Michel Rocard et le RMI

La disparition de Michel Rocard est l'occasion pour beaucoup de se vanter d'avoir été proches de l'homme de la "deuxième gauche". Par ailleurs, les médias ont veillé à bien mettre à son actif la création du Revenu Minimum d'Insertion. Quitte à ce que tel homme politique en revendique la paternité ou que l'on s'accorde à dire, à tort, que sur ce terrain là la France était pionnière.

Photo Guillaume Baptiste, AFP (2007) Photo Guillaume Baptiste, AFP (2007)
Le soir de la mort de Michel Rocard à La Pitié (Salpêtrière), France 2 croit nécessaire de vite interviewer Manuel Valls par téléphone : non seulement, le premier ministre répète que c'était son mentor, qu'il est rocardien depuis l'âge de 18 ans, et qu'il a recruté un fils Rocard comme collaborateur à Matignon (sans redouter que l'on y voit du copinage), mais lâche comme ça que Rocard "a fait le RMI pour les pauvres". Cette formule prononcée ainsi à chaud, si elle n'est pas à proprement parler fausse, en dit long sur sa conception misérabiliste envers les citoyens qui galèrent à cause d'une économie capitaliste qui les jette à la rue, sans revenu.

Dans la foulée, c'est Lionel Stoléru qui dans Le Monde du 5 juillet assène tout de go que c'est grâce à lui que François Mitterrand a annoncé qu'il créerait un revenu minimum s'il était réélu (en 1988). En effet, l'ancien secrétaire d'État sous Giscard avait commis en 1974 un livre intitulé Vaincre la pauvreté dans les pays riches, dans lequel il avait proposé, affirme-t-il, "de créer un revenu minimum". Or, dans son livre, après avoir étudié les systèmes américains, anglais et suédois, il suggère que soient créés en France : "un revenu minimum garanti pour les personnes inaptes au travail", "un impôt négatif pour les travailleurs pauvres" [qui ressemble à la prime actuelle d'activité], et "un système d'allocations chômage pour les autres personnes". Sur "le droit des oisifs à être subventionnés par les travailleurs contribuables", il considère qu'il faut traité "ces cas comme des situations provisoires" qui se résoudront rapidement par le retour à l'emploi. Tout au plus, il concède qu'en période de chômage élevé, les jeunes à la recherche d'un premier emploi peuvent être exceptionnellement aidés.

Les causes de leur pauvreté

Quant aux autres, "l'artisan pauvre", "le peintre incompris, en passant par le hippy ou le clochard en âge de travailler", pas question de leur venir en aide : car "la société est incapable de connaître [leurs] ressources véritables ou d'approuver les causes de [leur] pauvreté". On est loin de l'esprit du RMI. Le sociologue Robert Castel, dans son célèbre ouvrage Les métamorphoses de la question sociale, ironisait d'ailleurs sur Lionel Stoléru qui "redécouvrait la pauvreté dans les pays riches" et qui proposait "moins de la combattre que de la stabiliser en assurant un revenu minimal aux "plus démunis" (impôt négatif)".

Car c'était au temps, non pas du cinéma muet, mais des énarques qui se penchaient sur le petit peuple : René Lenoir, futur secrétaire d'Etat de Giscard, futur directeur de l'ENA, sortait la même année (1974) Les Exclus. Expression qui allait faire florès, avec l'exclusion et, entre autres, bien plus tard, la loi LCE (loi de Lutte Contre les Exclusions) en 1998, à l'initiative de Martine Aubry. Les Exclus étaient sous-titrés : Un Français sur dix, façon étrange pour un homme du pouvoir de revendiquer l'apparent échec de la politique économique et sociale, mais sans doute volonté de nier les conflits d'intérêts entre les classes sociales, d'où l'article que je publie en mars 1975 dans la revue Champ social, texte qui a pour titre Le lenoirisme ou la société unidimensionnelle (repris dans Champ social, ouvrage collectif publié par François Maspero en 1976).

Je ne nie pas le caractère humaniste des Stoléru ou Lenoir, et j'ai effectivement entendu Lionel Stoléru, quelques années après la mise en place du RMI, déclarer lors d'un colloque à Paris à la Maison de la Chimie que c'est bien le projet de cette mesure sociale qui l'incita à appeler à voter Mitterrand en 1988 : du coup, il s'est retrouvé secrétaire d'État au Plan, auprès du premier ministre Michel Rocard (sans participer, à ma connaissance, à l'élaboration de la loi).

 Ainsi le RMI était une proposition électorale de François Mitterrand, que Michel Rocard fut chargé de mettre en œuvre. On pensait qu'elle permettrait à 500 000 foyers de disposer d'un minimum vital (car rien n'existait alors pour leur venir en aide, sinon des bons alimentaires distribués par les centres communaux d'action sociale ou par les associations caritatives). Très vite, ce fut un million de foyers qui se trouvèrent ainsi aidés par ce nouveau revenu minimum. La loi avait été massivement approuvée, excepté 24 députés qui s'abstinrent et trois qui votèrent contre (dont Gilbert Gantier, député UDF... du 16ème arrondissement).

On dit que le RMI fut inspiré par Joseph Wresinski, prêtre, animateur de l'association ATD-Quart Monde (qui signifiait à l'époque Aide à Toute Détresse). Il est vrai que le rapport qu'il publia en février 1987 (Grande pauvreté et précarité économique et sociale) eut un grand retentissement : il est fouillé, condamne la précarité conduisant à la grande pauvreté, et incite à des mesures efficaces pour y remédier (le pauvre n'étant pas responsable de sa pauvreté). Joseph Wresinski, cependant, n'était pas en free lance, mais rapporteur d'un travail effectué par plusieurs membres du Conseil économique et social, et le rapport a été réalisé à ce titre.

Par ailleurs, des villes en France avaient depuis longtemps expérimenté des formules de revenu minimum, comme Besançon qui dès 1967 se lance dans un Minimum Social Garanti (MSG) pour les personnes âgées qui en 1974, grâce à ce complément de leurs petites ressources peuvent atteindre 80 % du Smic. Progressivement, ce MSG est élargi à un plus grand nombre, mais réduit quant à son montant (la dépense totale ne représente que 0,72 % du budget municipal en 1986). Le maire est alors Robert Schwint, rocardien : il soutient un projet de revenu minimum à l'échelle départementale. A Belfort, Jean-Pierre Chevènement crée en 1980 un Contrat de ressources, en lien avec le Département : pour une personne seule, le montant est à peu près celui du futur RMI (2000 francs). Je dirige alors la revue franc-comtoise L'Estocade qui présente de façon détaillée ces deux expériences locales. Au cours de la première cohabitation 1986-1988 (Jacques Chirac premier ministre de François Mitterrand), la droite, confrontée à la montée croissante de la pauvreté, crée les CLR, compléments locaux de ressources, sous la houlette du ministre Adrien Zeller, mais ils restèrent embryonnaires. Ils prévoyaient un petit "job" en échange d'un revenu minimum : même Laurent Wauquiez semble l'avoir oublié, à moins qu'il ne l'ait jamais su.

Certains médias, dont la Croix, ont laissé entendre ces jours-ci que l'œuvre de Michel Rocard (le RMI) fut imitée par d'autres pays en Europe. Or, la plupart avait déjà un système de revenu assuré pour les plus démunis : une aide à la subsistance en Allemagne depuis… 1961, l'ABW (aide sociale aux indigents) aux Pays-Bas dès 1963 (assurant 40% du PIB par habitant), le Minimex dès 1974 en Belgique. Quant au Royaume-Uni, il avait un Supplementary Benefit depuis l'entre-deux-guerres, qui a été remplacé par l'Income Support en 1986.

Bref, le RMI, créé en 1988 pour assurer un minimum de subsistance aux plus démunis (bien souvent des chômeurs n'ayant plus de droits, plus la crise économique gagnait du terrain), arrivait bien tard, la gauche socialiste étant au pouvoir depuis 1981. Dans une interview filmée de juillet 2000 accordée à Judith Waintraub du Figaro, Michel Rocard dit que l'idée du revenu minimum, avec insertion à la clé, était issue de son courant politique au sein du Parti Socialiste (qui avait pensé la dénomination même de "RMI"). Peut-être, mais l'histoire retient que la droite, qui ne supportait pas l'idée de verser ainsi une allocation à des "individus oisifs", conditionna son accord sous réserve qu'il y ait une "contrepartie", c'est-à-dire le "i" de RMI. Principe qui n'a réellement de sens que s'il y a de vraies formations et de l'activité, sinon cela se transforme vite en contrainte seulement destinée à bien marquer que le système économique dominant ne paye pas les gens à ne rien faire (même si c'est lui qui les a mis à la rue).

______

.Vaincre la pauvreté dans les pays riches,éd. Flammarion, 1974. À sa décharge, Lionel Stoléru écrit à une époque où la crise économique n'a pas encore frappé, on est à la fin des Trente Glorieuses, sans trop le savoir.

. Les Exclus, éd. du Seuil, 1974.

. Les métamorphoses de la question sociale, éd. Fayard, Folio, 1995.

. Le salaire de la pauvreté, dossier réalisé sur les revenus minima de Besançon et Belfort par Jérôme Nénert en novembre 1986, deux ans avant le RMI, dans la revue franc-comtoise L'Estocade.

. Extraits du discours de Michel Rocard créant le RMI, à l'Assemblée Nationale le 29 juin 1988 : "La solidarité n’est pas la bonne conscience de la modernisation, elle est la condition de sa réussite." (ici)

 . Michel Rocard, une certaine idée de la gauche, rediffusé par France 3 le 4 juillet. Au cours de ce documentaire, Rocard dit que les décrets d'application de sa loi furent publiés "dans les deux mois" de la promulgation de la loi, tout était prêt pour Noël. Il ajoute que "jamais une loi sociale a été aussi rapide". J'atteste, pour l'avoir vécu sur le terrain, que la loi du 1er décembre 1988 créant le RMI était opérationnelle à la mi-décembre, donc 15 jours après sa promulgation : j'ai vu des dossiers de demandes du RMI établis et déposés le 15 décembre, et les premières allocations versées vers la fin décembre. Cas effectivement unique de rapidité.

 

 

Billet n° 270

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr

Lien avec ma page Facebook

Tweeter : @YvesFaucoup

  [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question. Par ailleurs, tous les articles sont recensés, avec sommaires, dans le billet n°200]

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.