Richesse et pauvreté : nouvelles du front

 Social en vrac n° 28 : Le pauvre Depardieu dans Télérama. Fils du peuple ça se vend bien. Saint-Kerviel avocat des pauvres. Bébés morts dans un couvent. Pan sur le bec du Canard...

 

Social en vrac n° 28 : Le pauvre Depardieu dans Télérama. Fils du peuple ça se vend bien. Saint-Kerviel avocat des pauvres. Bébés morts dans un couvent. Pan sur le bec du Canard...

 

 Le pauvre Depardieu dans Télérama

Gérard Depardieu est interviewé par Télérama (7 mai) : c’est l’occasion pour l’acteur de larmoyer sur son enfance pauvre et ainsi justifier son passé de petit délinquant qui trafiquait les stocks de l’armée américaine basée à Châteauroux, ce qui lui permettait de gagner plus d’argent que ses parents. Lorsqu’il débarque à Paris, à 17 ans, il est « analphabète, bègue, hyper-émotif », n’utilisant que quelques mots pour « aboyer » et cacher ainsi sa peur : pour un peu, on lui donnerait le bon dieu sans confession. S’il boit à outrance, ce n’est pas de l’alcoolisme, c’est parce qu’il est « une nature », et « un peu con parfois » (c’est lui qui le dit). Evidemment, il couvre d’éloge Poutine (c’est pas Eltsine, car il n’est pas alcoolique, lui). Et de nous refaire le coup des impôts trop élevés : il devait, prétend-il, payer 87 % de son « salaire » (« bientôt plus de 100 % », confondant impôts et « pensions familiales » qu’il doit régler ici ou là). C’était trop terrible, surtout en étant par-dessus le marché traité de « minable » par le premier ministre, alors il est parti et paye ses impôts à Saransk : « gagner de l’argent en France est trop compliqué » ! Il y a quelques millions de foyers, dans notre pays, qui pensent la même chose.

 

Grève de la faim

Où va se nicher la mauvaise conscience ? Sud-Ouest du 20 mai se fait l’écho de la grève de la faim d’un pharmacien qui proteste contre une décision de l’Agence Régionale de Santé qui refuse le déplacement de sa pharmacie dans un lieu qui lui conviendrait davantage. Le Conseil de l’ordre approuve l’ARS. En réaction, il s’est installé devant son officine et ne mange plus. Cependant, il craint d’offenser ceux qui ont faim : alors il a décidé de donner 5 euros par journée de grève de la faim à une « association caritative qui aide les gens à se nourrir » !

 

Fils du peuple

Les dix pages du Figaro Magazine consacrées aux louanges d’Henri Guaino (16 mai) n’oublient pas de rappeler qu’il est fils d’une femme de ménage, comme si cela pouvait justifier ses insultes à l’encontre des juges ou ses plaintes contre la « faiblesse » des indemnités de député. C’est bon pour la gloire, les origines prolétariennes. Maurice Thorez et tant d’autres ont su exploiter à leur profit leur filiation populaire, vraie ou supposée. Aucune présentation de l’œuvre de Michel Onfray sans qu’il ne soit noté qu’il est fils d’un ouvrier agricole et d’une femme de ménage. Lui-même ne cesse de rappeler ses origines, sa mère fille de l’Assistance publique (qui fut abandonnée dans un cageot aux portes d’une église), la violence qu’il subit dans sa famille et sa vie d’enfer dans un collège de Salésiens (« pédophiles »), présenté comme un orphelinat : tout cela aurait déterminé sa conscience de gauche (ainsi que sa philosophie et son athéisme). Dans une interview, il décrit ce passé comme digne de Zola : lui sait ce qu’est le peuple.

Il ne s’agit pas de minimiser ce témoignage, mais d’en relever les dangers. D’une part, ce storytelling a pour fonction de légitimer celui qui s’expose ainsi et de lui conférer un statut particulier face à tous ceux qui n’ont pas connu une telle enfance malheureuse (quitte parfois à forcer le trait pour les besoins de la démonstration), d’autre part rien ne permet de dire qu’avoir vécu réellement dans un milieu populaire garantit d’en être, une fois adulte, le défenseur. Tant de défenseurs des thèses ultra-libérales en économie fondent leur choix sur le fait qu’ils ont su, eux, sortir de la misère par la force de leurs (petits) poignets. Par leur courage, leur volonté, leurs efforts. Autre manière d’instrumentaliser la pauvreté.

 Fils_du_peuple.JPG Livre paru en 1937. Ici 2ème édition de 1949 [coll.YF]


Saint-Kerviel, avocat des pauvres

Si l’éternité dure longtemps (surtout vers la fin), l’actualité fait long feu. Jérôme Kerviel encombrait presque les écrans il y a quelques jours. Il est en prison, alors black-out. On continue à jongler avec les milliards, mais les siens sont passés par pertes et, surtout, profits. On sait désormais qu’une banque peut perdre cinq milliards, détourner l’attention sur un trader peu scrupuleux, et finalement s’en tirer sans dégâts. Tout le monde a compris que la banque laisse faire ses traders, tant qu’ils ramènent des sommes folles. En 2008, la Société générale a fait 15 milliards de bénéfices sur des spéculations de trading sur produits dérivés, en pleine crise financière ! Et elle n’a pas perdu 5 milliards, puisque Bercy, c’est-à-dire vous et moi, lui a accordé une ristourne de 1,7 milliards d’euros. On a le tournis avec ces sommes. Il est donc vraisemblable, comme le pense Eva Joly et Martine Orange, de Mediapart, que ce n’est pas un « trader fou », un loup solitaire. Il a certainement agi à l’insu du plein gré des hiérarques de la banque.

 

De là à faire de ce trader un saint, une victime de la finance, il y a un pas que certains ont malheureusement franchi, comme Jean-Luc Mélenchon déclarant que Jérôme Kerviel est « innocent ». Il faut dire que ses avocats s’y sont employés, montant ce coup de bluff avec le Pape François, laissant entendre qu’il avait spécialement reçu Saint-Jérôme, tellement pardonnable d’avoir été tenté. Il a fallu que le Vatican démente : il n’était qu’un parmi 40 000 visiteurs. Et un prêtre de l’accompagner dans son chemin de Damas, jusqu’à faire du chantage auprès du président de la République, alors que plusieurs tribunaux ont jugé l’affaire, instruite par le juge Van Ruymbeke.

 

Me David Koubbi, son avocat, s’est ingénié à démontrer chez Ruquier récemment que le mobile de la banque c’est le « mépris » ! Un peu court. Il a exposé les failles du dossier, qu’il voudrait faire profiter à son client. Mais il n’explique pas pourquoi Kerviel est le seul trader mis en cause : il est vraisemblable qu’il a pris des risques au maximum, et, s’il avait gagné, il aurait reçu les félicitations de la banque et aurait lui-même empoché des sommes exorbitantes. Il a perdu, la banque, hypocrite, se retourne contre lui. Cela n’en fait pas une victime, un innocent : il a participé aux exactions de ces hommes qui violent sans vergogne, comme la BNP, la loi américaine en toute connaissance de cause même s'il y a 10 milliards de dollars d'amende à la clé ou qui en quelques jours peuvent spéculer sans scrupules sur les marchés financiers à hauteur de 50 milliards d’euros. Soit le montant des économies envisagées par le pouvoir actuel, qui risquent de provoquer bien des dégâts (récession, accroissement du chômage, réductions des dépenses sociales).  

 

Il vaudrait mieux aller chercher un autre chevalier blanc pour défendre la veuve et l’orphelin.

 Saint_Jerome.jpg Les Tentations de Saint-Jérôme ont été peintes par Jérôme Bosch, par Zurbaran, par Juan Valdès Leal (ici un tableau de ce dernier au Musée des Beaux arts de Séville) : on voit les efforts du saint pour ne pas se laisser tenter par le monde de la Finance, son adversaire qui n’a pas de nom, pas de visage, pas de parti, qui ne présentera jamais sa candidature….

 


800 cadavres de bébés dans une fosse d’un couvent en Irlande

 

Voilà qu’un scandale terrible risque de toucher l’Eglise catholique, après les affaires de prêtres pédophiles : une historienne affirme que dans un couvent irlandais, accueillant des jeunes filles mères, pauvres, célibataires, 800 enfants naturels seraient morts de maladie et de malnutrition entre 1925 et 1961 (selon le Figaro). En réalité, on ne sait pas pour le moment de quoi sont morts ces enfants. Leurs ossements ont été retrouvés dans une fosse commune ou une fosse septique, selon certaines sources. On parle déjà d’élever un monument à leur mémoire.

Le couvent était tenu par des Soeurs du Bon secours, ordre qui fut bien connu en France et qui dirigeait de nombreuses prisons pour femmes, puis des établissements éducatifs faisant suite aux maisons de correction, où des jeunes filles étaient placées par les juges des enfants.

 

Déjà, dans les années 1970, on avait trouvé des restes d’ossements humains dans un réservoir d’eau, près de ce couvent, ce qui laissait supposer que les nouveaux-nés morts n’avaient pas eu droit à une cérémonie d’enterrement. On rappelle du coup un scandale peut-être associé : « Entre 1922 et 1996, plus de 10 000 jeunes filles et femmes avaient travaillé gratuitement dans des blanchisseries exploitées commercialement par des religieuses catholiques en Irlande. Les pensionnaires, surnommées les « Magdalene Sisters », étaient des filles tombées enceintes hors mariage ou qui avaient un comportement jugé immoral dans ce pays à forte tradition catholique. » (lemonde.fr du 4 juin).

 

Pan sur le bec du Canard

 

 

Dans sa précipitation à vouloir défendre les petites gens victimes du fisc, le Canard enchaîné du 4 juin cite le cas d’un couple d’enseignants à la retraite qui, sans gagner un centime de plus, devra s’acquitter de 2300 € d’impôts supplémentaires sur les revenus de 2013. Pourquoi ? Parce que ce couple a élevé quatre enfants et perçoit donc une majoration de retraite non imposable jusqu’alors. Sauf que désormais c’est imposable : suppression des niches oblige ! Il lui faut déclarer donc 8898 € en plus. Terrible.

 

Oui, mais il y a un couac, car le fameux volatile oublie de dire que la majoration de retraite représente, pour 4 enfants, 15 % de la pension, ce qui signifie, si je calcule bien, que les pensions cumulées de ce couple atteignent 59320 € soit 4943 € par mois (soit 90 % des derniers salaires). Ce n’est pas le Pérou, mais ce n’est pas la misère noire. Que ce surplus de revenus soit imposé n’est pas le scandale du siècle. Ce qui n’est pas dit non plus c’est que dans le privé, la majoration est plafonnée à 10 %. Dans le public, on rajoute 5 % par enfant au-delà de 3 : du coup, le législateur a dû préciser que « le montant de la pension majorée ne peut pas dépasser le montant du dernier traitement indiciaire brut pris en compte pour le calcul de la pension. » C’est-à-dire que dans les couples de fonctionnaires qui ont eu six enfants (ça doit bien exister), chacun perçoit une pension de 75 % du dernier salaire et 25 % de majoration soit 100 % de son dernier salaire.

 

 

Cet exemple du Canard  me fait penser à une émission de C dans l’air (sur France 5) le 16 mai 2013 : un reportage était parti à la recherche d’un couple de retraités miséreux et en avait trouvé un qui percevait 3000 € par mois, affirmant dépenser 800 € en alimentation et 3000 € en cotisations mutuelles ! Tollé général des téléspectateurs qui s’insurgeaient à juste titre contre ces journalistes tellement coupés des réalités sociales. Quant aux « experts » sur le plateau, n’en parlons pas, eux ne se sont aperçus de rien et, compte tenu de leurs revenus hors normes, semblaient croire qu’il n’y avait pas plus malheureux que ces gens-là.



Billet n°120 


  Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr

 

 [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100]

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