Pour que les hommes accèdent aux «métiers de femmes»

IVG : liberté

Le débat sur l’égalité a été relancé par le projet de loi porté par Najat Vallaud-Belkacem. Un des premiers points qui a provoqué un tollé à droite : l’IVG. La loi prévoyait depuis 1975 que pouvait recourir à une IVG « la femme que sa grossesse place dans une situation de détresse ». Le projet de loi remplaçait cette phrase par : « la femme qui ne souhaite pas poursuivre une grossesse ». A noter que les médecins qui pratiquent actuellement des IVG ne procèdent pas à un interrogatoire visant à vérifier que la femme est en situation de détresse (notion d’ailleurs bien difficile à établir). Au moment où l’Espagne remet en cause le droit à l’avortement, et où des manifestations contre l’avortement ont lieu à Washington et à Londres, il est apparu à certains qu’il fallait réaffirmer ce droit.

 

Les anti-IVG sont aussitôt montés au créneau ainsi que des hommes politiques de droite estimant que ce n’était pas nécessaire de relancer ainsi un débat sur l’IVG. Cela rappelle les premiers temps de l’IVG : déjà la loi voulue par un chef d’Etat de droite n’a été adoptée que grâce aux votes des députés de gauche, puisque les deux tiers des députés de droite votèrent contre. Ensuite, on a connu des médecins qui estimaient avoir le droit d’évaluer la demande dela femme. En Franche-Comté, l’un d’eux était allé jusqu’à organiser un comité (composé d’amis à lui, dont un écrivain) chargé d’évaluer s’il y avait détresse et de statuer sur la demande d’IVG. Une protestation publique de diverses organisations, accusant ce médecin d’avoir mis en place un véritable « tribunal », obtint que cette initiative, non prévue par la loi, cesse.

 

La loi de Simone Veil avait instauré un entretien préalable mené bien souvent par des assistantes sociales. L’objectif était d’informer la femme qu’elle pouvait être aidée pour élever l’enfant si elle poursuivait sa grossesse. Quelques personnes, chargées de ces entretiens, réfractaires à l’IVG, dissuadaient la femme à avorter, l’incitaient éventuellement à abandonner son enfant.

 Manif_19_01_14.jpg Manifestation du 19 janvier à Paris [Photo AFP sur site nouvelobs, capture d'écran]

En 2001, sous Lionel Jospin, lorsqu’une loi est promulguée supprimant l’entretien obligatoire pour la femme majeure, considérant qu’elle savait à quoi elle s’engageait, qu’elle avait la liberté d’affirmer qu’elle vivait une grossesse comme une détresse et que cet entretien ne faisait que retarder l’intervention, aucune protestation n’a lieu, aucune manifestation n’est organisée. En 2004, sous Jacques Chirac (Jean-Pierre Raffarin, premier ministre, Nicolas Sarkozy ministre de l’économie et des finances), quand la loi relative à la politique de santé publique se donne, entre autres, pour objectif « d’assurer l'accès à une contraception adaptée, à la contraception d'urgence et à l'IVG dans de bonnes conditions pour toutes les femmes qui décident d'y avoir recours », personne ne s’offusque sur le fait qu’il s’agit bien d’une décision de la femme, sans qu’il soit précisé à nouveau qu’elle doit être en « détresse ». Pourtant, aujourd’hui, la simple suppression de ce mot dans la loi fait descendre dans la rue le 19 janvier des milliers de manifestants proches de milieux catholiques intégristes, qui luttent depuis des années contre l’IVG, l’accusant d’être «un « génocide médical », profitant d’une ambiance aujourd’hui délétère en France et du soutien de quelques évêques et du pape François qui, tout en ayant sur bien des questions sociales des propos progressistes, a qualifié récemment d’« horreur » le recours à l’avortement.

 

ABCD : égalité

Le fait que l’Education nationale organise des journées de l’ABCD de l’égalité, dans un but de lutter contre les stéréotypes qui assignent des fonctions déterminées aux garçons et aux filles, puis aux hommes et aux femmes, provoque une nouvelle révolte incompréhensible. Ces crispations en disent long sur l’état d’une société inquiète, dans laquelle certains citoyens semblent craindre de perdre leurs repères, hantés par la suspicion, le complot. Mais elles sont signes aussi des manœuvres délibérées menées par des manipulateurs d’extrême droite, qui ont eu tout loisir d’exprimer le 26 janvier, « Jour de colère », leur racisme, leur antisémitisme, et leur haine contre la République, avec cet étrange rapprochement entre intégristes et extrémistes islamistes et catholiques. Ceux qui combattent ces notions d’égalité en appellent à des conceptions d’un autre temps et inventent des accusations farfelues, dans le seul but de paniquer les parents et de faire le buzz sur les réseaux sociaux. Les fantasmes qui s’expriment là, par exemple sur la « sexualité concrète » enseignée aux enfants de l’école maternelle, sont particulièrement inquiétants quant à la personnalité d’individus qui ont à ce point besoin de se vautrer dans un délire sexué. Et qui pour ce faire ne craignent pas de manipuler les faits, les chiffres et les idées. Et d’agresser (parfois physiquement) des enseignants et aussi des parents d’élèves qui ne les suivent pas dans ce délire. Ces attaques contre les enseignants, qui font au mieux leur travail de transmission des savoirs, des savoir-faire et des valeurs (d’égalité, par exemple, fondamentale dans notre démocratie), sont indignes, insupportables. Elles éloignent d’autant la résolution des vrais problèmes auxquels l’éducation est confrontée : un niveau nettement en baisse, désespérant, qui devrait mobiliser l’ensemble de notre société (en premier lieu, en soutenant les enseignants).

 DSCN8507.JPG [Photo YF]

Certains plus modérés prétendent que l’égalité est atteinte et qu’il n’y a plus de combat à mener. Or la nécessité de permettre aux femmes d’effectuer des carrières égales à celles des hommes et d’accéder à des postes traditionnellement tenus par des hommes, reste d’actualité. Certes, partout a été encouragé le partage des tâches dans les couples. On a vu beaucoup de femmes occuper des emplois dans la police, l’armée, les transports. La revendication d’une égalité entre les salaires à emploi identique, d’une facilitation des carrières non impactées par les arrêts pour maternité, d’accès égal aux postes d’encadrement, aux fonctions politiques est admise par la majorité des citoyens, mais le chemin pour l’entière égalité sera encore long.

 

D’autant plus qu’il ne faut pas seulement revendiquer l’égalité des femmes avec les hommes, dans l’accès aux emplois, mais l’inverse aussi. Certainement parce qu’elles mettent au monde les enfants, qu’elles s’en occupent à la maison, lorsque les femmes sont sorties de la maison pour aller travailler, elles ont été le plus souvent cantonnées dans des emplois liés à la famille : la petite enfance, l’aide à domicile, l’assistance, le care, mais aussi, dans les usines, la fabrication de produits utiles aux femmes (Moulinex, par exemple)… pour sortir plus vite de leur cuisine quand un double revenu est devenu nécessaire (1).

 

 

Fraternité

Certains métiers, longtemps dévolus aux femmes, restent largement à majorité féminine : pire, ils se reféminisent. Par exemple, assistant de service social : lorsque je débute mes études pour ce métier en 1967, il y a en France 50 diplômés assistants sociaux hommes. Deux d’entre eux m’ont convaincu que c’était un beau métier. Je suis intéressé par le social, pas par une fonction qui ne pourrait être occupée que par des femmes. Je suis le seul garçon dans la promotion (ce sera souvent le cas dans ma carrière). Il est vrai que la profession est alors très tournée vers la famille et les enfants, ce qui explique sans doute, sans le justifier, la difficulté pour des hommes de s’investir dans ce travail. Par ailleurs, il est très connoté « féminin » (l’assistante sociale) : le masculin est peu utilisé, ce qui peut rebuter des jeunes gens qui ont été élevés dans les fameux stéréotypes, aujourd’hui contestés. Les temps ont changé : le contenu des tâches a considérablement évolué. La question du social n’est plus une affaire marginale : elle envahit tous les domaines. Pourquoi agir pour la protection de l’enfance serait une activité exclusivement féminine ? Pourquoi intervenir sur les conditions de travail dans les entreprises devrait être réservé à des femmes ? Pourquoi l’aide apportée aux familles ou personnes isolées confrontées à la pauvreté ou la précarité ne pourrait pas être assurée par des hommes ? Pourquoi l’accompagnement social en vue de l’insertion sociale ou professionnelle nécessiterait un professionnel de sexe féminin ?

 DSCN1503.JPG Danseurs, Castéra-Verduzan 2007 [Photo YF]

C’est ainsi que les garçons sont venus sur ce métier dans les années 90, et pouvaient représenter 10 % des promotions. Filles et garçons étaient alors nombreux à se situer dans une démarche de « militance sociale ». Aujourd’hui, certaines promotions en France sont redevenues exclusivement féminines : pour des raisons difficiles à définir. Certainement parce que les salaires ne sont pas à la hauteur, c’est-à-dire à peine plus que le Smic en début de carrière  (métier à forte responsabilité mais diplôme reconnu bac + 2 seulement, malgré trois ans d’études). Sans doute parce que le social perd son caractère attractif pour les jeunes. Mais sûrement parce que les stéréotypes perdurent : on ne peut venir faire un métier qui semble réservé aux femmes. 

 

Et c’est vrai pour d’autres métiers du secteur éducatif et social : les éducateurs spécialisés sont désormais massivement des éducatrices, et les animateurs des animatrices. Les conseillères en économie sociale et familiale sont presque exclusivement des femmes. Idem pour les techniciennes de l’intervention sociale et familiale, les éducateurs de jeunes enfants. Dans le secteur médico-social, puériculteurs et sages-femmes hommes sont excessivement rares : ce n’est pas le domaine d’intervention qui le justifie mais bien les préjugés (car pédiatres et gynécologues hommes ne manquent pas).

 

Ce sujet est relativement peu abordé : car les hommes, minoritaires, tirent profit de cet état de fait (beaucoup n’auraient jamais accédé à des postes d’encadrement si la répartition hommes-femmes avait été égalitaire : ils auraient été confrontés à une concurrence dont ils auraient pu faire les frais), et les femmes sont prises entre le regret de cette absence de parité et le fait qu’elle leur permet d’accéder à des métiers plus facilement qu’ailleurs. Donc c’est le statu quo.

 

Les questions sociales (de la petite enfance à la vieillesse) n’ont pas de sexe. Les tentatives publiques pour y répondre relèvent des fondements même de notre démocratie : dans la liberté, l’égalité et la fraternité. La solidarité ne se décline pas au féminin, ni au masculin d’ailleurs, mais avec humanité. Compte tenu des a priori qui ont encore la vie dure, féminiser l’action sociale c’est lui réserver une fonction de seconde zone. C’est persister à l’afficher comme une activité moins noble que d’autres, plus « masculines ». C’est pourquoi je mène le combat sur ce blog pour déjouer les instrumentalisations de toutes sortes, dont celle qui consiste à prétendre, conformément aux vieilles traditions, qu’il est dévolu aux femmes de porter, avec gentillesse et générosité, l’attention aux plus démunis ou aux enfants victimes (par exemple, Première Dame patronnesse et  ministres de la santé et du social souvent femmes, comme c’est le cas actuellement).

 

La lutte pour la parité a encore beaucoup de pain sur la planche : en particulier pour faire converger vers des métiers perçus comme féminins des hommes qui y rechignent. Car la parité n’est pas qu’une question de justice mais aussi une nécessité d’équilibre. La société est faite d’hommes et de femmes. Chacun doit prendre sa part : c’est bien ce que tous les intégrismes ne supportent pas. 

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(1) La sociologue Nadine Lefaucheur avait très bien expliqué cela dans un article de Politis (nov.déc.94-janv.95).

 

 

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