« Tous pourris » ou l’expression d’un système ?

 

 

Alors que le chômage progresse, que la pauvreté s’accroît, qu’une partie grandissante de la population souffre, que beaucoup sont frappés par le surendettement, que certaines personnes interviewées affirment que sans l’aide alimentaire elles risqueraient de « mourir de faim », que d’autres s’immolent devant des agences de Pôle Emploi, que les pensions de retraite sont touchées, des salaires de cadres dirigeants continuent à être mirobolants, des stock-options sont toujours attribuées, des retraites chapeaux gratifient copieusement des carrières pas toujours exemplaires, des traders dégagent plus que jamais des profits exorbitants en spéculant, des fortunes se plaignent de l’impôt, gémissent de n’être pas aimées, menacent de s’exiler.

 

Et certains organisent la fuite de leurs capitaux vers des paradis fiscaux. Sans doute 600 milliards d’euros échappent ainsi à l’impôt dans notre beau pays, soit une perte pour le budget de l’Etat de 50 milliards (1). Rien qu’en Suisse, les avoirs français s’élèveraient à 160 milliards, parfois avec la complicité de banques françaises. Allez savoir : peut-être que ceux qui insultent régulièrement les « assistés », qui se plaignent de la fraude sociale, parmi eux il y en a quelques uns qui ont mis leur argent à l’abri : 150 000 Français pratiquent l’évasion fiscale selon Antoine Peillon (Le Monde en a repéré 150 seulement dans les listes de comptes offshore qu’il a consultées et qu’il va révéler par bribes). Et nous subissons en permanence le psychodrame national qui consiste à trouver cinq milliards par ci, dix milliards par là, pour boucler impérativement un budget déficitaire !

 

Jérôme Cahuzac avait des amis d'extrême droite dont l'un lui ouvrit le fameux compte en Suisse. Il avait beaucoup d'argent (avec sa clinique d'implants capillaires, lui l'ancien cardiologue, et avec ses conseils aux laboratoires, lui l'ancien conseiller d'un ministre de la santé). Il aurait mis 600 000 € sur ce compte transféré à Singapour, il est vraisemblable que la somme est bien supérieure : Antoine Peillon, sans avoir de preuves, estime que le montant serait de l'ordre de 16 millions d'euros. Que faisait Jérôme Cahuzac au Parti socialiste ? Pourquoi avait-il tant cherché à être ministre du budget d'un gouvernement socialiste ? Est-ce un hasard s'il a été président de la commission des finances à l’Assemblée sous Nicolas Sarkozy (bien que désigné, il est vrai, par le PS) ? Ses choix personnels sont ceux du monde de la finance (pourtant décrié par la gauche), un monde qui impose des conditions de vie terribles à des millions de gens dans ce pays, et il était sensé traiter de la dépense publique ! Comment peut-on imaginer qu'il aurait eu le souci de la "justice sociale" tant invoquée par le gouvernement ?

 

L’affaire Cahuzac n’est pas le dérapage individuel d’un homme qui a fauté. C’est l’expression révélée en plein jour d’un système : un monde de la finance qui impose ici ou là l’austérité et qui a gangrené l’économie en organisant tout par l’argent, en régissant tout par la rentabilité de l’argent : que ce soit l’affaiblissement de notre industrie ou le trafic sur les viandes. Une oligarchie qui spécule à tout crin, qui lutte contre l’impôt, qui s’en prend à l’Etat social, qui prône un service public réduit à sa plus simple expression. Et qui dispose d’une pléthore d’hommes politiques et de journalistes « experts » pour assurer sa promotion (2). N’oublions pas, par exemple, que Jérôme Cahuzac était opposé à la taxe de 75 % sur les revenus au-delà de 80 000 € par mois ! Que lorsque le texte a été retoqué par le Conseil constitutionnel, certains ont suggéré que le ministre avait peut-être mal présenté sa copie justement pour que cela ne passe pas. Et rappelons que Mediapart (selon Fabrice  Arfi sur France Inter le 4 avril) a déclenché son enquête sur Jérôme Cahuzac l’été dernier après avoir constaté qu’il était venu au secours d’Eric Woerth, ex-ministre du budget, dans l’affaire révélée par le Canard enchaîné de la vente controversée de l’hippodrome de Compiègne (sur la base d’une expertise bidon diligentée à la demande de Jérôme Cahuzac). Cette complicité avait paru suspecte aux journalistes d’investigation.

 

Peut-on avoir la naïveté de croire (et l’espoir) que le contexte actuel, avec une justice qui a eu les moyens de faire tomber un ministre, permettra que d’autres affaires judiciaires aboutissent ? Mais aussi que des décisions politiques fortes s’imposeront à cet ultra-libéralisme qui est la cause principale de nos difficultés économiques et qui réclame sans cesse au bon peuple de se serrer la ceinture.

 Yves Faucoup, consultant et enseignant en action sociale

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(1)   Antoine Peillon, journaliste à la Croix, auteur deCes 600 milliards qui manquent à la France. Enquête au coeur de l'évasion fiscale, au Seuil.

(2)   Voir sur ce blog mon texte sur les « experts : haro sur le social » : http://blogs.mediapart.fr/blog/yves-faucoup/060313/les-experts-haro-sur-le-social

 

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