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Billet de blog 5 sept. 2014

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Faut-il contrôler chômeurs et assistés ?

Le ministre du travail en appelle au contrôle des chômeurs qui ne chercheraient pas un emploi. Des médecins sont sanctionnés actuellement pour avoir délivrés trop d’arrêts maladie. Tout un discours dit « libéral » stigmatise sans cesse les assistés, les accusant de se complaire dans l’assistanat. Faut-il s’en plaindre ?

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Le ministre du travail en appelle au contrôle des chômeurs qui ne chercheraient pas un emploi. Des médecins sont sanctionnés actuellement pour avoir délivrés trop d’arrêts maladie. Tout un discours dit « libéral » stigmatise sans cesse les assistés, les accusant de se complaire dans l’assistanat. Faut-il s’en plaindre ?

Oui. Car il est impossible, sur ce genre de sujets, d’en rester à l’apparence des choses. Bien sûr que les chômeurs qui se complairaient dans le chômage ou qui trichent en percevant leurs indemnités tout en travaillant à plein temps par ailleurs, au noir, c’est inacceptable. Mais c’est une chose de disposer dans une société de dispositifs de contrôle (qui existent déjà) pour combattre ces excès, c’est autre chose de mener campagne politique sur ce sujet.

De la même façon, on peut regarder avec quelques interrogations ces mendiants ou routards, de plus en plus nombreux, qui passent leur journée à quémander dont certains, jeunes, en forme, pourraient effectuer une activité. Mais là on est dans une vision petit bout de la lorgnette : car mendiants, errants, assistés, chômeurs sont en grand nombre depuis que nous subissons une crise économique. Une crise économique qui est loin de toucher tout le monde (mais il y a omerta sur cette question, car chacun a intérêt à passer pour victime du système). Une crise économique qui a été provoquée par un capitalisme financier qui, à travers ses laudateurs attitrés (économistes et chroniqueurs faire-valoir, comme Ghislaine Ottenheimer de Challenges, Philippe Dessertine, Michel Godet, Marc Fiorentino, Agnès Verdier-Molinié de l’Ifrap, Nicolas Beytout de L’Opinion et tant d’autres), cherche à culpabiliser les plus démunis pour faire porter sur eux la cause de tous les maux. Ces ultra-libéraux sont responsables du désastre et en accusent les victimes.

 Oeuvre d'Ernest Pignon Ernest

On sait ce qui a été dit sur l’assistanat (plusieurs fois abordé sur ce blog), avec Laurent Wauquiez à la tête de ce combat indigne, sans réelle argumentation sinon ce lieu commun sur une société de « droits et de devoirs » (comme s’il appartenait à une classe politique habilitée à donner des leçons à ce sujet). La gauche a eu les mots qu’il fallait sur cette question lors de la Conférence nationale de lutte contre la pauvreté et pour l’inclusion sociale en décembre 2012. Ainsi Marisol Touraine déclarait :

 « Il faut en finir avec le discours stigmatisant, qui a été la règle ces dernières années, et qui ne trouve aucune justification et aucun fondement. Le principe de solidarité a régulièrement été ébranlé par l’exploitation de la rhétorique à n’en plus finir sur l’« assistanat » et la fin de la valeur travail dans le débat public. Une vision discriminante a associé les chômeurs à des personnes qui auraient fait le choix volontairement de ne pas travailler. Régulièrement, les bénéficiaires de prestations sociales ont été présentés au mieux comme des profiteurs, au pire comme des fraudeurs en puissance.

 Ce discours a rencontré un certain écho et cet écho doit s’entendre comme l’expression d’une souffrance, d’une inquiétude. La peur du déclassement explique largement la sensibilisation à ces thèmes, l’inquiétude, aussi, de voir notre modèle social réservé à quelques uns. C’est pourquoi, je suis convaincue que nous ne devons pas dresser les Français les uns contre les autres, opposer les politiques et les pratiques sociales les unes aux autres, mais bien défendre le droit commun pour tous. » (1)

Bannir l’oisiveté et entretenir l’amour du travail

Ce propos était plutôt de bon augure, même s’il n’a été suivi d’aucun acte de prise en compte réelle de la situation de ceux qui relèvent des minima sociaux, à part une petite augmentation de 10 % du RSA sur le quinquennat, et encore, un temps abandonnée par Manuel Valls, et aussi, il faut le dire, une extension du nombre de bénéficiaires de la CMU. Et il est aujourd’hui suivi par les déclarations intempestives de François Rebsamen (invoquant de surcroît 350 000 emplois prétendument non pourvus), qui font les délices d’Eric Woerth et de Florian Philippot.

En réalité, s’il est vrai que cette attaque en règle contre l’assistanat a été relancée par Nicolas Sarkozy et ses groupies, déjà lorsque le RMI a été voté en 1988 la droite s’arc-boutait sur les « contreparties » nécessaires (d’où le contrat d’insertion qui devait stipuler les engagements de la personne percevant le RMI). Mais cette suspicion à l’encontre des pauvres aidés, cette idéologie qui cultive l’antagonisme entre bons et mauvais pauvres, remonte à loin. Par exemple aux « travaux de charité » sous l’Ancien Régime, imposés aux gens sans feu ni lieu, sans foi ni loi, afin de « bannir l’oisiveté et entretenir l’amour du travail dans cette classe d’hommes destinés par la nature à s’y livrer » (2).

Car les pouvoirs ne supportent pas l’inactivité, alors même qu’ils en sont, la plupart du temps, responsables. Alors même qu’ils veillent à bien conserver cette armée de réserve : elle sera utile éventuellement lors d’une éventuelle reprise, elle fait peur à ceux qui craignent de la rejoindre en perdant leur emploi, elle exerce une terrible pression sur les salaires. Le nouveau ministre de l’économie a distillé, avant sa prise de fonction, que le retour aux 39 h serait une bonne chose, alors que chacun sait que le nombre d’heures travaillées, grâce à la productivité, n’augmente pas depuis des décennies (il a même diminué pendant les Trente glorieuses, l’emploi n’ayant augmenté que grâce à la diminution du temps de travail). Aujourd’hui, pour qu’il y ait du travail pour le plus grand nombre, il faudrait justement réduire le temps de travail, autre sujet tabou tellement la propagande ultra-libérale parvient à ses fins.

 Exposition Musée Les Abattoirs Toulouse, octobre 2012 [Ph.YF]

Suspecter le voisin qui galère plutôt que le fortuné inconnu

Par ailleurs, celui qui galère au travail est plus à même de s’en prendre à son voisin qui ne trouve pas du travail plutôt qu’aux classes sociales très aisées qu’il ne côtoie pas. Il fantasme l’inactivité de son « proche », persuadé, surtout si un Wauquiez de service le lui susurre, que cet inactif gagne trois fois plus que lui en ne travaillant pas. Aujourd’hui, alors même que la crise ne fait de doute pour personne, ce discours contre l’assistanat fonctionne. Il n’est pas tenu seulement par des extrémistes de droite. Il s’instille partout dans la société. A contexte général délétère, commentaires délétères. Chacun a bien un cas ou deux à citer en exemple, quitte à en faire une généralité. Bien sûr que dans une société où tout part à vau-l’eau, où une partie des élites politiques se discrédite par des comportements non respectueux du bien public, on voit mal comment les tricheurs ne s’en donneraient pas à cœur joie. Certains sont condamnables (en particulier ceux de plus en plus nombreux qui tentent de justifier le travail au noir aujourd’hui, à grande échelle, et ne s’en cachent à peine), d’autres non : quand une société démocratique, républicaine, considère qu’avec 420 € par mois elle permet à un être humain isolé de vivre normalement, il ne faut pas s’étonner s’il complète ses ressources avec des petits travaux non déclarés ou grâce à la mendicité.

Les attaques contre les plus défavorisés dans ce pays ont, selon moi, jamais atteint un tel niveau. Mais par ailleurs, nous sommes entrés dans des sociétés du contentieux. L’injustice est insupportable, l’injustice, quelle qu’elle soit, exige réparation. Ceux qui se prêtent à cette propagande mortifère et totalement irresponsable, cherchant à détourner les causes de la crise sur ceux qui en sont victimes, devront en rendre compte un jour.

Documentaire émouvant sur la bataille quotidienne des sans-emploi (à voir en salle). Voir ici.

_______ 

(1)   http://www.social-sante.gouv.fr/espaces,770/handicap-exclusion,775/dossiers,806/lutte-contre-la-pauvrete-et-pour-l,2380/actualite-presse,2398/les-discours,2401/discours-d-ouverture-par-marisol,15451.html.

 (2)   Le Roi promulgue en 1764 une Déclaration (Archives départementales du Gers) contre les « Vagabonds et Gens sans aveu » car il a reçu des « plaintes » à propos des « désordres commis dans les différentes provinces de notre royaume par les Vagabonds et Gens sans aveu, dont le nombre paraît se multiplier chaque jour ». Les bannir ne sert à rien, puisqu’ils reviennent ou se rendent dans d’autres régions. Alors il les condamne aux « galères pour les valides » et « pour ceux que leur âge ou leurs infirmités ou leur sexe ne permettront pas de condamner aux galères », alors ils seront enfermés pendant la même durée. Cette mesure est rigoureuse, reconnaît-il, mais nécessaire  pour combattre la fainéantise et l’oisiveté. Ce genre de vie est « contraire à la religion et aux bonnes mœurs ».

Vingt ans plus tard, l’intendant du Roi, suite à un hiver rigoureux, accorde une aide financière à la Ville de Gray en Haute-Saône, aide qui devra être consacrée en totalité à des ateliers de charité (travaux sur les remparts, plantations, chemins de communication). On sort de la Guerre de Sept ans, guerre « mondiale », qui a endetté la France, qui augmente les impôts ce qui provoque des soulèvements annonciateurs de la Révolution. L’intendant écrit (Archives départementales de Haute-Saône) : « J’ai préféré à tout autre soulagement celui des travaux de charité, parce qu’il m’apparu propre à bannir l’oisiveté et entretenir l’amour du travail dans cette classe d’hommes destinés par la nature à s’y livrer »« Classe d’hommes », la royauté faisait du marxisme avant Marx et du RSA avant Martin Hirsch.

Archives du Gers [Ph.YF]

Voir l’article très documenté de Laurent Mauduit sur les déclarations de François Rebsamen et sur ce qu’écrivait jadis le Parti Socialiste à propos du contrôle des chômeurs :

http://www.mediapart.fr/journal/france/020914/que-la-chasse-aux-chomeurs-commence

Billet n°142

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr

[Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, Social en question]

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