Christian Estrosi sur les migrants : tous les poncifs de l’extrême droite

Christian Estrosi, le 5 août, s’est lâché sur France inter, livrant en quelques minutes tous les poncifs de l’extrême-droite sur les questions sociales liées aux migrants clandestins, qui font les délices de tant de trolls sur le Net. Et de réclamer le retour au délit de solidarité. Son compère Eric Ciotti lui a emboîté le pas.

Christian Estrosi, le 5 août, s’est lâché sur France inter, livrant en quelques minutes tous les poncifs de l’extrême-droite sur les questions sociales liées aux migrants clandestins, qui font les délices de tant de trolls sur le Net. Et de réclamer le retour au délit de solidarité. Son compère Eric Ciotti lui a emboîté le pas.

 

Christian Estrosi, député-maire de Nice, était interviewé par France inter au journal de 13 h le 5 août, suite aux événements de Calais (rixe entre Soudanais et Erythréens). Le Figaro venait de révéler qu’une réunion en Préfecture des Alpes-maritimes s’était déroulée à propos de chiffres alarmistes sur l’arrivée de migrants africains sur la Cote d'Azur. Et Monsieur Estrosi n’avait pas été informé.

 

Occasion pour le député-maire de faire des gorges chaudes, de s’élever contre ce qu’il considère comme un « scandale d’Etat » à l’encontre de la cinquième ville de France. Sa police municipale, dit-il,  ne cesse de lui dire que "des phénomènes se passent » dans sa ville ( !) mais que les officiers de police judiciaire ne font rien. « Je soupçonne très fortement des instructions données au plus haut de l’Etat pour que ces sujets ne soient pas traités. »

 

Jusque là rien de précis, très allusif. Mais il enchaîne et s’en prend aux consignes de « la loi de 2012 qui interdit de poursuivre les complices des clandestins ». Et façon à lui d’enfoncer le sujet, il lâche tout de go : « derniers clous au cercueil » et de réclamer l’abrogation de la loi, c’est-à-dire la remise en vigueur du délit de solidarité

 

Dans un premier temps, il remarque que la solidarité européenne (les accords de Schengen) ne devrait pas laisser la France être indifférente à l’arrivée en Angleterre des réfugiés de Calais. Là, c’est pas faux : on veut se débarrasser de ces clandestins, en espérant qu’ils partiront au plus vite à Londres. Mais la logique de Christian Estrosi va vite faire long feu, car interrogé sur la question de Lampédusa et du grave problème auquel est confrontée l’Italie, Monsieur le député-maire est déstabilisé, on sent qu’il n’a pas trop prévu de réponse, alors il se lance aussitôt dans une défense… de la France « qui ne doit pas être la seule à en faire les frais ». Sauf que c’est l’Italie qui pour l’essentiel est concernée. Le journaliste insiste sur ces si nombreux migrants qui arrivent de la mer et il obtient cette réponse : « L’Italie n’a pas à les laisser venir en France », na ! Rien, aucune idée, aucune proposition pour une solution européenne. Comment aider l’Italie ?

 

Cet homme politique fait une réponse de troll d’extrême-droite sur Internet : il constate que la démographie va augmenter partout sur la planète et que pour défendre notre modèle de société, on ne peut laisser venir des « populations qui n’ont pas le même mode de vie en société, ne respectent pas les droits et les devoirs de la République française, la bafouent, l’insultent. Tout le monde a en tête l’affaire Leonarda. Il est temps de mettre un terme à tout ça ». Amalgame : se servir de l’affaire Leonarda pour décrire l’ensemble des étrangers qui cherchent à venir dans notre pays, comme immigrés ou comme réfugiés, est indigne d’un député français qui a certainement à défendre des principes mais sûrement pas à insulter ces gens-là.

 

Il avait auparavant sortie la panoplie : certains migrants clandestins restent en France parce qu’elle a « les lois les plus attractives qui soient de l’Union européenne pour l’immigration clandestine, que ce soit l’Assistance médicale d’Etat [il voulait dire l’Aide médicale d’Etat (AME)*] payée par le contribuable français qui bien souvent n’a pas les mêmes avantages en matière de protection sociale, de protection de santé, que ce soit sur la scolarisation, que ce soit, quelques fois, l’aide au logement sans avoir le moindre papier en situation régulière ».

 

Il laisse entendre que la France serait la plus généreuse à l'égard de l'immigration et que de ce fait elle subirait le plus de conséquences de l'immigration clandestine de toute l'Europe, or la France est loin d'être le pays le plus accueillant (les chiffres de l'Eurostat sont là pour le prouver). Par ailleurs, non seulement les clandestins n’obtiennent pas de droits supérieurs à ceux du contribuable français, mais encore cette diatribe n’est en aucune façon destinée à défendre je ne sais quel intérêt de la France. Certes, il importe de toujours veiller à éviter des dérapages, des abus, des effets pervers des textes législatifs ou réglementaires, mais lorsqu’un élu national se lance dans ce genre de discours uniquement tourné vers un prétendu « scandale d’Etat [encore un] qui est en train de se passer dans notre pays », on sait qu’il n’est pas dans l’action politique, au bon sens du terme, mais dans une séquence pure et simple de propagande éhontée. Honteux.

DSCN1636.JPG Palais de la Porte dorée, Cité nationale de l'Histoire de l'immigration, Paris [Ph. YF]

 

Le même jour, Eric Ciotti, président du Conseil général des Alpes-Maritimes, a tenu à peu près les mêmes propos sur RTL : laxisme de la gauche, passeurs favorisés grâce à la suppression du délit d'aide aux clandestins (alors que c'est seulement toute aide humanitaire et non rémunérée qui n'est plus passible de sanction). Les passeurs sont toujours condamnables à cinq ans de prison et à une forte amende. Il a reproché au gouvernement de ne plus avoir "la volonté de reconduire chez eux les étrangers", or les reconduites à la frontière n'ont pas cessé (ceux qui militent auprès des déboutés du droit d'asile en savent quelque chose). Enfin, il a accusé la France d'être "le maillon faible de l'Europe des politiques migratoires".

Moralité : les deux compères des Alpes-Maritimes, qui respirent tellement la sincérité quand ils s'expriment publiquement, s'étaient manifestement bien entendus pour mener leur petite campagne, en grande partie mensongère, sans doute pour mobiliser plus efficacement leurs troupes qu'avec les malversations de l'UMP. Cette parfaite entente au sommet est touchante.

 

Additif le 7 août : 

Comme un lecteur me l’a fait remarqué à juste titre, Christian Estrosi, au cours de l’interview sur France Inter, avait prononcé également cette phrase : « La solidarité c’est d’abord la solidarité à l’égard des Français », rengaine bien connue du Front National.

Son compère Eric Ciotti, dans la même veine, lors de son interview sur RTL, a déclaré qu’ « il n’est pas logique que des étrangers aient les mêmes prestations sociales que les nationaux ». Le filloniste révèle là son vrai visage, que l’on sentait poindre depuis longtemps déjà, en proclamant ainsi ce slogan cher au Front National qui compte réserver les allocations familiales aux seules « familles dont un parent au moins est français ou européen ».

Irresponsabilité de ces hommes politiques qui excitent haine, jalousie et rancœur chez les citoyens, quitte à les tromper puisqu’un certain nombre de prestations sociales ne sont accordées qu’après plusieurs années de présence sur le sol français en situation régulière (c’est le cas, entre autres, du RSA, de l’ASPA, Allocation de solidarité aux personnes âgées, l’ASI, Allocation supplémentaire d’invalidité, qui exigent 5 ans de présence régulière, ce qui, d’ailleurs, est contesté par des associations de défense des étrangers, car discriminatoire et contrevenant à de nombreux textes internationaux).

Ce prétendu attrait de la France pour ses prestations sociales est un fantasme odieusement cultivé : les étrangers qui galèrent dans leur pays ou qui y sont victimes de répression, sont attirés par tout pays développé où ils espèrent y vivre dans de meilleures conditions, pour eux et pour leurs enfants, pas plus en France qu’ailleurs.

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* Il a largement été expliqué quelle était l’utilité de l’AME (qui existait déjà sous les gouvernements précédents), c’est-à-dire soigner les étrangers en situation irrégulière, pour raison humanitaire (notre démocratie n’a pas à avoir honte de ne pas oublier que « fraternité » est à son fronton) mais aussi dans l’intérêt sanitaire du pays, qui n’aurait rien à gagner à ce que des maladies se propagent faute de soins.

L’AME n’apporte pas, contrairement à ce que le Front national a lancé dans ses meetings et que des internautes se délectent à propager, des soins dits de « conforts » (comme les prothèses mammaires par exemple, selon certaines affirmations malveillantes).

 Le budget de l'AME est relativement élevé mais ne ruine pas l'État français, comme le prétendent les propagandistes de la droite extrême : il correspond à 1/1000° du budget social de la Nation.

 

La révélation d’afflux de « réfugiés médicaux » à Lyon (Le Monde du 5 août) n’a rien à voir avec l’AME : il s’agit là de réfugiés qui ouvrent droit à une prise en charge par la CMU (Couverture médicale universelle) lorsqu’ils sont admis au séjour ou la Sécurité sociale s’ils perçoivent l’allocation temporaire d’attente versée par Pôle emploi. Il est constaté un abus de demandes du statut de réfugiés juste pour bénéficier de soins que ces personnes n’ont pas dans leur pays (ont été évoquées les dialyses ou les greffes de rein).

 

Une loi vient d’être présentée en Conseil des ministres pour réguler le système sur le plan national et réduire d’éventuelles fraudes. Restera posé le problème de tous ces gens qui dans leur pays ne peuvent bénéficier d’un soin particulier ou d’une opération, souvent simple. Comme le propose Jean-Louis Touraine, médecin et député PS : il est possible de former sur place des médecins à la greffe du rein. Par ailleurs, en France le caritatif se mobilise beaucoup sur la santé dans notre pays, alors que notre système devrait assurer ces dépenses avec les financements publics. Pourquoi ne pas se mobiliser plutôt en faveur d'une solidarité sur des soins à apporter à des personnes qui ne peuvent les obtenir dans leur pays (c’est-à-dire développer au maximum ce que fait déjà, pour les enfants, « la Chaîne de l’espoir »).

DSCN2275.JPG Tachkent, Ouzbekistan [Ph. YF]


Billet n°137

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr

[Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, Social en question]


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