Guerre civile à Sivens

 Parce qu'un barrage est prévu sur le Tescou (ruisseau), dans l'immense forêt de Sivens, dans le Tarn, des militants venus d'ailleurs pour la plupart s'y opposent, tandis que des agriculteurs, outrés de cette invasion, lancent une étrange jacquerie avec soutien des forces de l'ordre.  Il est rare qu'un conflit social mette ainsi face à face deux catégories de la population, qui se font la guerre. En passant par Sivens...

 

Parce qu'un barrage est prévu sur le Tescou (ruisseau), dans l'immense forêt de Sivens, dans le Tarn, des militants venus d'ailleurs pour la plupart s'y opposent, tandis que des agriculteurs, outrés de cette invasion, lancent une étrange jacquerie avec soutien des forces de l'ordre.  Il est rare qu'un conflit social mette ainsi face à face deux catégories de la population, qui se font la guerre. En passant par Sivens...

D'un côté, les opposants parlent de GP2i ("grand projet inutile et imposé"), qui a déjà provoqué le déboisement de la zone humide du Testet, de l'autre les paysans estiment que ce n'est qu'une "mare à canards" (un adhérent Fnsea à Francetvinfo).

D'un côté des Zadistes qui croient pouvoir renouveler ici ce qui s'est fait à Notre-Dame des Landes ou, jadis, au Larzac (et ça tombe bien, José Bové, qui était déjà là lors des combats de la Couvertoirade, est de retour pour Sivens) : à cette différence de taille que les agriculteurs ne sont pas ici solidaires, c'est le moins qu'on puisse dire.

De l'autre, des agriculteurs mobilisés (400 bloquent le site, avec tout de même des "estrangers", puisque des paysans sont venus d'ailleurs, dont 80 du Gers), prêts à en découdre contre "une poignée d'assistés" qui voudraient imposer leur loi.

Et il est vrai que dans le Tarn, on ne peut pas dire que les Zadistes aient la cote. Il se colporte qu'ils sont "au RSA", qu'il y a des Allemands parmi eux, sinon des Parisiens, que ce sont des baba-cools qui avaient acheté des masures  à bas prix dans la région qui les ont fait venir pour mener une action dans ce coin perdu, dans cette forêt étendue, d'accès difficile. Il n'est pas certain que l'on soit dans "un affrontement archaïque ville-campagne", comme le déclare Jean Viard dans La Dépêche du 6 mars, car même les habitants d'Albi ne voient pas d'un bon œil cette contestation de marginaux.

En passant par Sivens ce jeudi 5 mars, j'ai croisé quatre barrages ... de paysans, avec manches de pioches dans les mains et troncs d'arbres sur la route pour empêcher l'accès. Derrière eux, des gendarmes mobiles, harnachés, mais réservés, certains souriant même. Les paysans, des hommes, de tous âges, apparemment pas gros propriétaires terriens, suspicieux, préviennent : "vous ne pouvez accéder à la ZAD, il y a 600 gendarmes mobiles sur le terrain" (le chiffre officiel est d'environ 300). Comme je parais inoffensif, ils me laissent passer, dégagent les rondins, me contraignant à m'éloigner de la zone.

 

Montage_2.jpgForêt de Sivens, et routes barrées par paysans et gendarmes mobiles

 

Tout le monde pronostique la montée de la droite et du Front national dans le Tarn dans deux semaines, bien au delà de ce qui se produira sur l'ensemble du territoire français. Ce genre d'événement est évidemment bain bénit pour le FN. Tous les médias parlent de "forte tension" dans le Tarn, comme si on ne mesurait pas vraiment que cette bataille n'oppose pas seulement des militants pour la protection de la nature contre des forces de l'ordre chargées de protéger un projet démesuré, mais bien des activistes venus d'ailleurs contre des paysans du cru.

Quoi que l'on pense des intérêts en jeu (dont les intérêts financiers  des Coteaux de Gascogne, basés dans le Gers, chargés de cette réalisation au coût très élevé, près de 10 millions d'euros, au frais de la collectivité, pour une poignée d'agriculteurs, soit une quarantaine, qui osent traiter d'"assistés" ceux qui sont en face), ce qui se déroule dans cette forêt a bien des relents de guerre civile. Des affrontements violents ont eu lieu mercredi entre paysans et zadistes. En octobre dernier, Remi Fraisse est mort, tué par une  grenade lancée par un gendarme.  Imagine-t-on ce qu'il adviendrait dans notre pays si d'aventure ces affrontements  venaient à faire des victimes dans un camp provoquées par l'autre camp. D'après une zadiste cherchant à fuir le site (Sud-ouest du 6 mars), certains de ses camarades seraient prêts à mourir, alors qu'elle déclare, elle : "je n'ai pas envie d'y laisser ma peau en faisant la guerre". La guerre...

Le Conseil général  a décidé ce vendredi 6 mars un redimensionnement du barrage et l'expulsion des zadistes. Il est peu probable que cela calme les tensions, dans la mesure où la destruction entamée de la zone du Testet est confirmée, et que l'expulsion est réclamée.  La solution n'est pas évidente, car la suppression pure et simple du barrage ne satisfera pas les paysans. Mais leur demande première est de pouvoir arroser leurs terres. Il faut certainement s'en tenir là, c'est-à-dire abandon du barrage, mais avec des dispositions permettant l'arrosage des terres dans une zone aride, avec captage par exemple dans les lacs collinaires existants, quitte à créer des lacs collinaires supplémentaires si nécessaire.

Il y a urgence que les pouvoirs publics prennent les décisions qui apaiseront ce conflit. La bataille contre l'Etat, contre la classe possédante est une chose, la guerre à l'intérieur de la population est délétère, et le ferment d'immenses dangers.

 

DSCF7530.JPG  Convoi de gendarmerie à Gaillac, le 5 mars au soir

 DSCF7523.JPG Convoi de CRS devant le Conseil Général du Tarn, à Albi, le 5 mars en fin de journée

[Photos Yves Faucoup]


Billet n°182

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