Éric Vuillard et la tristesse de la terre

Le prix Goncourt 2017 écrit de façon percutante, abordant l'Histoire par ses coulisses ou sachant donner sens à des faits passés sous silence. Le style est enlevé, précis et parfois drôle, comme l'est l'auteur lui-même lors de ses interventions publiques, au cours desquelles il fait preuve d'une étonnante érudition et d'un talent oratoire fascinant.

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Nous sommes à Auch dans la salle du théâtre à l'italienne du XVIIIème, le seul de tout le Sud-Ouest, incrusté à l'intérieur de l'Hôtel de Ville. Éric Vuillard est venu au chef-lieu du Gers, suite à l'invitation que la librairie Les Petits Papiers, perspicace, lui avait lancée bien avant l'attribution du Prix Goncourt. Il a respecté son engagement : il est interrogé par Pascal Pradon et Marielle Dy, libraires, et il s'exprime devant une salle bondée.

Marielle Dy présente l'écrivain en notant "l'acuité de sa pensée, sa langue incisive, empathique mais implacable". Elle note qu'il rend compte de la réalité, et cette réalité c'est celle d'une Histoire en partie déterminée par les puissants. "Tous vos textes relèvent d'une colère sourde qui nous poussent, nous lecteurs, à voir le monde tel qu'il est et non tel qu'on nous le raconte". "Vous faites le choix d'un rythme narratif qui nous aide à surmonter une forme de résignation et à voir ce qui se passe derrière le roman national qu'on nous sert à toutes les sauces et à ouvrir plus grand les fenêtres". Et, le qualifiant d'"écrivain militant " : "Vous nous avez offert la dérision comme un outil pour nous, pour reprendre pied dans un monde sinon dictatorial du moins menaçant". Elle relève le contrepoint ou le complément de ce regard terriblement critique, à savoir l'humour : "vous n'hésitez pas à faire entrer le burlesque, l'humour mordant et parfois cruel dans votre récit". Et l'ironie, pour en faire un langage.

Éric Vuillard confie qu'il a commencé par écrire de la poésie parce que "l'Histoire s'était endormie". Mais à partir de 2008, du fait de "désordres multiples, pas tous négatifs, la narration est devenue pour moi nécessaire".

Il constate que jadis les écrivains étaient des "hommes de lettres", "prébendés par les grands, payés pour divertir les princes". Après la Révolution, "la comédie est devenue humaine… d'où Balzac, et une succession d'auteurs qui se sont tournés vers ce qu'on peut appeler la réalité". En ne craignant pas d'exprimer des affects : la colère, l'indignation. "Les larmes sont souvent l'argument suprême", dit-il avec humour. L'Histoire a trop été présentée comme "abstraite", "en gros, elle serait comme l'amour : platonique". Il approuve Zola qui, pour Germinal par exemple, avait 900 pages de documentation, et affirmait que "rien n'est plus émouvant qu'un document authentique, qu'une carte postale" ou Roland Barthes, selon lequel la photo de famille est plus intéressante que la photo d'art.

Eric Vuillard au Théâtre d'Auch le 24 novembre, avec Pascal Pradon et Marielle Dy, libraires [Ph. YF] Eric Vuillard au Théâtre d'Auch le 24 novembre, avec Pascal Pradon et Marielle Dy, libraires [Ph. YF]

La Première Guerre mondiale a joué un rôle primordial dans la façon, pour les écrivains, de décrire le peuple. Une foule d'ouvriers, de paysans se battaient sur le front, se rencontraient dans les tranchées, loin, très loin des élites, des chefs qui n'apparaissaient jamais. D'où Céline, Barbusse, Giono, qui racontent les tranchées : "la guerre a modifié la narration". Parallèlement, les historiens des Annales faisaient le choix d'une histoire sociale.

En face, ou dans la coulisse, il y a les puissants, leurs "médiocrités et lâchetés", commente Marielle. Éric Vuillard abonde en notant que les Bouygues et autre Pinault n'ont rien inventé. On nous somme d'être inventif, innovant, capable de faire preuve de mobilité, mais les maîtres de cette opération n'appliquent pas eux-mêmes ces principes. Opel a vendu les premières machines à coudre en Allemagne, mais ne les a pas inventées. Rockefeller n'a pas découvert le pétrole, et les "grands inventeurs" de l'informatique, dont on nous rebat les oreilles, n'ont rien inventé, à part une pomme : "grande contradiction entre les principes et la réalité".

On nous enseigne que Montesquieu serait formidable (plus fréquentable que Marx), alors même qu'il est le chantre du refus de la concentration des pouvoirs, ce que font à tour de bras les oligarchies aujourd'hui. Avec le concours des lobbys ("mot aimable pour parler de la corruption").

La première scène de L'ordre du jour campe les pontes de l'industrie allemande réunis par Goering peu après la prise de pouvoir par Hitler. Ils vont décider d'aider financièrement le nouveau pouvoir, dans une démarche quasi-ordinaire. Krupp a toujours reçu tous les dictateurs de la planète, pourquoi ne l'aurait-il pas fait avec Hitler ? C'était "la vie courante". Aujourd'hui, on a les notes de Krupp, qui nous donnent "une idée de ce qui se dit quand nous ne sommes pas là". Il en serait sans doute différemment aujourd'hui quand on sait que lors des négociations avec la Grèce il y avait interdiction de pendre des notes, et que l'on ne sait quasiment rien de ce qui se passe "dans les alcôves de Davos" ou aux réunions du G7.

Éric Vuillard est à l'affût de la moindre dissonance dans les propos officiels. Il donne un exemple récent : dans l'affaire des Paradise Papers, on avait dans le même texte le fait que c'était légal et compliqué (les montages financiers). Dissonance et donc anguille sous roche : pourquoi ces montages seraient-ils compliqués s'ils sont vraiment légaux ? Mutatis mutandis, il en est de même pour l'Anschluss. L'armée d'Hitler présentée par le Troisième Reich, avec les images fournies par lui, est super-puissante. Sauf qu'elle tombe en panne ce qui retarde grandement son arrivée à Vienne (scène presque truculente si ce n'était pas si tragique : l'arrivée de deux soldats allemands en gare de Vienne, bien avant l'arrivée de l'armée d'occupation, qui ne parvient pas à réparer les moteurs des chars). Les pays occidentaux se sont mis à genoux devant une prétendue armée moderne, supérieure en blindés, avec des soldats bien ordonnés : pure propagande ! L'armée allemande était à pied, montait à cheval, mais elle a bien veillé à ne pas montrer ses chevaux, pourtant très nombreux. "La mémoire a été falsifiée". Éric Vuillard livre son choix d'écrivain : mettre l'accent sur ces défaillances, "l'ironie pénètre les images triomphantes et finit par les corrompre un petit peu".

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Lorsqu'il est invité à lire un passage, il le fait avec talent, ne butant sur aucun mot, mettant les intonations appropriées : il lit le passage où Schnitzler, Witzleben, Schmitt, Heubel sont réunis le 20 février 1933 pour verser leur obole au Führer, en réalité Bayer, Agfa, Opel, Siemens, toujours en vigueur, et finit avec cette phrase : "le clergé de la grande industrie ; ce sont les prêtres de Ptah. Ils se tiennent là impassibles, comme vingt-quatre machines à calculer aux portes de l'Enfer." La salle l'applaudit chaleureusement. Et le spectacle dure deux heures, avec humour et précision, comme dans ses livres. Sans qu'il ne fasse la moindre allusion au Prix que les Goncourt viennent de lui décerner...

 

L'ordre du jour

L'art consommé d'Éric Vuillard c'est de collecter des données, apparemment marginales, et de les triturer afin de montrer combien elles ont du sens, alors même qu'elles étaient négligées. C'est nous dire que si ce n'est pas toute l'Histoire c'est tout de même bien plus au cœur de l'Histoire que tant d'événements mis en avant parce que glorieux ou spectaculaires, alors même, justement, qu'ils sont là pour le spectacle. Ceux qui font l'histoire officielle recadrent les photos pour en faire des clichés, et le déroulé des faits pour en faire un roman national. Une phrase de son livre pourrait s'appliquer à sa démarche : "tel est l'art du récit que rien n'est innocent".

Pour parler d'un livre d'Éric Vuillard, on est tenté de citer de longs passages. Mais la place manque, ce qui importe c'est de le lire. Mais si je pouvais donner un conseil à ceux qui aiment lire à haute voix, son écriture s'y prête bien : pour le fond et la forme. Vocabulaire riche, absence de circonvolutions, il va droit au but. Inutile de finasser. Cela renvoie l'image d'un auteur averti, qui peut asséner des informations et des vérités parce qu'il est documenté et parce qu'il a un fil conducteur, des éléments forts de compréhension du monde (ce qu'il a démontré lors de sa prestation à Auch). On sourit parfois malgré le tragique, comme lorsqu'il nous raconte que Lord Halifax s'étonne quand on lui présente Hitler : il l'avait pris pour un laquais. Ou lorsque Hitler, d'un balcon à Vienne, "vocifère un allemand très proche de la langue inventée plus tard par Chaplin".

On découvre que l'ambassadeur d'Hitler à Londres, Ribbentrop, était... locataire de Chamberlain (celui qui ira se coucher à Munich). N'est-ce qu'une anecdote, qui n'occupe "dans l'Histoire qu'une note de bas de page" ? Le même Ribbentrop qui palabre sans fin, tergiverse lors d'une réception, organisée justement par Chamberlain, en présence de Churchill, pour gagner du temps avant que l'on n'apprenne que l'Allemagne vient d'envahir l'Autriche.

Lors de la séance de dédicace à la librairie Les Petits Papiers à Auch [Ph. YF] Lors de la séance de dédicace à la librairie Les Petits Papiers à Auch [Ph. YF]
Le talent de cet écrivain, qui écrit court, est non seulement d'occulter certains événements parce qu'ils sont soit connus, soit secondaires, mais aussi de laisser dans l'ombre des faits douloureux parce qu'il serait presque indécent de les évoquer ("je vais raconter la guerre sans en parler"). Ainsi il ne dit rien, dans ce texte, de la Shoah, mais il dit tout sur ce crime des crimes : car il est là déjà présent quand on se suicide à Vienne en masse après l'entrée des troupes hitlériennes, alors que la presse autrichienne dit ignorer la cause de ces actes désespérés. Et L'ordre du jour se termine sur un événement glaçant, puisé dans une correspondance de Walter Benjamin : le gaz était coupé chez les Juifs à Vienne. Parce qu'ils ne payaient pas leur facture, après avoir ouvert le gaz…

Eric Vuillard à La Grande Librairie de François Busnel, avec Michel Serres et Françoise Héritier [capture d'écran YF] Eric Vuillard à La Grande Librairie de François Busnel, avec Michel Serres et Françoise Héritier [capture d'écran YF]

La Bataille d'Occident, Congo, Tristesse de la terre…

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Présentant ces ouvrages, Pascal Pradon, estime qu'ils pourraient tous s'appeler Tristesse de la terre. Il extrait du récit portant ce titre ce passage très touchant : "Dans chaque cimetière, il y a une division pour les pauvres, un petit carré mal entretenu, recouvert d'une lourde trappe, sans croix, sans nom, sans rien. Quelquefois, un galet est posé par terre, un bouquet sec, un prénom est tracé à la craie sur le sol, une date. C'est tout. Il n'y a rien de plus émouvant que ces tombes. Ce sont peut-être les tombes de l'humanité. Il faut les aimer beaucoup." Pascal relève cette constante chez Éric Vuillard : "rendre hommage aux perdants de l'Histoire".

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Dès la première page de La Bataille d'Occident, qui traite de la Première Guerre mondiale, on se régale pour la description qui y est faite des liens qui unissaient les têtes couronnées européennes avant de pousser leurs peuples à s'entretuer. "La consanguinité régnait sur une morale rigide à l'échelle d'un continent. Le Kaiser était colonel de dragons de l'armée britannique, et son cousin George V l'était dans la garde prussienne. (…) L'autorité avait à peu près partout la même allure barbue, les hommes portant tous au menton une jolie fraise de dindon. Un tourisme chic réunissait chaque été tout le monde sur la côte française, on jouait au whist, on partageait les mêmes maîtresses. (…) On régnait sur son empan de félicité grâce à l'argent du copra et du caoutchouc, grâce à la sueur de tout un peuple de travaux". Quand on lit ces lignes (et le livre est tout à l'avenant), on comprend que l'on va plonger dans l'histoire et la littérature.

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Congo décrit comment, à la conférence de Berlin en 1884, les grandes puissances se sont partagées l'Afrique. Éric Vuillard plonge dans cette période coloniale où déjà règne le libéralisme économique, dont le libre-échange, et où un roi (celui des Belges) s'attribue carrément, et à titre privé, le Congo. Pour y parvenir, il présente son affaire comme une œuvre de bienfaisance : il lui fallait des bonnes âmes, missionnaires et scientifiques. On a droit à cette froide définition : "On ne devient pas négrier comme on devient libraire ou charcutier, non, il faut, comme les patrons de bar, se signaler, obtenir sa licence. Et elle prévoit tout : le nombre de captifs que l'on peut prendre, la répartition par sexe, les lieux d'achat et de vente". Et ces parallèles qui tuent : parmi les dignitaires de la conférence de Berlin, un Chodron de Courcel, qui a pour descendance une Bernadette Chirac, "femme d'un de nos vieux cornacs", et son cousin, un Chodron de Courcel, ponte de la BNP et administrateur chez Bouygues et Lagardère.

Tristesse de la terre est l'histoire de Buffalo Bill qui organisait un spectacle avec de vrais Indiens qui devaient mimer leurs défaites. Et ainsi l'Amérique se réinventait son "roman national". Vuillard décortique la façon dont ces mises en scène, sous prétexte de "réconciliation des peuples", affirment "la supériorité morale et physique des Américains". Une société du spectacle qui croit pouvoir dissimuler le massacre d'un peuple et son humiliation qui, pourtant, ont fondé sa suprématie.

. Les ouvrages d'Éric Vuillard, présentés ici, sont publiés chez Actes Sud. 

Eric Vuillard et Michel Serres à La Grande Librairie, France 5, le 9 novembre [capture d'écran YF] Eric Vuillard et Michel Serres à La Grande Librairie, France 5, le 9 novembre [capture d'écran YF]

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. En 2004, Patrik Ourednik a publié un ouvrage étonnant auquel j'ai pensé en lisant Vuillard : Europeana, une brève histoire du XX ͤ siècle (éditions Allia, plusieurs rééditions entre 2004 et 2013). Son court texte (150 pages), traduit du chèque (publication à Prague en 2001) dans le monde entier, qualifié par un critique de "roman polyphonique", était époustouflant d'érudition, de dérision et de formules à l'emporte-pièce.

Billet n° 361

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