Assommons les pauvres !

Dans Le Petit homme, le petit réfugié tchétchène cherche les moyens d'exister dans un camp de la banlieue de Vienne en Autriche. Shumona Sinha a bien décrit cette misère dans Assommons les pauvres.

Le_petit_homme_.jpgDans Le Petit homme, le petit réfugié tchétchène cherche les moyens d'exister dans un camp de la banlieue de Vienne en Autriche. Shumona Sinha a bien décrit cette misère dans Assommons les pauvres. Quant aux Règles du jeu, ce film donne à voir la lutte de jeunes défavorisés pour décrocher un emploi. Tandis que le gourou Jacques Attali se prend à rêver d'une société "où il n'y aurait pas de retraites", Bossuet nous rappelle que les plus riches ont un "service" à rendre à la pauvreté, ce qui a à voir avec la solidarité, sûrement pas avec la philanthropie. 


"Le Petit homme"

Ramasan, 11 ans, est tchétchène. Il vit avec sa mère et ses sœurs, en Autriche, à Macondo, un camp de réfugiés situé dans une banlieue pauvre de Vienne. Y sont regroupés des Tchétchènes, des Afghans, des Somaliens. Les HLM sont sans âme, et pourtant les enfants jouent librement dans ce décor non formaté. Les terrains vagues bordent les bâtiments, des bosquets sont jonchés d'objets abandonnés, où chacun vient chercher ce qui peut être récupéré. Les enfants, de toutes origines, ne sont pas tendres entre eux : "pas pour les Blacks" ou "espèce de Rom". Mais ils jouent sans cesse dans cette cour des miracles : balançoire, saut à la corde, foot. La mère est perdue, regard dans le vague, son mari est mort en Tchétchénie. Dans le tram, elle subit le regard accusateur d'une Autrichienne. Arrive Issa, un homme seul qui dit avoir connu le père : il rapporte une montre léguée à Ramasan, mais ce dernier se méfie de l'intrus, qui pourrait bien convoiter sa mère. D'autant plus qu'il a surpris celle-ci se confiant avec d'autres femmes sur les origines violentes de sa relation avec le père. Ramasan reproche à Issa de n'avoir pas sauvé son père, que lui, gamin, doit plus ou moins remplacer. Jusqu'à voler au supermarché, ce que lui vaut l'intervention d'un gros et grand éducateur ("de la DDASS" dit le sous-titrage !). Il doit faire sa place dans ce monde dangereux, qui l'a si mal accueilli. Mais le propos n'est pas désespéré : car la lutte pour la vie est le lot commun de tous ces déracinés. Ramasan, après avoir rejeté Issa, se rapproche de lui : il a peut-être compris que cet homme n'est pas un ennemi. Issa a tellement déjà enduré que ce n'est pas l'incompréhension d'un enfant qui peut le troubler.  

 La réalisatrice, Subadeh Mortezai, autrichienne d'origine iranienne, est arrivée en Autriche à l'âge de Ramasan. Elle filme un peu comme si elle réalisait un documentaire, ce qui était sa spécialité avant de se lancer dans cette "fiction", qui se base sur des histoires réelles. Son réalisme fait qu'elle ne sacrifie pas au pathos : les personnages sonnent vrai.

Film sorti en salle en France le 25 mars.

 Assommons les pauvres !

 Shumona Sinha met en scène dans ce livre une interprète qui écoute des demandeurs d'asile, fonction qu'elle a exercée :

 "J'écoutais leurs histoires aux phrases coupées, hachées, éjectées comme on crache. Les gens les apprenaient par cœur et les vomissaient devant l'écran de l'ordinateur. Les droits de l'homme ne signifient pas le droit de survivre à la misère. D'ailleurs on n'avait pas le droit de prononcer le mot misère. Il fallait une raison plus noble, celle qui justifierait l'asile politique. Ni la misère ni la nature vengeresse qui dévastait leur pays ne pourraient justifier leur exil, leur fol espoir de survie. Aucune loi ne leur permettrait d'entrer ici dans ce pays d'Europe s'ils n'invoquaient des raisons politiques, ou encore, religieuses, s'ils ne démontraient de graves séquelles dues aux persécutions. Il leur fallait donc cacher, oublier, désapprendre la vérité et en inventer une nouvelle. Les contes des peuples migrateurs. Aux ailes brisées, aux plumes crasseuses et puantes. Aux rêves tristes comme des chiffons."

 Assommons les pauvres, éditions de l'olivier, 2011.

 

 Manif_lyceens.jpgLycéens manifestant à Auch le 2 avril en faveur de leurs camarades étrangers menacés d'expulsions, aux cris de "Oui à l'éducation, non à l'expulsion" [photo YF]. La Préfecture a réagi en disant qu'aucun enfant scolarisé ne fait actuellement l'objet d'une procédure d'expulsion. En réalité des demandeurs d'asile déboutés ont bien été reconduits à la frontière, mais le Préfet du Gers précise qu'il "examine chaque situation au cas par cas avec humanité" (La Dépêche du 3 avril). C'est ainsi que 14 personnes ont été régularisées en 2014, contre 11 en 2013. En tenant compte, dit-il, d'une volonté d'intégration  (cours de français, recherche d'un emploi, participation à la vie associative). 


"Les règles du jeu"

 Les règles du jeu : film tourné dans une agence privée, Ingeus, qui place des chômeurs en entreprise. Quatre jeunes gens sont filmés dans leur recherche d'emploi. Ingeus est payé par Pôle emploi pour effectuer l'accompagnement. Si les coachs sont des professionnels ayant un comportement en général plutôt correct, un jeune manager manie le jargon propre à ce monde fondé sur la compétition et la réussite personnelle : "job", "RH", "on est performant", "on a remporté le marché", "je suis objectivé" (sous-entendu l'Etat nous paye donc nous contrôle), "employabilité", "ça vous intéresse ?", question posée à des jeunes qui galèrent dans la recherche d'emploi. Ces jeunes doivent dire leurs qualités, leurs défauts. Lolita : "mes défauts ? j'encaisse, j'encaisse". Trop, on sent que, souvent, elle est prête à exploser. D'ailleurs, elle confie, vraie actrice qui ne s'inquiète pas de la caméra qui la scrute : "quand j'en peux plus, je pète un câble", "je suis trop conne, depuis toute petite on profite de moi". Hamid aussi est parfois à bout, à cause de son frère : "je vais pas le battre, je vais le défoncer, j'ai trop les nerfs". C'est ainsi, en dehors de la recherche d'un travail, ils ont une vie privée.

Les commentaires des agents d'Ingeus lors de séances d'entraînement pour le recrutement sont limites : "lui, avec ses baskets, il est mort" (les baskets étaient pourtant très belles). Le candidat : "on ne juge pas sur des baskets ; j'ai pas de problèmes pour comprendre, mais pour m'exprimer". Et c'est souvent le problème : les mots manquent ou sont imprécis, comme celui qui dit qu'il est "spontané", pour "ponctuel". Tel employeur se plaint : on ne lui envoie que des "cas sociaux". Mais Thierry, qui a fini par trouver un boulot, vient expliquer qu'il fait des heures supplémentaires qui ne sont pas payées. Et le coach dit ne pouvoir rien faire. On sait que compte tenu de la situation du marché de l'emploi, beaucoup d'entreprises ne respectent pas le droit du travail, sans risquer des protestations.

 Les jeunes jouent le jeu (car ils perçoivent une bourse de 300 € mensuels s'ils restent dans le dispositif), parfois prêts à travailler pour pas un rond, mais ils ne sont pas dupes. Ils savent qu'il n'y a pas d'emplois, et qu'ils seront les derniers à être servis. Leur attitude est toute en "résistance", pour reprendre le mot des réalisateurs rencontrés après une projection. Auteurs de cet autre film, Les Arrivants, sur les réfugiés, Claudine Bories et Patrice Chagnard expliquent que Ingeus, multinationale du recrutement dont la maison-mère est en Australie, a accepté leur présence, sans condition. Ils ont voulu montrer que le chômage des jeunes, ce n'est pas qu'un problème politique : ce sont des histoires singulières. Les statistiques ne rendent pas compte de cela. Ils font du cinéma direct, filment beaucoup, mais ne posent jamais de question. Ils prennent sur le vif. Ils font un travail tout en finesse : en aparté, ils ne cachent pas que pour eux le chômage des jeunes est une vraie violence, mais ils laissent le spectateur se faire sa propre opinion en observant par le menu le vécu de ces jeunes dans le combat qu'il leur faut mener, sans grande illusion.

Regles_du_jeu_0.jpg"Êtes-vous job ready ?"

Film sorti en salle le 7 janvier.

 

Jacques Attali, le gourou

 L'ancien banquier de la BERD, poussé à la démission en 1993, à cause d'un train de vie démesuré et l'engagement de dépenses somptuaires, poursuit sa prétention à être habilité à donner des conseils pour vivre heureux, en toute bonne conscience. Les micros lui sont ouverts, les journaux le consultent, et il "écrit" à tire-larigot. Ses dernières frasques : après avoir philosophé sur le temps qui passe et avoir lancé une ode au temps libre, il déclare sur lemonde.fr le 3 avril (ici) qu'il rêve d'une société où chacun "pourrait exercer l'activité qu'il souhaite, sans limite de temps". Dans une telle société, grâce aux robots et à une organisation politique et sociale différente, "la revendication principale serait de retarder l'âge de la retraite, et pas le réduire. Il n'y aurait pas de retraite, où travailler serait naturel". Il mesure cependant qu'il existe une société bien réelle, alors il précise : "on en est évidemment très loin pour l'immense majorité des gens, et il faut réduire de toutes les façons possibles le temps consacré à des travaux pénibles, dégradants, ennuyeux, aliénants". Le Monde a été obligé, à la demande de M. Attali himself, de modifier le titre de l'interview (Je rêve d'une société où il n'y aurait pas de retraite), car ça commençait à chauffer sur les réseaux sociaux. C'est sûr que la solution du gourou qui consiste à dire que pour sortir de la crise il suffit de Devenir soi (Fayard, 2014), ça ne marche pas à tout coup. Par ailleurs, dans son monde de Bisounours, binaire, soit le travail est idyllique soit il est dégradant. Pas de place pour un travail plus ou moins intéressant que l'on ne souhaite pas forcément exercer à la vie, à la mort.

 

 "De l'éminente dignité des pauvres"

Il s'agit d'un sermon prononcé par Bossuet en 1659 auprès des Filles de la Providence. Présenté par Alain Supiot, professeur au Collège de France, il est publié dans un petit livre qui vient de paraître aux éditions Mille et une nuits. Bossuet (Jacques-Begnigne de son prénom), prenant appui sur saint Paul, condamne la condescendance à l'égard des pauvres. Saint Paul "ne dit pas l'aumône que j'ai à leur faire, ni l'assistance que j'ai à leur donner, mais le service que j'ai à leur rendre". Les riches sont appelés dans l'Église : la porte leur est ouverte mais "en faveur des pauvres et à condition de les servir". Bossuet reproche aux riches "de traiter les pauvres avec un mépris si injurieux".

 Dans un petit texte, Alain Supiot rappelle également saint Jean Chrysostome qui imagine deux villes, une peuplée de riches, l'autre de pauvres et présage que la première disparaîtra, cette "cité n'ayant pas d'autre loi que l'accumulation perd le sens d'un travail réellement créateur". Et il constate que Bossuet et Jean Chrysostome, pour qui l'existence de la pauvreté n'est pas un fait naturel, ont perdu, car c'est "l'esprit du capitalisme" (décrit par Max Weber) et l'ultralibéralisme, qui reposent "sur la croyance en une Justice immanente, qui vouerait certains hommes à la prospérité et les autres à la géhenne", qui,  pour le moment, sont victorieux : "sous l'égide du Marché total, nous aurions tous l'enrichissement pour but et l'égoïsme pour principe".

Alain Supiot considère que ces deux interprétations opposées de la pauvreté sont toujours très présentes dans nos sociétés contemporaines et dans le droit qui les régit. Il défend l'esprit de solidarité, qui ne consiste pas seulement en droits individuels pour les pauvres, mais en un "système de solidarité au sein duquel chacun peut être tour à tour créancier et débiteur à proportion de ses besoins et ressources", et une reconnaissance de "l'égale dignité des êtres humains" [déclaration universelle des droits de l'homme]. 

Je présenterai prochainement un ouvrage écrit sous la direction d'Alain Supiot, La Solidarité . Enquête sur un principe juridique, Odile Jacob, 2015.

 De l'éminente dignité des pauvres

 

Philanthropie, un bon placement

Manière de faire lien avec ce qui précède : Le Monde, dans son supplément "Argent & Placements" du 1er avril, publie un dossier sur Les nouveaux visages de la philanthropie, à l'occasion des 4es Assises de la philanthropie, organisées par l'Institut Pasteur et "Le Monde".

On l'aura compris : la philanthropie n'a rien à voir avec la solidarité. C'est la bonne conscience de ceux qui ne savent même plus que faire de l'abondance dans laquelle ils vivent (la Fondation Bettencourt-Schueller versera 50 millions d'euros de dons en 2015 : c'est-à-dire une petite partie de ce qui reste après avoir graissé la patte d'un parti politique et avoir exfiltré l'essentiel dans les paradis fiscaux).

 

"La Pie du Pilat"

Ce magazine citoyen participatif paraissant dans la région du Pilat consacre son dernier numéro (avril 2015) à la Solidarité. Sont recensées de nombreuses actions de terrain menées dans un esprit social et solidaire. Un article, dont je suis l'auteur, retrace l'histoire du thème de la solidarité.

www. lapiedupilat.fr

 

Loi Macron :

Voir article de Yannick Sanchez sur Mediapart (ici).

Voir un long article de Martine Bulard dans le Monde diplomatique d'avril 2015.

 

Paris à tout prix : stratégies et trajectoires résidentielles de ménages pauvres

Article fort documenté sur le blog de Yannick Henrio sur Mediapart.

 

"Traitons le travail pour que le crime ne profite pas à Marine Le Pen", interview passionnante de Dominique Méda dans la Tribune du 19 mars.

. « Démanteler le droit du travail ne créera pas d'emplois », interview de Dominique Méda dans Marianne du 27 mars. Face aux contraintes grandissantes dans le monde du travail, à l'absence d'autonomie, la philosophe et sociologue indique que des études montrent que "les organisations de travail qui donnent aux salariés le plus de liberté dans l'accomplissement de leur travail sont en même temps les plus favorables au bien-être et à la qualité du travail".

 

Chômage des jeunes : Camille Landais et Gabriel Zucman interrogent sur Mediapart l'économiste Bruno Crépon, auteur de recherches sur les politiques publiques du marché du travail. Il est également membre du Laboratoire d'action contre la pauvreté.

 

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Billet n°192 [Social en vrac n°41]

Billets récemment mis en ligne sur Social en question :

Crash d'un serial killer

Faut-il exploiter le thème de l'assistanat ?

Françoise Hardy, droite décomplexée

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L'action sociale contrôlée par le FN

 

  Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr

@YvesFaucoup

  [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question]

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