Les diplômes des travailleurs sociaux au niveau licence

 Les diplômes d’éducateur spécialisé, d’assistant de service social, d’éducateur de jeunes enfants et  de conseiller en économie sociale et familiale s’acquièrent après trois années d’études, selon un programme arrêté par l’Etat (cours et stages) et un financement par les Régions. Cependant, alors qu’Etat et Régions exigent trois ans d’études, ces diplômes ne sont toujours pas reconnus au niveau d’une licence mais seulement à Bac + 2 (niveau III du classement des diplômes). Pourquoi ?

 

Parce que le ministère de l’Education Nationale, garant du répertoire national qui recense tous les diplômes, fait pression depuis des décennies pour que ces formations ne soient pas sanctionnées par un diplôme d’Etat équivalent à une licence. En effet, ce ministère considère que le temps de stage ne compte pas comme réel temps de formation. Alors que les réformes officielles à partir de 2004 ont insisté sur l’importance d’envoyer ces étudiants en stage sur des « sites qualifiants » (c’est-à-dire que le stage est tout autant que la salle de cours un lieu de qualification), le statu quo subsiste. Ces diplômes ont la chance d’avoir été précurseurs : dès les origines (1932 pour les assistants sociaux), la formation sur le terrain a été privilégiée, ce qu’envient tant de professions aujourd’hui dont l’apprentissage se fait encore essentiellement dans un amphi.

 

Le Protocole de Bologne (1999) a instauré le cursus universitaire, à l’échelle de l’Europe, sur trois diplômes : Licence, Master, Doctorat (LMD). Les maîtrises disparaissent (remplacées par des Master I), ainsi que les DEA et DESS (Master II). Il est important de noter que le caractère national des diplômes est conservé (garantissant une égalité des chances sur l’ensemble du territoire d’un même pays). Cette refonte du cursus universitaire harmonise sans uniformiser, et facilite la mobilité au sein de l’Europe.

 

Les diplômes comprennent des « crédits européens » (ECTS, acronyme en anglais de Système européen de transfert et d’accumulation de crédits) : une licence, 180 crédits ; un Master II, 120 crédits. On attendait depuis plusieurs années que les diplômes du travail social se voient attribuer des crédits permettant des équivalences au niveau européen. Certains pays, comme la Belgique, ont déjà organisé leurs formations sociales dans ce sens.

 

Le 25 août 2011, des arrêtés ministériels (français) ont inscrit les formations citées ci-dessus dans l’espace européen de l’enseignement supérieur, en leur attribuant 180 ECTS, soit en leur reconnaissant trois années d’études supérieures. Dès la parution de ces arrêtés, les syndicats ont réclamé du ministère la reconnaissance de ces diplômes au niveau II (licence), afin d’être cohérent avec l’assimilation à trois ans d’études au niveau européen. Cela permettrait à ces professions d’accéder à une vieille revendication, à savoir la reconnaissance d’une classification comme cadres A dans la fonction publique d’une part, et améliorer leur classification dans le secteur privé. Une telle décision entraîne des augmentations de salaire et donc des conséquences financières de taille (ce qui a empêché toute évolution sur ce sujet jusqu’alors). Mais l’État français ne pourra sûrement pas persister dans ce refus, puisqu’en attribuant 180 ECTS, il reconnaît bien que le contenu de ces formations est d’un niveau licence.

 

Devant le silence du gouvernement français, une pétition de professionnels regroupant près de 58 000 signatures (1), à l’initiative des associations professionnelles, a été adressée à la commission des pétitions du Parlement européen afin que celui-ci intervienne pour cette reconnaissance. Le Plan de lutte contre la pauvreté et pour l’inclusion sociale a prévu qu’une réflexion serait menée pour « refonder le travail social » et que des Assises de l’intervention sociale se tiendrait en 2014 (2). De plus, François Hollande, alors qu’il était candidat à la présidentielle, avait attiré l’attention du ministre du budget sur les revendications des travailleurs sociaux en précisant qu’il les considérait justifiées. Il a souvent été dit qu’il a été marqué par l’engagement social de sa mère, catholique de gauche et assistante sociale et que cela a grandement influencé son militantisme au Parti socialiste. En somme, on imagine qu’à la différence de bien de ses collègues, ces métiers du travail social sont une réalité pour lui, et non pas seulement des dames patronnesses ou des rouspéteurs systématiques.

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[Photo YF : le Parlement européen à Strasbourg]


Un métier à forte responsabilité

 

Pour avoir exercé sur le terrain le métier d’assistant social pendant 18 ans, pour avoir animé et dirigé longtemps une circonscription d’action sociale, pour avoir été formateur puis directeur d’un centre de formation de travailleurs sociaux et pour avoir assuré la direction de l’action sociale territoriale d’un Département, je puis attester que les métiers du social sont justifiés à être classés au niveau d’une licence.

 

En effet, les responsabilités assumées, dans quelque domaine que ce soit, nécessitent des compétences d’évaluation, d’analyse, de décision, d’initiatives, d’action. Ce sont des métiers qui doivent faire preuve d’autonomie (ce qui ne signifie pas un travail solitaire, sans partenariat). Ce ne sont pas des activités comparables à celles qui sont  normalement attendues d’un titulaire d’un DUT, d’un BTS ou d’un ex-DEUG. Ces fonctions impliquent un engagement de la part de celui qui les assure. Il importe d’être capable, rapidement, de savoir écouter, informer sur un droit, attribuer une aide, prendre en charge et accompagner un enfant, un adulte, un groupe d’individus. Evaluer un danger encouru. Etre seul sur un groupe ou au domicile de personnes isolées ou dans les familles, et adopter la bonne attitude.

 

Bien que la professionnalisation ait conduit à récuser la notion de « vocation », car on n’est pas « appelé » à exercer ce métier, il n’empêche que ce métier « comme les autres » exige d’être porteur de valeurs fortes (éthique fondée sur l’alliance dialectique entre respect de la personne et cadre institutionnel d’intervention).

 

Cette capacité des travailleurs sociaux à prendre des initiatives, à mener des entretiens, à évaluer la situation des usagers sollicitant une aide, est reconnue, finalement, par les responsables politiques, même s’ils sont agacés par ces personnels souvent difficilement contrôlables, prompts à protester, et même à se mettre en grève, ou à donner des leçons aux politiques et à se parer des vertus de leur métier. C’est un peu vrai, mais mon expérience me conduit à penser qu’il s’agit davantage d’un complexe des politiques, ignorant souvent le contenu des études effectuées par leurs agents, et d’une méconnaissance, bien souvent, par l’encadrement supérieur, des réalités sociales rencontrées par ces professionnels, qui du coup jouent un peu les blasés plutôt que de chercher à rendre compte de leur activité, à expliquer et à convaincre.

 

S’il arrive que des affaires défrayent la chronique (la presse se saisissant d’une situation sociale grave qui n’a pas, apparemment, reçu de réponse par les services sociaux), elles sont, somme toute, rares face à l’ampleur des problèmes posés et traités, et les responsables politiques locaux savent qu’ils peuvent compter sur les travailleurs sociaux pour se coltiner la misère sociale, la pauvreté parfois extrême, la déficience, le handicap, la dépendance ou la maltraitance.

 

Une revalorisation de ces métiers de l’éducatif et du social pourrait modifier les conditions d’accès à la formation : si l’on connaît des très jeunes très motivés ou des à peine moins jeunes déjà très diplômés (master I ou II en sociologie, en psychologie, en histoire ou en sciences économiques ; ingénieur) choisissant, par militantisme social, ces carrières, il faut bien dire que certains étudiants arrivent là parce qu’ils ont vu de la lumière, souvent sans rien connaître de ces métiers. Le nombre de candidats prêts à se lancer dans des études de travailleur social diminue d’année en année. Ce n’est pas parce que ces professions interviennent sur la vie quotidienne des gens, dans les familles, sur des actes de la vie privée, qu’elles doivent être considérées comme quasi-bénévoles. Ce n’est pas parce qu’elles sont très féminisées qu’elles doivent justifier des salaires particulièrement bas (début de carrière dans le public à peine au dessus du SMIC).

 

Une reconnaissance  justifiée au niveau licence, et donc le classement comme cadre A dans la fonction publique, ne serait que justice et relancerait une dynamique dans les centres de formation et sur les terrains d’intervention pour ces professions si utiles dans le contexte de crise économique et sociale actuel.

 

Yves Faucoup

Enseignant et consultant dans le domaine de l’action sociale et du développement social local. Ancien directeur d’un centre de formation de travailleurs sociaux, ancien directeur de l’action sociale d’un Département.

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(1) http://www.petitions24.net/a/12519

Les organisations qui ont lancé cette pétition sont l’Association nationale des assistants sociaux (ANAS), l’Organisation nationale des éducateurs spécialisés (ONES), la Fédération nationale des éducateurs de jeunes enfants (FNEJE) et France économie sociale et familiale (FESF).

 

(2) Voir l'article que j'ai publié sur ce blog à ce sujet :

http://blogs.mediapart.fr/blog/yves-faucoup/280113/lutte-contre-la-pauvrete-et-refondation-du-travail-social-pour-une-mobilisation-de-tous-les-acteur

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