Les « experts » : haro sur le social

 

 

Depuis que nous sommes plongés dans une crise financière, les experts économiques et politiques se bousculent sur les plateaux de télévision pour asséner leurs certitudes sur la situation économique de la France. Certains se sont faits une spécialité, cultivant le catastrophisme, dramatisant à l’excès, annonçant quasiment la fin des temps, eux qui n’avaient rien vu, rien dit, rien fait, malgré quelques signes avant-coureurs.

 

Plus la situation est grave, plus le discours ultralibéral espère pouvoir gagner du terrain. Sans vergogne, car les excès du libéralisme sont la cause essentielle des malheurs des temps : effet de la crise des subprimes aux USA, placements toxiques, spéculations tous azimuts des banques que les Etats durent renflouer (1), système de financement de la dette publique. Subsidiairement, il y a quelques royalties à encaisser en s’affichant sur des plateaux de télévision complaisants : indemnités perçues pour ainsi pontifier et  publicité gratuite pour le dernier ouvrage publié.

 

Ainsi Agnès Verdier-Molinié, directrice de la Fondation pour la recherche sur les administrations et les politiques publiques, est régulièrement invitée pour déverser sa hargne contre la fonction publique, délivrant des chiffres d’études sérieuses, selon elle, réalisées par l’IFRAP proche de l’UMP, s’évertuant à longueur d’émissions à livrer les montants des dépenses sociales, entretenant sans cesse la confusion entre dépenses de sécurité sociale (santé, prestations familiales, retraites) et prestations versées aux plus démunis. Elle cherche désespérément à convaincre que la France se ruine avec les aides de l’assistance, mais se gardera bien de préciser que le RSA de base c’est 1,4 % des dépenses de protection sociale, soit 8,5 milliards d’euros sur 620 (2). Elle considère que les petits boulots à 400 € par mois, comme en Allemagne, « c’est mieux que de rester chez soi à ne rien faire » (Mots croisés  sur France 2, le 3 décembre 2012).

 

Nicolas Beytout, ancien directeur des Echos, délivre sa bonne parole avec componction (jusqu’à dire un jour sur France 5 que 30 000 postes remplacés dans l’Education nationale, suite à un départ en retraite, équivalent à 30 000 créations d’emplois). Non content de sévir dans C dans l’air, émission quotidienne sur France 5, lui qui fut vilipendé par ses collègues des Echos pour avoir trop ostensiblement soutenu Nicolas Sarkozy, dont il fêta la victoire au Fouquet’s, clame ses professions de foi ultralibérales dans une chronique sur France Inter. Un jour, il s’en prit à la Ville de Paris, responsable de la crise de l’automobile puisqu’elle restreint l’accès des voitures dans la capitale (France 5, 4 septembre 2012). Il répète à l’envi que les dépenses de prestations sociales doivent être réduites de façon drastique. Lui qui fut le patron du pôle média de LVMH, lui qui défend à qui mieux mieux les thèses du MEDEF, lui le journaliste « objectif » s’étranglait d’indignation devant les décisions du gouvernement, qu’il qualifie à plusieurs reprises de « folles » (émission de J.M. Colombani sur France Inter le 7 décembre 2012).

 

François Lenglet, transfuge de BFMTV, où il baignait dans la pensée unique de la finance, est arrivé à la tête de la rédaction de France 2, après l’élection de François Hollande, et après avoir fait étalage de son grand art au cours des débats politiques de la chaîne (« Des paroles et des actes »): dresser des courbes parfois très simplifiées mais avec l’espoir de clouer le bec à l’invité. Le 25 septembre 2012, au JT de 20 h, il n’hésite pas à nous « révéler » que Sanofi licencie, malgré 5 milliards d’euros de bénéfices, parce que les actionnaires réagissent aux mesures d’imposition prises par le gouvernement de gauche. Il parle de « réponse coup pour coup », terminant, comme d’habitude, sa péroraison par un sourire digne du Lou Ravi de la crèche. Et ce sur une chaîne du service public, en toute impunité. Et l’oracle de livrer ses sages analyses chaque jour, toutes aussi frappées de l’utra-libéralisme jusqu’au jour où il finit par atténuer quelque peu son propos, quand il s’aperçoit tout de même des dégâts de l’austérité dans les pays du Sud. Au cours d’une émission de Franz-Olivier Giesbert (qui joue lui aussi les experts sur tous les plateaux de télévision), le 3 décembre 2012, sur France 3, François Lenglet s’oppose à toute nouvelle fiscalité pour les entreprises, considère qu’imposer les hauts revenus cela ne rapporte rien, mais il estime qu’il faudra tout de même taxer les retraités car « ce sont les baby-boomers qui ont favorisé la dérégulation », provoqué la crise financière et fait explosé la dette publique. C’est selon lui « la fin de l’âge d’or de l’Etat providence dont les personnes âgées ont bénéficié », dépenses sociales qu’il nomme « déficits impunis » !

 

C dans l’air sur France 5 : le repaire des experts

 

Marc Fiorentino n’est pas triste non plus : président d’une société de bourse, il a été plusieurs fois sanctionné par l’AMF (l’Autorité des marchés financiers). Il a par ailleurs annoncé au début de l’an dernier que si François Hollande était élu la France serait attaquée par les marchés (il parlait, sur le site de la Tribune le 6 février 2012, de « veillée d’armes » dans les milieux financiers anglais et américains) : non seulement il ne s’est pas excusé pour une telle erreur (les taux d’intérêt n’ont jamais été aussi bas), mais l’émission C dans l’air continue à l’inviter régulièrement. Il se moque des contrats de génération, en appelle à la baisse du montant des pensions de retraite et affiche sa vulgarité en insultant en direct le président de la République et en se riant de la réforme bancaire.

 

Bien sûr, dans cette même émission, il y a tout le staff du Figaro : Carl Meeus, Yves Thréard, et le chroniqueur Ivan Rioufol qui sue la haine anti-gauche, donnant parfois l’impression de se surprendre lui-même d’avoir une belle audace en tenant de tels propos. Mais on est entre gens de bonne compagnie : il n’échappe à personne que là s’exprime un discours d’extrême droite, haineux, étriqué, engoncé dans un rejet de la différence, dans le refus du progrès, mais on le ménagera. L’émission doit rester calme, pas de remous. Et aussi Guillaume Roquette (qui était encore récemment à Valeurs actuelles, plus à droite encore que le Figaro) et qui se plaint que « le système tient », car cela empêche d’imposer des solutions draconiennes aux Français. Tous ces « journalistes » ont un patron, sénateur UMP, ancien maire de Corbeil-Essonnes, qui achète sans vergogne ses électeurs à coup de billets de banque, ils le savent, mais évidemment ils ne commenteront en aucun cas les dérapages du constructeur du Rafale.

 

Christophe Barbier, directeur de L’Express, omniprésent, au débit si rapide qu’il n’a pas toujours le temps de réfléchir à ce qu’il dit, à moins que ce soit une tactique pour faire passer ses solutions extrêmes : d’une part, selon lui, il faudra bien faire des économies sur les « assistés » (« comme dit la droite », précise-t-il), d’autre part il clame son souhait de voir les salariés partir à la retraite à 70 ans (« sauf dans les hauts-fourneaux », ajoute-t-il généreusement) et les fonctionnaires perdre la garantie de l’emploi (22 février 2013). Il lui arrive d’appeler à la suppression de la cinquième semaine de congés payés, à la réduction des indemnités de chômage, et ironise sur l’Etat social qualifié « d’Etat mamma » (L’Express  du 4 novembre 2011). Un jour, il s’en prend à la loi DALO (droit au logement opposable), un autre il assène que l’Etat providence c’est fini, que « la sécurité sociale, la solidarité c’est remis en cause » (5 mars 2013).

 

Ghislaine Ottenheimer, rédactrice en chef de Challenges (magazine allié au Nouvel Observateur) est également une habituée de cette émission. Comme les autres, elle sait tout sur tout. Elle gémit sur les pauvres riches mal aimés (selon elle), elle insulte la ministre du logement quand celle-ci parle de réquisitionner les logements vacants à Paris (son argument, en substance : « si vous vous absentez six mois, on ne va tout de même réquisitionner votre appartement ! »). Elle s’insurge contre les normes imposées, dans la construction, en faveur des handicapés, et propose de construire du logement social, des tours au-dessus des périphériques (5 décembre 2012). L’affaire des subprimes, ce n’est pas la faute des banques mais de l’Etat américain qui « a distribué du crédit à tout vent, y compris aux pauvres, aux banlieues noires ».

 

Mathilde Lemoine, de la banque HSBC, professeur à Sciences Po, ne dérogera pas à la règle du discours unique : trop de dépenses sociales, mais elle se gardera bien de nous faire des révélations sur la complicité de sa banque dans le scandale du Libor, passé inaperçu pour le grand public, au sujet duquel l’émission est restée très discrète (3).

 

Et aussi Catherine Nay, qui sévit depuis tant d’années sur les plateaux de radio (Europe 1) et detélévision et passe beaucoup de temps à commenter le port de la cravate chez le président de la République, son manque de décision (se fondant non pas sur l’intervention de la France au Mali, mais sur les relations du président avec ses fils et avec Ségolène Royal), faisant de la psychologie de bazar en lui reprochant de se comporter « comme un homme qui n’a pas eu de père ». Ses opinons partisanes la conduisent à accuser Dominique Bertinotti (ministre) de s’être prononcée en faveur des mères porteuses pendant le débat sur le mariage gay (contre toute vérité).

 

En général, on a droit à quatre mousquetaires du libéralisme économique forcené. Outre ceux déjà cités, Philippe Dessertine (discours toujours pro-allemand qui annonce l’apocalypse et reproche aux Français de vivre au dessus de leurs moyens), Jean-Marc Daniel (fervent défenseur de Ricardo et de l’ultra-libéralisme), Nicolas Bouzou (très critique sur la fiscalité, les dépenses sociales et le coût du travail), Dominique Reynié (dirigeant d’un institut marqué à droite mais qui s’est montré plus modéré à partir du moment où il envisageait d’être candidat à la direction de Sciences-Po). Quelques fois, un avis contraire (ou deux rarement) a droit de s’immiscer dans le débat (comme Philippe Frémeaux d’Alternatives économiques ou un syndicaliste). Roland Cayrol est plus modéré : du coup certains commentaires d’excités, sur le site de l’émission, l’accusent d’être un fieffé gauchiste, comme Elie Cohen serait un pur « socialiste » !

 

Pour donner le change, on a bien fait appel à une cousine de François Hollande, Hélène Pilichowski, soudainement propulsée au devant de la scène, ici et dans d’autres média, mais finalement elle se révèle pas très tendre avec le cousin. Quant aux journalistes du Nouvel Observateur, certains (pas tous) causent comme leurs collègues du Figaro. Honte à cette presse dite de gauche, bobo pour le coup, qui se goberge sur les frasques de DSK et les manœuvres minables d’une maîtresse intello, mais néglige la souffrance de ceux qui subissent une économie mise à terre par des financiers sans scrupules, défendus par des « experts » en économie dévoués.

 

C’est Lagardère qui est dans l’air

Ces économistes n’ont pas vu l’erreur du FMI (qui s’est trompé dans ses prévisions entre politique de rigueur et conséquence sur la croissance et le chômage). Ils encensent les réussites de l’Allemagne mais taisent ses faiblesses ou manipulent les comparaisons. Lors de l’affaire Depardieu, ils larmoient sur la confiscation fiscale en France, sans informer sur la réalité de l’imposition en Belgique. Ils ont tout compris : la crise économique c’est la faute aux salaires trop élevés, aux 35 heures, au contrat à durée indéterminée (qu’il faudrait supprimer, a dit l’un d’eux) et aux dépenses sociales. Ils accusent : il y a trop de fonctionnaires territoriaux, mettant en évidence la plupart du temps leur méconnaissance totale des missions réelles des collectivités locales. Ils s’en prennent au service public, aux notions de solidarité. Ils se soucient du tiers comme du quart des plus démunis (4), sauf pour vilipender les dépenses d’assistance : C dans l’air a consacré cinq émissions en une semaine au rififi au sein de l’UMP, mais pas une seule à la conférence nationale pour le lutte contre la pauvreté en décembre dernier (5).

 

Ils appartiennent à diverses coteries, instances où l’on ressasse, entre gens du même monde, grassement rémunérés, toujours le même discours anti-social (6). Certains donnent le sentiment d’être en service commandé, au service de la finance, à cent lieues des vrais problèmes vécus par la population. Ce qui est grave c’est non seulement qu’ils sont (presque) les seuls à occuper le terrain médiatique mais qu’en plus ce sont leurs conceptions qui sont à l’œuvre dans l’économie de notre société et qui entraînent de la récession, du chômage, de l’exclusion, de la misère sociale pour beaucoup, et de copieux profits pour d’autres. Ce qui est en cause c’est leur suffisance, leur impudence, c’est leur culot à vouloir faire passer leur opinion pour parole d’Evangile, pour objective, pour spécialiste, pour « experte », sans aucune alternative. La démocratie c’est le débat contradictoire afin que chacun puisse se faire son opinion : ce n’est pas la pensée unique.

 

Pourquoi le 27 novembre 2012, France 5 a diffusé une émission exceptionnelle intitulée « Voyage au bout de la crise », animée par le journaliste Philippe Meyer dans laquelle plusieurs économistes du mouvement Les Economistes atterrés étaient invités et tenaient des propos forts sur les causses de la crise, propos jamais ou très rarement entendus dans C dans l’air ? (7).

 

Pourquoi cette chaîne du service public diffuse chaque jour une émission de débat, qui pourrait être passionnante si elle était contradictoire, avec des idées, des options divergentes, des reportages d’actualité immédiate, mais qui se révèle être une entreprise de propagande, favorable aux idées les plus rétrogrades sur le plan social, les plus favorables à l’économie dite libérale ?

 

Sans doute parce que C dans l’air n’est pas une émission du service public mais une émission du groupe Lagardère (à travers sa filiale Maximal Productions), qui, après avoir fait beaucoup d’argent dans l’armement, contrôle 33 % du groupe EADS et 126 titres de presse (dont Elle, Paris Match, Europe 1), 11 chaînes de télévision, 25 sites Internet. Le PDG, Arnaud Lagardère, qui se ridiculise régulièrement dans les médias avec sa Jade, top modèle belge, est un très proche de plusieurs leaders de l’ex-majorité. Comment pourrait-il financer une émission qui non seulement comprenne ce que vivent réellement les Français, mais aussi tente d’expliquer sans parti pris les orientations et décisions du gouvernement ? L’animateur de l’émission, Yves Calvi, que France 2 sollicite aussi pour animer Mots croisés, est un affidé de Lagardère : s’il est bien dans l’idéologie dominante ultra-libérale (malgré ses airs débonnaires), il ne choisit même pas les invités. Ils lui sont imposés par l’équipe de production qui est installée dans les locaux mêmes de Lagardère (le long de la Seine à Boulogne-Billancourt), l’émission se déroulant à Europe 1 (le Parisien du 17 février 2012).

 

Pourquoi le CSA tolère un tel dérapage sur le service public ? Mystère. Pourquoi les journalistes des médias, qui ne professent pas cet ultra-libéralisme, restent relativement discrets sur le caractère manipulateur de cette émission ? Mystère également. Dans l’espoir d’être un jour invités à la table des experts ?

 

Yves Faucoup

Ancien directeur de l’action sociale dans un département, consultant et enseignant en action sociale et en développement social local

 

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(1) Voir le film Le Grand retournement, de Gérard Mordillat, sur un texte, en alexandrin, de l’économiste Frédéric Lordon.

 

(2) Elle milite ardemment contre la fonction publique, contre les services publics et s’ingénie à vouloir prouver, par exemple, que l’absentéisme des fonctionnaires est nettement supérieur à celui du privé. Pour ce faire, elle n’hésite pas à remettre en cause une étude sérieuse de la Dares (ministère du travail), s’appuyant, elle, sur les chiffres d’un cabinet privé pourtant contestés car prenant pour référence un échantillon trop étroit (Le Monde du 5 mars).

 

(3) Ce scandale, non jugé pour le moment, a consisté en une fraude sur l’annonce, par l’indice du Libor, de taux d’intérêts minorés : tout contrat (prêts, transactions diverses) basé sur un taux variable peut avoir été pénalisé par cette tricherie, qui impacte une somme mondiale de (tenez vous bien) 615 000 milliards d’euros !

 

(4) Je n’ai pas cité Christian Saint-Etienne, certes un libéral convaincu mais qui argumente et qui sait nuancer son propos et prendre la défense des laissés-pour-compte. Ni Bruno Jeudy, du JDD, journal pas très ouvert aux idées sociales, mais qui, lui, est bien informé et n’est pas militant de la cause libérale.

 

(5) Même si ces informations ne faisaient pas le printemps, C dans l’air n’a jamais dit que le montant de la dette publique avait un peu baissé en décembre 2012 (de 15 milliards €) ni que le déficit de la balance commerciale s’était réduit en 2012. Il ne faut surtout pas annoncer de bonnes nouvelles. Comme ces « experts » ne commentent guère le niveau de la bourse (plutôt en hausse depuis quelques mois), ni la faiblesse des taux d’intérêts sur les marchés financiers (qui constitue une « économie »  pour le budget de la France non négligeable, qui se monte à plusieurs milliards). Ni le propos tenu par le représentant en France de Standard & Poor’s fin février : « le gouvernement a pris la mesure, cela va dans le bon sens ». Les « experts » ont continué à déverser des tonnes sur l’« inaction » de la France. Ils se sont auparavant moqués sans retenue du rapport Gallois, car trop modéré à leur goût, jusqu’au jour où le MEDEF l’a approuvé.

 

(6) Laurent Mauduit, dans Les imposteurs de l’économie (Jean-Claude Gawsewitch, 2012) donne beaucoup de détails sur certains « experts » que je cite dans cet article.

 

(7) Dont Christophe Ramaux, professeur d’économie à la Sorbonne, auteurde L’Etat social, pour sortir du chaos néolibéral (Mille et une nuits, 2012).

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