des cours d'anglais et de français à Paris.

Sabine L., 36 ans, professeur des écoles en arrêt de maladie, donne des cours de français dans le cadre du Secours Catholique, dans le Nord.  Pierre P. donne un cours de français à une trentaine de migrants à Paris.

Quant à Laurent M., 46 ans, ouvrier, lui, il transporte Muhammad K., mathématicien afghan, 44 ans, alors que Mylène T., 81 ans, offre sa wifi en accès libre aux migrants de Calais.

Marie Q., dessinatrice à Lyon, vend ses illustrations au profit des associations locales d'aide aux migrants, pendant que Camille S., 47 ans, couturière à Tarnos (PA), offre un vélo à un Erythréen, Janice O.,  22 ans, et que Jean-Paul R., 62 ans, retraité, récolte des vêtements dans son quartier pour une association d'aide aux migrants.

Basile B., 25 ans, étudiant à Paris, accompagne Babak L., Afghan de 15, au bureau des mineurs isolés et Solange B., 48 ans, coiffeuse, anglophone, aide des migrants de Calais à s'exprimer au bureau de la Poste.

On a même un agent de police aux frontières à Calais, Fabien P., 37 ans, qui fait tout son possible pour faire libérer les migrants placés en garde à vue.

Enfin, Frédéric T., 44 ans, tailleur de pierre, se rend Porte de la Chapelle où des gros blocs de pierre ont été déposés pour empêcher les migrants d'y trouver refuge. Il mobilise des amis tailleurs de pierre également et  ils déplacent les rochers et gravent des messages d'amitié aux migrants avec la devise républicaine : Liberté, Égalité, Fraternité.

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Les Cœurs de pierre solidaires. Voir blog de Philippe Caro : ici.

 Bien sûr, il y a en a plein d'autres : Romain S. et Julien S. étudiants à Paris. Léa S., 39 ans, gérante de gîtes de tourisme, à Barcelonnette. Léon A., 31 ans, étudiant. Basile B., 25 ans, étudiant, à paris. Gaspard T., 21 ans, étudiant à Paris. Julie P., 22 ans, étudiante à Paris. Vincent B,. 22 ans, kiosquier à Paris. A Calais, Pierre S. et Martin P., ambulanciers, 28 et 32 ans ; Lydie H., 53 ans, sans emploi..

Chantal M., 61 ans, bibliothécaire à Bordeaux. Sarah C., 41 ans, secrétaire de direction, à Paris. Cécile D., 35 ans, instit à Paris. Lise A., 53 ans, professeur de langues orientales. Esperanza M., 42 ans, sans professions, à Pau. Antoine S., 34 ans, Sylvain S., 37 ans, Pascal T., 51 ans, tous trois artistes à Saint-Ouen. Stéphane M.,49 ans, maître de conférence en droit public, à Paris. Valérie Z, 54 ans, chirurgien-dentiste à Nantes. Philippe S., 28 ans, responsable marketing à Courbevoie. Guido T., 32 ans, sans emploi, à Orly. Sarah D., 21 ans et Amandine B., 22 ans, ingénieures en formation, en région parisienne. Luc G., retraité de Saint-Maur-des-Fossés. Vincent V., 22 ans, étudiant.

Charlotte K., retraitée à Sainte-Marie-aux-Mines. Isabelle S., 48 ans, clowne. Les retraités Elise R, 60 ans, et Alexis R., 64 ans, près de Vannes (Morbihan). Roger M., 64 ans, et Martin M., 61 ans, près du Mans. Cécile D., 35 ans et Corinne V., 54 ans, prof et directrice d'école à Paris. Erwan D., 25 ans, animateur sportif. Jean-Pierre V., 72 ans, cadre retraité, à Paris (cours de français).

Et des dizaines d'autres (en tout, plus de 150 fiches) qu'il n'est pas possible de recenser ici. L'objectif était de reproduire cet effet que l'expo donne : des êtres humains se préoccupent de la situation d'autres êtres humains en perdition. Pas sûr que ce soit tous des militants très engagés, simplement à un moment donné cela leur a paru inacceptable de rester sans rien faire, en se voilant la face. Parfois ce n'est que ponctuel, pas forcément au long cours. Mais cela exprime le fait que la fraternité n'est pas perdu contrairement à ce que des oiseaux de mauvais augure prétendent.

Chacun pourrait citer d'autres prénoms. Je pense pour ma part à Agnès M., Fabienne V., à Renée C., à Anne-Marie H. et à tant d'autres qui consacrent de leur temps à étudier des dossiers, à rencontrer les personnes, à les accompagner en Préfecture, à rechercher un logement, à mobiliser les troupes, à régler discrètement des loyers.

Je pense aussi à Leslie à Besançon, malade à l'idée que des citoyens puissent s'accommoder du fait que des étrangers dorment à la rue, tandis que dans la Loire, le mouvement "Pour que personne ne dorme à la rue" collecte auprès de 2000 volontaires la somme nécessaire pour payer le loyer à plus de 100 familles (et ainsi à 500personnes).

Allez, tout n'est pas perdu.

 

André Fougeron (1913-1998), Nord-Africains aux portes de la ville (La zone), 1954. Musée de l'Histoire de l'immigration (Paris) [Photo YF] André Fougeron (1913-1998), Nord-Africains aux portes de la ville (La zone), 1954. Musée de l'Histoire de l'immigration (Paris) [Photo YF]

 

Voir par ailleurs, dans L'Humanité du 2 février : Briançonnais, ce sont eux, les premiers de cordée solidaire !

"Plus d'un millier de Briançonnais se sont mobilisés pour parer aux urgences des migrants qui arrivaient à leurs portes dans les pires conditions. Une chaîne exceptionnelle portée par la fraternité. Rencontre avec ceux qui donnent sens à la dignité.

L'image a fait la une de tous les médias. À l'appel des professionnels de la montagne, plus de 350 personnes ont formé, le 17 décembre 2017, une cordée solidaire lézardant sur les pentes abruptes du versant français du col de l'Échelle (Hautes-Alpes). Partis du village de Névache, à 20 kilomètres de Briançon, ils sont venus crier leur refus que les Alpes deviennent « le cimetière des personnes en détresse »."

[Photo Julien Bernard, site L'Humanité] [Photo Julien Bernard, site L'Humanité]

 

Billet n° 375

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  [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question. Par ailleurs, tous les articles sont recensés, avec sommaires, dans le billet n°200]

 

 

 

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