Vivre à la rue est mortel

 Les fêtes de fin d'années ont été l'occasion du rituel habituel autour de la mort de SDF dans la rue. Parce qu'il fait froid... Or vivre dans la rue tue, quelle que soit la température. Les médias préfèrent s'apitoyer de temps à autres sur ces morts plutôt que de soutenir ou populariser les réelles actions d'insertion.

 

Les fêtes de fin d'années ont été l'occasion du rituel habituel autour de la mort de SDF dans la rue. Parce qu'il fait froid... Or vivre dans la rue tue, quelle que soit la température. Les médias préfèrent s'apitoyer de temps à autres sur ces morts plutôt que de soutenir ou populariser les réelles actions d'insertion.

 

Un sans-abri belge a été retrouvé mort sur un chantier de Rodez le 30 décembre. Il s'était fabriqué un abri avec des matériaux du chantier. Autour de lui, ont été découvertes plusieurs bouteilles d'alcool vides. Il a fait - 6° cette nuit-là.

Un homme est mort à Douai, vraisemblablement d'hypothermie, un autre à Paris dans le 12ème arrondissement. Les services du 115 l'auraient approché quelques jours auparavant, il avait refusé d'être hébergé. Un SDF est mort à Mandelieu-la-Napoule dans les Alpes-Maritimes. La cause, selon la préfecture : froid combiné à l'alcoolémie. Début novembre, un homme était mort à Paris sur le quai du métro station République. Un autre dans une sanisette rue de la Roquette. L'un, faute d'hébergement, est mort sur son fauteuil roulant.

Selon le Collectif Les Morts de la Rue, 2012 a totalisé 390 morts dans la rue, 453 en 2013, et 425 est le dernier chiffre connu pour 2014, d'autant plus que le Collectif s'appuyant sur des estimations de l'Inserm émet l'hypothèse qu'il y aurait six fois plus de morts. L'âge moyen des décédés est 49 ans. En 2013, 15 enfants seraient morts sans domicile fixe : évidemment les associations de "lutte contre la maltraitance", qui assurent des revenus charitables et confortables à leurs présidentes, n'ont pas levé le petit doigt. Le 1er janvier, une fillette de deux mois et demi est morte dans les bras de sa mère en gare de Lille-Flandres.  

Les causes : pas toujours le froid, contrairement à une idée reçue, mais des accidents, des agressions, des suicides. Sachant que l'on meure dans la rue autant en été qu'en hiver. Le Collectif dans un communiqué du 30 décembre écrit : "Ce n'est pas le climat qui tue. Ni l'été, ni l'hiver, ni le chaud, ni le froid. C'est vivre à la rue qui tue."

Beaucoup de SDF préfèrent rester dans la rue, même par grand froid, plutôt que de rejoindre les centres d'hébergement. Il est vrai qu'il manque de places dans ces centres, mais les réticences se fondent le plus souvent sur l'ambiance qui y règne : violence, vols, promiscuité, et sur les règles strictes : ne pas boire d'alcool, réserver sa place et partir tôt le matin.

DSCF5809.JPG [Photo YF]

 

Evidemment, on comprend bien les raisons qui conduisent à organiser ainsi l'accueil de ces gens en perdition. En ce qui concerne l'alcool par exemple : par contre, pour ce qui est de l'accueil quotidien et des horaires imposés, ce sont bien des conceptions ancestrales de l'hospice qui poussent à de telles exigences. Il ne faudrait tout de même pas que les "oisifs" viennent à s'installer dans le confort des foyers, les idéologues des "droits et devoirs", les doctrinaires de la lutte contre l'"assistanat" en viendraient à manger leur chapeau. Ces routards, et autres clochards doivent à chaque instant ne jamais oublier qu'ils le sont.

La question des SDF ne cesse d'être traitée dans le débat public, dans les médias, à travers la répression ou la générosité. Ici on entoure les bancs de grillages (Angoulême), ailleurs, depuis bien plus longtemps, on installe des bancs sur lesquels jamais un être humain sans domicile ne pourra se coucher. Pire : ailleurs, on démonte carrément les bancs (comme ça, aucun média ne s'en empare puisqu'on ne les voit plus : pas d'images). On réglemente la mendicité et la présence de chiens. Alors que c'est lorsque mendiants et chiens sont agressifs, qu'ils sont condamnables. Bien sûr, des militants sincères s'insurgent, des bonnes âmes aussi qui n'auront jamais devant leur propriété un pauvre hère affamé, faisant ses besoins au bord du trottoir, ou laissant ses chiens japper et menacer le passant. La mendicité agite les bonnes consciences : que faire, donner (et si ce n'était pas un vrai pauvre, et s'il allait boire ce que je lui donne, et si j'entretiens ainsi l'oisiveté), pas donner (et s'il meurt de faim à cause de mon absence de générosité). Vrai dilemme qui se conclut parfois par une sorte de pari de Pascal (je ne prends pas un grand risque en lui donnant une petite pièce).

   Pourtant, il y a d'autres réponses possibles. Partout en France, des associations, des individus bénévoles, des représentants de l'administration montent des actions pour répondre plus efficacement au problème posé. Loin de la plupart des médias qui n'en ont que faire. Il s'agit non de s'apitoyer (surtout autour des fêtes de Noël, et quand la neige tombe de préférence) mais de trouver concrètement des solutions. Afin que ces hommes, ces femmes, parfois ces enfants cessent de risquer leur vie dans la rue. Puissent se soigner, car la plupart sont atteints d'affections graves, non soignées, ce qui explique leur forte mortalité. Bien sûr qu'au fil des ans, beaucoup ne conçoivent plus leur vie en dehors de la rue, parce qu'ils n'ont connu que ça. Mais très rares sont ceux qui la préfèrent réellement à un appartement qui serait le leur. Beaucoup ont connu des jours plus fastes, ont vécu "normalement", puis une perte d'emploi, une séparation, une dépression les ont fait basculer. Déchus, ils se sont installés dans la déchéance. Ils n'ont plus en eux les ressorts pour en sortir.


Morts_dans_la_Rue.jpg Sur le site mortsdelarue.org


La Maison Goudouli

A Toulouse, cette Maison du nom d'un poète local a été créée en 2011 suite à une action menée par des travailleurs sociaux qui ne supportaient plus de voir des gens à la rue, alors que le 115 était engorgé, et que, pour certaines personnes en danger immédiat, il fallait pouvoir les héberger sur la durée. Ils organisèrent un squat dans un bâtiment public inoccupé. C'est ainsi que la Maison Goudouli fut créée, après bien des vicissitudes mais désormais avec un financement de l'Etat et de la Fondation Abbé-Pierre. S'il est interdit de boire dans les chambres (décision prise en conseil de maison, donc par les hébergés eux-mêmes), s'ils rentrent au foyer alcoolisés, ils ne sont pas exclus. Et leur séjour n'est pas à la journée comme dans les centres d'accueil. Résultat : il n'y a plus d'hospitalisations pour raisons sociales ou d'alcoolisation, ce qui constitue une économie de milliers d'euros pour l'hôpital (1).

Jardin_Goudouli.jpg Jardin de la Maison Goudouli à Toulouse [mur Facebook La Maison Goudouli]


Un chez soi d'abord

Une expérimentation dénommée "Un chez soi d'abord", pilotée par la Dihal (Délégation interministérielle à l'hébergement et à l'accès au logement) en direction des sans-abri atteints de troubles psychiques sévères, est menée à Lille, Paris, Marseille et Toulouse depuis 2011. S'inspirant d'une expérience américaine (Housing First), elle consiste à comparer la prise en charge dans chaque ville de 100 bénéficiaires (hébergement, soins soutien à des activités) avec 100 autres personnes ne bénéficiant pas d'un tel accompagnement. Les résultats de la recherche seront connus fin 2015 mais déjà les constats tels que rapportés par le Docteur Pascale Estécahandy, lors d'un colloque du Journal de l'Action Sociale et du Développement Social à Toulouse le 14 novembre 2013, sont prometteurs. Malgré de fortes pathologies mentales, les 2/3 des personnes de l'échantillon tiennent le coup dans cette expérience (2).  

DSCN6395.JPG Pascale Estécahandy au colloque du JAS [Ph. YF]

 

De façon générale, dans toutes les villes ou presque des actions sont menées, par l'Etat surtout, les municipalités, les départements, les associations, souvent discrètement pour ne pas offusquer le bon citoyen qui ne doit pas trop s'inquiéter de l'utilisation de son impôt. A Toulouse, le Groupement Amitié Fraternité (le GAF) réalise un gros travail, avec à sa tête Jean-Marc Legagneux, lui-même ancien SDF. Le Lieu d'Accueil Temporaire, à Thoiras, dans le Gard, valorise la rencontre entre de jeunes routards et des agriculteurs. A Auch, La Baraka, s'inspirant des projets du GAF, est un lieu d'accueil pour les routards, qu'ils gèrent eux-mêmes, sous la responsabilité de l'association d'insertion Regar (3).

Des associations, sous financement public, accompagnent des SDF. Un travailleur social me raconte l'histoire d'un homme qui avait 30 ans de rue et avait jusqu'à 3gr d'alcool dans le sang certains jours : "on lui cassait la gueule régulièrement pour lui piquer son RSA". Un accompagnement concerté entre l'assistante sociale de l'hôpital, le CCAS (portage de repas), l'Aide Sociale et l'association d'insertion a permis l'entrée de cet homme sur un appartement géré par l'association. "Depuis un an, il ne picole plus. Il a 30 ans de moins". Finalement, il a pu se reloger dans le privé. Et cet autre homme qui pleure de joie le jour où il entre dans un appartement à lui pour la première fois depuis si longtemps. Angélisme ? Pas du tout, ce type d'accompagnement social se fait avec rigueur, sans apitoiement, avec des exigences et une progression régulière afin que la personne retrouve réellement les repères d'une vie en société qui n'est plus soumise au risque vital permanent.  

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   (1) Voir Retour à la Maison Goudouli dans Les Actualités Sociales Hebdomadaires du 18 avril 2014. Site de la Maison Goudouli : http://www.lamaisongoudouli.lautre.net

Dans un prochain article, je reviendrai sur l'histoire de cette Maison et sur son activité actuelle.

 (2) Je me suis déjà fait l'écho de ce colloque dans un billet qui évoquait la démission du délégué interministériel de la Dihal, le Préfet Alain Régnier : ici.

 (3) Ces trois actions sont présentées dans un rapport ici : http://fr.calameo.com/read/001569890974329da0f3f

Collectif Les Morts de la Rue :

Son site : http://www.mortsdelarue.org/spip.php?article266

Edition participative sur Mediapart : http://blogs.mediapart.fr/edition/vivre-la-rue-tue


Youtube : faire pleurer dans les chaumières pour ceux qui n'en ont pas

On trouve sur Youtube des vidéos qui tendent toutes à montrer combien les gens sont sympa avec les SDF ou combien les SDF sont solidaires entre eux. Du coup, les commentaires versent leur petite larme, et le visionnage fonctionne bien et les royalties tombent dans l'escarcelle de je ne sais pas qui.

SDF_100_dollars.jpg Que fait un mendiant avec 100 $ [Youtube]

L'une montre un jeune homme remettant 100 $ à un mendiant, interloqué, qui a vite les larmes aux yeux. Puis, à son insu, il le suit avec sa caméra pour voir ce qu'il fait de cet argent. L'homme entre dans un magasin à l'enseigne "Liquor" ! Qu'a-t-il acheté ? De l'alcool ? Il va à la rencontre d'autres mendiants, et leur apporte des victuailles. Aussitôt interviewé, il dit ne pas les connaître. Beau conte de Noël (peut-être bidonné).

Une autre filme dans la rue en Allemagne une scène où l'on voit un mendiant être entouré soudainement par trois jeunes gens qui jouent et chantent et ainsi recueillent l'aumône accordée par les passants. L'homme assis par terre est ébahi. Et aussi les Anonymus qui font craquer un mendiant, grâce à leur façon d'interpeller, efficacement, les passants pour qu'ils soient généreux envers cet homme, Hongrois, qui pleure, sans un mot.

Anonymus_et_SDF_en_pleurs.jpg Anonymus et le mendiant en pleurs [Youtube]

A noter que ces vidéos sont la plupart du temps annoncées comme concernant des "SDF", comme si le mot "mendiant" était banni. Or rien ne dit qu'il s'agit de SDF.

https://www.youtube.com/watch?v=uaT9xkGPOm0


Villages provisoires

FranceTVinfo a publié cette information sur un ancien entrepreneur lyonnais qui a installé sur un terrain vague des bungalows pour loger des SDF. Il a 75 ans et dit avoir lancer cette action après avoir découvert un jour une jeune mère avec un bébé de quelques jours réfugiée dans une cabine téléphonique. A noter que le site de Dieudonné (quenelplus.com) diffuse cette info, pour s'en féliciter, sans s'être aperçu apparemment que ce patron se nomme Alain Sitbon. A noter également que l'instrumentalisation de la pauvreté est, décidément, un phénomène bien exploité puisque ce site appelle les "personnes en précarité" et les "plus démunis" à venir au Théâtre de la Main d'Or tous les jeudis pour une "distribution gratuite d'un café, d'une soupe, d'un sourire et d'un peu de chaleur".

village_sprovisoires_SDF.jpg [franceTVinfo]


Cabanes pour SDF :

Deux jeunes architectes de Strasbourg ont inventé une capsule fermée grande comme une place de parking pour protéger les SDF en période de grand froid. D'autres, avant eux, avaient déjà proposé des cabanes en carton ou des tentes Decathlon.

Abris_Alsace.jpg[Photo L'Alsace]




Billet n°168

Billets récemment mis en ligne sur Social en question :

La pauvreté à Saint-Etienne

Le Monde : pauvreté et insalubrité riment avec Sainté

Le Scandale Paradjanov

Lenglet (and) Co

Bébés donnés ou abandonnés

 

 Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr

@YvesFaucoup

 [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question]

 

 

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