Pour une transparence des revenus des « experts » qui prônent l’austérité

 Jean-François Copé, piqué au vif par les révélations du Point sur ses petites magouilles financières à la tête de l’UMP, a réclamé que les médias se soumettent « aux mêmes règles des déclarations d’intérêt que les parlementaires ». Chiche ! Il faudrait pousser plus loin la transparence : en particulier, contraindre les « experts » grassement payés, qui incitent les Français à se serrer la ceinture, à révéler leurs rémunérations. 

 

Jean-François Copé, piqué au vif par les révélations du Point sur ses petites magouilles financières à la tête de l’UMP, a réclamé que les médias se soumettent « aux mêmes règles des déclarations d’intérêt que les parlementaires ». Chiche ! Il faudrait pousser plus loin la transparence : en particulier, contraindre les « experts » grassement payés, qui incitent les Français à se serrer la ceinture, à révéler leurs rémunérations.

 

Bien sûr, le leader de l’UMP a choqué tout le monde (1) : ses amis, la gauche, et les journaux qui s’insurgent contre une telle contre-attaque, alors que le même Copé s’était violemment opposé à la loi sur la transparence discutée en avril 2013, suite au scandale Cahuzac. Son bras droit, Christian Jacob, avait milité pour empêcher tout accès par les citoyens aux déclarations des patrimoines des élus. Par dépit, il avait poussé le bouchon plus loin encore en estimant que, si les élus devaient effectuer de telles déclarations, ce devrait être le cas aussi pour « les hauts fonctionnaires, magistrats, journalistes, patrons d’organisations syndicales et d’ONG », na ! Et bien re-chiche !

 DSCN4208.JPG  [Photo YF]

Bien sûr, il ne suffit pas d’avouer ses revenus pour que cela fasse révolution. Ainsi les rares salaires que l’on connaisse sont justement les plus exorbitants : ceux des patrons du CAC 40 ou des joueurs de foot. On se demande comment une telle règle a pu être instaurée : ne serait-ce pas pour écraser le petit peuple de stupeur ? C’est tellement énorme qu’il n’y a plus rien à dire. Ces plusieurs millions d’euros par an offusquent, scandalisent, mais c’est sans conséquence.

 

Il n’empêche : je partage l’opinion de l’écrivain Régis Jauffret qui est le seul à avoir dit sur un plateau de télévision que si les invités révélaient leur salaire cela changerait tout. C’était à Ce soir où jamais, animé par Frédéric Taddéi, sur France 3 à l’époque, le 20 janvier 2012. Selon lui, peu perçoivent moins de 5000 € par mois, c’est plutôt de l’ordre de 10 à 12 000 €. Et de conclure en substance que, dans ces conditions, on parle différemment des plus démunis, des bénéficiaires du RSA. Un blanc, silence de mort, on passe vite à autre chose.

 

« Éditorialistes de bazar »

Dans la même veine, on se souvient sans doute de l’esclandre provoqué par Nicolas Dupont-Aignan sur Canal Plus le 13 avril 2012 pendant la campagne présidentielle. N’appréciant pas une critique de journalistes à l’encontre d’un homme politique (élu), il s’emballe et contre-attaque : « y en a assez de recevoir des leçons de ces éditorialistes de bazar qui vivent ensemble et écrivent les mêmes articles, de tous ces gens qui ne savent pas comment vivent les Français ». « Vous gagnez un argent fou, c’est une somme tellement exorbitante, qu’à force de jouer les bons samaritains... ». L’ambiance est si houleuse qu’il ne finit pas sa phrase et enchaîne : assez de « tous ces gens qui s’en mettent plein les poches ». « Si vous saviez comment vivent les Français, vous ne penseriez pas pareil, si vous sortiez un peu de votre petit milieu ». Et de lâcher, révolutionnaire : de ces gens-là, « on va s’en débarrasser un jour » !

 

En face de lui, Michel Denisot et Jean-Michel Aphatie sont outrés : ils essaient de se défendre avec des phrases du style « on ne vit pas dans la lune », sous entendu : on sait ce que vivent les Français, quand même ! Mais Dupont-Aignan est en verve, il a du préparer son coup. Alors il exige qu’ils fournissent le montant de leur salaire. Crime suprême. « Ridicule, vous nous traitez de voleurs ? Populisme ». Aphatie s’étrangle : « je le mérite mon salaire, mais je ne le dirai pas » Denisot : « ça ne vous regarde pas ». Et le candidat de Debout la République de répéter comme un métronome : « osez dire votre salaire » (2).

 Aphatie.jpg Jean-Michel Aphatie, « expert » : « je le mérite mon salaire, mais je ne le dirai pas » Canal Plus [capture d’écran]

Un saltimbanque (Cyril Hanouna) a, lui, brisé le tabou en révélant son salaire, en gémissant, car il considérait qu’il était insuffisant : 25 000 € mensuels selon ses dires (soit deux fois celui d’un ministre). Mais c’était tout de même pour tromper le public, puisqu’en réalité ses revenus mensuels seraient trois fois supérieurs. Et beaucoup de people des médias sont logés à même enseigne.

 

Et puisque j’ai débuté ce texte avec Jean-François Copé, je voudrais rappeler que quand il a assuré des fonctions d’avocats il y a quelques années, il percevait 20 000 € mensuels (pour quelques heures par semaine), en complément de ses revenus de maire et de député. Ce chiffre a été publié, c’est pourquoi je le cite, mais on peut imaginer que tout un quarteron de célébrités gagnent de la sorte des sommes astronomiques sans lien aucun avec ce qu’ils produisent.

 

Osez dire votre salaire avant de nous dire ce qui est bon pour la France

 

Bien sûr que les gains des pitres du Paf sont indécents. Leur talent, leur charge de travail, jamais ne justifieront ces excès. Leur notoriété, ils la doivent moins à eux-mêmes qu’au phénomène médiatique, qu’à l’impact d’une image à la télévision qui en fait des stars. Il en est de même pour certains journalistes de télévision : ils sont payés à coup de dizaines de milliers d’euros, pas pour leur extrême compétence, mais parce que passant dans le poste ils deviennent des incontournables. Et lorsqu’ils sont à la radio ou dans la presse écrite, ils font tout pour devenir des stars, c’est-à-dire en allant sur des plateaux de télévision, seule condition pour décrocher des gros salaires, et passer pour irremplaçables. En plus, les livres qu’ils publient régulièrement se vendent mieux (avec leur trombine en couverture).

 

Cette starisation qui induit d’énormes salaires est un scandale en soi. Mais plus révulsants encore sont les « experts », journalistes ou pas, qui à longueur de journée viennent dire aux Français qu’ils vivent au dessus de leurs moyens et qu’ils doivent accepter des mesures d’austérité, seule condition pour sortir le pays de la crise. Les FrançoisLenglet, Yves Thréard, Jean-Marc Sylvestre, Jean-Michel Apathie, Laurent Bazin, Franz-Olivier Giesbert, Christophe Barbier et tant d’autres, qui alignent des sommes rondelettes grâce à leurs multiples prestations bien payées, tout en réclamant le blocage du SMIC, sinon sa baisse, la réduction des congés payés et des prestations sociales, l’allongement de la durée du travail, ne sont pas qualifiés pour moraliser l’économie. Les citoyens sont en droit de les tancer de la sorte : « osez dire votre salaire… avant de nous dire ce qui est bon pour la France ». Car oui ces gens-là vivent sur la lune, dans leur petit monde, coupés des réalités, ignorant que certains de leurs compatriotes doivent survivre avec 30 fois moins de revenus qu’eux. Et ils insultent souvent et sans vergogne les responsables politiques, dont certains d’entre eux ne sont pas exempts d’abus, mais qui ont tout de même, eux, la légitimité élective.

 

Notre système, injuste, tient parce que ces inégalités sont soigneusement dissimulées. Tant que l’on reste au niveau des statistiques, on peut toujours proclamer qu’« entre 2008 et 2011, si l’on considère la masse globale des revenus en France, les 10 % les plus pauvres ont perdu environ 150 millions d’euros, alors que les 10 % les plus riches se sont enrichis de 18 milliards » (3), cela ne suffit pas à provoquer une insurrection. Tant d’autres chiffres confirment, à l’échelle de notre pays ainsi qu’au niveau mondial, cet accroissement flagrant des inégalités. Mais peut-être que cela a un effet cathartique. On est impuissant d’une part, on ne sait pas qui c’est d’autre part, excepté ceux qui viennent se trémousser en étalant leur fortune devant des gogos qui espèrent un jour les rejoindre et être les heureux élus à la grande loterie de la chance.

 

Mais si on savait combien gagne tel élu, tel fonctionnaire, tel conseiller, tel commerçant, tel industriel, ce serait concret. Non pour faire table rase : rares sont ceux qui prônent une égalité absolue. Des écarts de 1 à 10 sont raisonnables (comme le « premier ministre » Vincent Lindon le soutient dans le film Pater, d’Alain Cavalier). Rappelons que Jean-Luc Mélenchon, lors de la présidentielle, proposait un rapport de 1 à 20 dans les entreprises entre le salaire le plus bas et celui du patron. Ce ne sont pas les différences qui sont les plus choquantes mais les excès, les écarts qui ne font que se creuser. Ceux qui s’opposent à une restriction de ces écarts agitent l’épouvantail de l’« égalitarisme » pour refuser ainsi tout débat. On peut très bien concevoir qu’un petit entrepreneur ou un agriculteur qui a pris des risques, qui se tue à la tâche, qui a le souci de ses salariés, gagne correctement sa vie (et non pas soit pris sans cesse dans un engrenage de galères). Mais un patron du CAC 40 ou d’une grande entreprise, rien ne justifie les sommes mirobolantes qu’il s’attribue. Quelles que soient ses qualités de gestionnaire et de manager, l’éventuelle réussite de son entreprise est loin de ne dépendre que de lui.

 

Il est logique qu’un élu soit indemnisé correctement pour la charge qu’il assume mais des responsables politiques avouent eux-mêmes qu’il y a là un effet pervers : certains alignent, pour le moment avec le cumul des mandats et malgré les écrêtements, des sommes plusieurs fois supérieures à celles qu’ils auraient perçues dans leur emploi d’origine. Pire, même lorsque l’indemnité est relativement modeste (poste d’adjoint dans une mairie par exemple), elle vient compléter de façon non négligeable un revenu de base, considéré désormais comme insuffisant pour vivre. Et cela induit des pratiques politiques : tout faire pour s’accrocher à un poste, éventuellement écarter la concurrence au sein même de son parti. Mais bien sûr, on n’avouera jamais qu’il en est ainsi. Et de façon générale, l’opinion publique n’est pas très bien informée sur cette réalité et les montants des indemnités perçues.

 

Tous à poil !

Donc, quelque peu obsédé par Monsieur Copé, je suggère le « tous à poil ». Non pas au premier degré, car le pire des tabous n’est certainement pas la nudité, mais l’argent, les revenus. On sent bien que certains, à choisir, préfèreraient se dénuder plutôt que d’avouer ce qu’ils gagnent (ce qui en dit long sur leur mauvaise conscience). Il serait pourtant logique de poursuivre sur la transparence et de faire en sorte que, pour tous les élus, leurs revenus liés à leur fonction soient publiés. Par ailleurs, certains contractuels de la fonction publique perçoivent des émoluments énormes dont le montant n’est pas connu, sinon supposé par des rumeurs, ce qui est particulièrement malsain. Ces émoluments doivent être rendus publics.

 

Enfin, les saltimbanques, comme les PDG, et parce qu’ils gagnent souvent plus que des PDG, devraient être contraints à publier leurs revenus (combien gagnent Michel Drucker ou Laurent Ruquier). Enfin, les « élites » des média devraient être tenues à révéler la totalité de leurs revenus liés à leurs prestations dans la presse écrite, la radio ou la télévision. C’est tout de même important de savoir, avant de l’entendre protester contre les 35 heures ou contre le coût du travail en France, que ce Monsieur Aphatie, ancien adhérent PS et petit journaliste de France Inter, perçoit aujourd’hui 250 000 € par an, pour un emploi à plein temps à RTL, et 400 000 € à Canal Plus, soit 1200 € la prestation (un SMIC mensuel pour quelques interventions de quelques minutes au cours d’une émission d’un peu plus d’une heure). Chiffres non officiels, que l’ « expert » n’avouera jamais, mais publiés en 2012…par tvmag.lefigaro.fr ! Comment imaginer une seconde que lui et ses semblables puissent éprouver la moindre compréhension de ce que vivent les classes moyennes non supérieures et les classes populaires. Comment peuvent-ils ne pas considérer avec condescendance les professionnels du social qui, après trois ans d’études, sont rémunérés à peine au dessus du SMIC en début de carrière. Comment peuvent-ils s’intéresser véritablement à la condition des « acteurs » du film Se battre, de Jean-Pierre Duret et Andréa Santana, sorti, j’en profite pour le dire, hier en salles.

 

Peut-être qu’une telle transparence, qui servirait tous ceux qui n’ont pas honte de leur rémunération parce qu’elle est justifiée, jouerait à la baisse sur les excès, comme la révélation de retraites-chapeaux exorbitantes a contraint certaines firmes à faire machine arrière.

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 DSCN4197.JPG Pour ma part, bien que ne jouant pas les « experts » incitant les plus démunis à se serrer la ceinture compte tenu d’une crise financière créée de toutes pièces par ceux-là mêmes qui prônent l’austérité pour les autres, je joue le jeu de la transparence : une pension de retraite équivalente à deux fois le SMIC, après 43 années de cotisations, augmentée d’environ 10 % pour des interventions d’enseignement ou de droits d’auteur. Ce serait prétentieux de dire que ce revenu je le mérite, il est en tout cas plus que décent, même s’il est inférieur à ce qu’en général d’anciens cadres de l’action sociale, ayant effectué une carrière plus linéaire que moi, perçoivent. [Photo YF]

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(1) A noter qu’à ma connaissance aucun média n’a rappelé ces jours-ci que lors du conflit Copé-Fillon pour la tête de l’UMP à l’automne 2012, François Fillon a prononcé des mots d’une extrême violence parlant de « mafia » à propos de son adversaire : comment peut-on imaginer qu’il ne faisait allusion à l’époque qu’aux tricheries de Jean-François Copé pour être élu président du parti ?

 

(2) A voir ou revoir : http://www.francetvinfo.fr/economie/medias/dupont-aignan-provoque-un-esclandre-sur-canal_83611.html

 

(3) Selon l’Observatoire des inégalités : http://www.inegalites.fr/

 

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L’évocation par Christian Jacob des « patrons d’ONG » avait pu surprendre, mais on apprenait incidemment lors d’une grève récente du personnel de AIDES, association de premier plan dans la lutte contre le SIDA, que son directeur émargeait à 12 000 € par mois. Les salariés, fort surpris, avaient tenu à le révéler.

 

[Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique]

 

 

 

 

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