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Billet de blog 5 avr. 2014

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Comment opposer classes moyennes et populaires aux plus pauvres

 Plusieurs organes de presse ont évoqué la mise en place de la réforme des prestations familiales votée en juin dernier, qui entre en vigueur le 1er avril : dans leur souci assez partagé de prendre la défense des classes moyennes, bien souvent confondues avec les classes populaires, ils n’ont pas manqué de plonger dans les approximations ou carrément dans les erreurs grossières. Tout en opposant pauvres et classes populaires ou moyennes.

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Plusieurs organes de presse ont évoqué la mise en place de la réforme des prestations familiales votée en juin dernier, qui entre en vigueur le 1er avril : dans leur souci assez partagé de prendre la défense des classes moyennes, bien souvent confondues avec les classes populaires, ils n’ont pas manqué de plonger dans les approximations ou carrément dans les erreurs grossières. Tout en opposant pauvres et classes populaires ou moyennes.

 Le Figaro (lefigaro.fr du 2 avril) titre sur les « classes moyennes, principales victimes de la réforme des allocations familiales », affolant ses lecteurs avec cette affirmation erronée selon laquelle les couples élevant plus de trois enfants « perdront en moyenne 790 euros par mois » (évidemment, il s’agit d’une perte non pas mensuelle mais annuelle). En réalité la réforme porte sur la prestation d’accueil du jeune enfant, sur le complément de libre choix d’activité et sur le complément familial : non pas sur les allocations familiales qui n’ont pas été touchées (et qui d’ailleurs augmentent de 0,6 %), mais plusieurs médias entretiendront la confusion entre allocations familiales (de base) et prestations familiales. Le quotidien de Serge Dassault note que les mesures prises sont « en faveur des plus pauvres », pour lesquelles, en général, les « aides familiales » sont revalorisées. Quant aux Echos (lesechos.fr du 21 mars), ils ont titré sur « la politique familiale moins généreuse pour les plus aisés », en enfonçant le clou dans un intertitre : « la faveur aux plus pauvres ». Ce qui fait dire au Parisien, qui se réfère aux Echos, que « seules les familles les plus modestes sont gagnantes ». Et comme le site du Nouvel Observateur résume les mesures en se basant sur l’article du Figaro, et bien il annonce tranquillement que « le montant mensuel que va perdre en moyenne un couple élevant plus de trois enfants » sera de 790 € ! Si les rédacteurs de ces articles ne s’aperçoivent pas immédiatement d’une telle erreur, c’est peut-être que 790 € ne représentent pas grand-chose pour eux. Le mystère est que ce genre d’erreurs perdure plusieurs jours après leur mise en ligne.

Jusqu’à Marianne (4 avril), qu’on ne peut pas taxer pourtant d’avoir une lecture figaresque de la société, qui publie un dossier sur La France des déclassés. Selon l’hebdomadaire, ces déclassés ont envoyé un message fort à François Hollande aux municipales. Très bien. Le dossier traite de la peur du déclassement, qui est effectivement un fait politique actuel majeur. Un article principal évoque la « réduction en rafale des avantages familiaux pour les classes moyennes » et renvoie, pour davantage d’explications, à un autre texte qui, lui, s’intitule La double peine des classes populaires ! On sent déjà la difficulté de s’y retrouver entre classes populaires et classes moyennes. Sont-ce les mêmes ?

Et que dit cet article d’Emmanuel Levy : que « la réforme des allocations familiales prévoit que, d’ici à dix ans, 3,5 millions de citoyens verront leur chèque de la CAF amoindri. Cela représente… 40 % des ménages ayant un enfant de moins de 18 ans à charge ! Que disent-ils, ces rabotés des allocs ? » Et bien ils disent qu’on « pressure toujours les mêmes pour donner toujours aux mêmes ». Logiquement l’accusation d’assistanat n’est pas loin. Et justement le journaliste note que « la dénonciation de l’assistanat fait un tabac dans les zones périphériques, où classes populaires et classes moyennes ont le sentiment de se saigner ». Sans aucune prise de distance du journaliste avec de tels propos.

Images CNAF

Les « forumeurs »

A Hayange, où un ancien militant CGT et Lutte ouvrière a été élu maire Front national, la rumeur courrait depuis quelques temps, avant les élections, selon laquelle on donnait plus aux étrangers qu’aux Français dans le besoin. Céline, jeune femme seule, avec une fillette à charge, dit aux reporters d’Envoyé spécial (France 2, 3 avril) son désarroi face à sa situation (RSA et pension alimentaire : 1000 € par mois) alors que des « Kosovars » sont aidés par la mairie : loyer payé et bons alimentaires copieux. Anouk Burel et Mathilde Pasinetti ne se contentent pas de cette affirmation. Elles vont voir ces fameux étrangers et découvrent qu’il s’agit d’un jeune couple d’Arméniens, réfugiés politiques, avec enfants, qui ne reçoit aucune aide de la mairie, mais simplement une aide de 16 € par jour du conseil général au titre de l’aide sociale à l’enfance (comme pour toute famille sans ressource). Céline, qui est déçue par la gauche, dit voter Front national par désespoir, tout en pensant que le FN c’est comme les autres : « du blablabla ». Mais elle reconnaît qu’elle a été trompée par cette rumeur malveillante à l’encontre de ces réfugiés, qui galèrent bien plus qu’elle. Elle a honte d’être tombée ainsi dans le panneau de cette accusation que des manipulateurs se sont employés à propager.

Et il est vrai que les sites des médias mettent régulièrement en ligne une véritable propagande, dans bien des cas orchestrée par une extrême droite qui a trouvé là une façon commode de mener ses campagnes de désinformation. Le terme consacré pour nommer les participants à ces forums (bien souvent haineux, parfois carrément racistes), est « forumeurs » : on ne pouvait mieux dire.

Lors d’une séance de théâtre…forum, dans un quartier populaire, à Auch, dans le Gers, le 4 avril, des habitants ont joué deux saynètes qui stigmatisaient ces comportements bien réels : des femmes (« actrices ») reprochent à une autre, Tunisienne, d’avoir des aides qu’elles n’ont pas : « T’es pas au courant toi, qu’il n’y en a que pour les étrangers », dit l’une, tandis qu’une autre lâche : « on est envahi par les Tchétchènes ». Des participants montent sur scène pour proposer des réactions vives à ces propos intolérants. Une autre saynète dans un supermarché : un homme, dans la file d’attente à une caisse, insulte des femmes d’origine étrangère qui remplissent leur caddy, ironisant sur les moyens qu’elles ont pour pouvoir faire ainsi de tels achats. Là aussi, des personnes de la salle viennent dire leur désaccord et se portent volontaires pour témoigner en justice en faveur des clientes insultées, sous le regard passif de la caissière.

C’est une attitude ancestrale que de s’en prendre à plus pauvre que soi : la raison est certainement que le plus pauvre est proche. Ce prochain, on le côtoie, on peut faire porter plus facilement sur lui les malheurs qui nous accablent, ou qui nous menacent, justement parce qu’on ne souhaite pour rien au monde « tomber » là où lui est déjà. Bien sûr, la logique serait de dénoncer ceux qui s’engraissent sur la misère du monde. Mais qui sont-ils ? Ils sont lointains. Ils sont abstraits. Ajoutons à cela un certain discours politique et médiatique qui se complait à désigner les coupables : les étrangers, les plus démunis, tous des profiteurs, qui plument le bon Français travailleur.

Je suis souvent parti en guerre sur ce blog contre ceux qui font commerce d’insulter les plus pauvres en les accusant de s’installer dans l’« assistanat », comme Laurent Wauquiez, dont le projet politique délirant et démagogue est la « lutte contre l’assistanat ». Il est regrettable que des associations généreuses, caritatives satisfont parfois à ce discours et tiennent à montrer patte blanche, comme le président du Secours populaire qui croit nécessaire de commencer toutes ses interventions publiques en proclamant : « attention, nous, on ne fait pas de l’assistanat ».

Il est donc une vieille méthode qui consiste à exploiter cette attitude ancestrale de rejet du plus pauvre. Et tout cela est lié aux confusions sur les classes moyennes. Le même Laurent Wauquiez prétend être également le défenseur des classes moyennes. Or, quitte à me répéter, les classes moyennes n’existent pas. Ce terme générique est une escroquerie, qui tente à s’attirer tous les suffrages. Ou alors il faut savoir dissocier les classes moyennes inférieures, « moyennes », et supérieures. Et ne pas les confondre avec les classes populaires. Marianne que j’ai cité plus haut avait déjà publié un gros dossier le 23 février 2013 sur le sujet : un titre disait « on taxe les riches, on aide les pauvres, on achève les classes moyennes », sans parvenir à définir ces fameuses classes moyennes (qualifiées de façon simpliste de « France du milieu »), et en prenant leur défense de manière indifférenciée (1).

Je crois qu’il y a une idéologie devenue pensée unique qui consiste à se persuader qu’il n’y a qu’une classe moyenne, qui paye surtout pour les plus pauvres. C’est une manipulation qu’il faut combattre parce qu’elle ne rend pas compte de la réalité, qu’elle est un mépris et une insulte pour les plus pauvres, et d’ailleurs vécue ainsi par eux. Et qu’elle ne permet pas d’assurer une défense réelle et efficace des classes populaires et de la frange des classes moyennes qui galère. Elle a surtout pour effet de dédouaner les classes moyennes supérieures et la minorité la plus riche qui, à coup sûr, s’en délectent.

Castéra 2012 [Photo YF]

______

(1) Pour être complet, il me faut préciser que Marianne n’hésite pas à dénoncer la grande pauvreté et que l’hebdo a publié le 28 janvier 2012 une enquête de 16 pages sur les 8,2 millions de Français qui vivent avec mois de 1000 € par mois (« le dossier noir de la présidentielle »).

[Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique]

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