L’anti-sémitisme par allusion

Plutôt que d’interdire les spectacles de Dieudonné, qui va se complaire dans un rôle de victime, il serait plus judicieux de poursuivre pénalement et précisément ses infractions, donc ses propos antisémites. Sauf que le bougre, à l’instar de ses amis qui mènent propagande à l’encontre des Juifs, procède par allusion, par ellipse, par sous-entendus.

Plutôt que d’interdire les spectacles de Dieudonné, qui va se complaire dans un rôle de victime, il serait plus judicieux de poursuivre pénalement et précisément ses infractions, donc ses propos antisémites. Sauf que le bougre, à l’instar de ses amis qui mènent propagande à l’encontre des Juifs, procède par allusion, par ellipse, par sous-entendus.

 DSCN8198.JPG [Photo YF]

Lorsqu’il s’en prend à un journaliste de France Inter, il dit : « Quand je l’entends parler, Patrick Cohen, je me dis, les chambres à gaz… dommage ». Tout le monde comprend, mais il se défend de n’avoir rien dit de condamnable. Il croit pouvoir même banaliser sa phrase en indiquant que c’était juste une réaction à un appel du journaliste à ne pas l’inviter dans les émissions de radio ou de télévision à cause de son antisémitisme.

 

Et Dieudonné, sur son site, d’affirmer qu’il n’est pas antisémite. Il cherche à le démontrer en précisant qu’il est né en 1966, et qu’il n’a donc pas connu la période nazie. « Je ne sais pas qui a commencé. Je suis neutre. Je ne choisis pas entre les Juifs et les Nazis ». Peut-il être poursuivi pour une telle phrase, qu’il qualifiera de plaisanterie, alors qu’elle provoque dans les salles des rires d’adhésion ?

 

Toutes ses têtes de Turcs sont d’origine juive (« Moscovichi », Bruel, Arthur, Jakubowicz, président de la Licra, traité de « chef de la mafia », Fabius, BHL, DSK, etc…), et, s’ils ne sont pas Juifs, ils prennent leurs ordres à Tel-Aviv (Valls par exemple). Et la guerre en Libye : c’est le «couloir humanitaire entre les Rothschild et les puits de pétrole ».

 

Il ne s’insurge pas contre le reproche fait jadis par Georges Frêche à l’équipe de France de football de n’être constituée que de joueurs noirs. « Il y a bien des Bretons dans les crêperies, et des …je m’arrête là sinon je serai mis en cause ». Allusion que son auditoire aura très bien comprise, mais comment poursuivre cet antisémitisme qui tente de se dissimuler ? Peut-il être traîné en justice pour ne faire de l’ « humour » que sur les Juifs, jamais sur les Chrétiens ni sur les Musulmans ?

 

Il s’invoque de Gandhi, prétend être anti-communautariste, républicain, universaliste, mais glorifie Pétain (« avec sa moustache à la Brassens, s’il revenait, il nous sortirait de la merde »), prend la défense de Jean-Marie Le Pen, estime que BHL, « s’il est philosophe, alors les chambres à gaz c’est peut-être du bidon ». Il loue le « sociologue » Alain Soral, qui inspire ses diatribes.

Alain Soral tient des discours, sur Internet et sur son canapé rouge, avec des vidéos pour illustrer son propos qui souvent le desservent, mais pourvu qu’on parle de lui. Lui aussi accuse Valls de prendre ses ordres auprès du CRIF* (« j’ai mes informateurs », confie-t-il) et il ne craint pas d’asséner que le monde est dirigé par une « oligarchie mondialiste atlantico-sioniste-bancaire ». Il parle aussi sans cesse de la « communauté organisée ». Il vous dira qu’il n’a jamais évoqué, comme dans les années brunes, la « juiverie internationale ». Seuls les gogos ne comprennent pas. Parfois, il est plus explicite quand il suspecte «l’idéologie talmudique de gangrener notre république ».

 DSCN6559.JPG Paris [Photo YF]

Il s’insurge contre le fait que l’armée française sécurise les synagogues « alors qu’elle devrait sécuriser les Français ». Cette seule phrase devrait le condamner à jamais. La quenelle ? C’est « un geste de résistance pacifique, un salut nazi inversé, donc anti-nazi ». Peu importe qu’il soit emprunté au Docteur Folamour de Stanley Kubrick, geste d’un nazi qui retient son bras pour ne pas faire, de façon compulsive, le salut nazi. Cette dénégation fait partie du programme : on dénie et on instille aux adhérents qu’il s’agit bien d’un salut nazi qui ne dit pas son nom. Et, paradoxe dans le paradoxe, la campagne menée contre cette quenelle ne fait que propager son sens à peine caché.

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 * CRIF : Conseil représentatif des institutions juives de France


Le combat de tous les citoyens

Les disciples des deux compères sont très nombreux, et c’est bien la raison pour laquelle on peut s’étonner qu’il n’y ait pas eu davantage, et plus tôt, de réactions officielles devant cette logorrhée de propos tournant autour du pot antisémite. Il est regrettable que Dieudonné ait cru devoir donner à son talent d’humoriste bien réel cette tournure nauséabonde. Vouloir être un « bouffon à la cour », comme il l’a revendiqué, ne nécessitait pas qu’il hurle avec les loups. On parle d’interdire ses spectacles mais ses prestations sur le Net, très regardées, certainement plus encore avec le tapage actuel, comment pourront-elles être régulées lorsqu’elles sont diffamatoires, haineuses et franchement racistes ?

 

 Ses fans sont soit militants convaincus, soit incultes politiquement. Pour en avoir rencontré un récemment, je ne suis pas certain que tous comprennent ce que recouvre l’endoctrinement propagé par ces militants d’extrême droite. Dieudonné joue sur la victimisation des Noirs : l’esclavage (qui, bien sûr, aurait été organisé par les Juifs) et le racisme actuel contre les Noirs et les Arabes (dicté sans aucun doute par Israël). Mais pour l’essentiel, il s’appuie sur une théorie du complot qui trouve crédit auprès de jeunes gens déboussolés par une perte des repères. Des jeunes gens qui ne connaissent pas de Juifs mais qui, du coup, devant cette propagande orchestrée, finissent par croire qu’ « ils » tiennent tous les rouages de la société. Ledieudonniste rencontré affirmait mordicus que Faurisson n’est pas négationniste mais « seulement » révisionniste. Il était persuadé que Dieudonné, le « meilleur humoriste de France », n’est pas du tout antisémite. Et il était tout fier d’avoir photographié une femme, maire d’un village du Doubs, faisant le signe de la quenelle pour lui faire plaisir, sans savoir aucunement ce que cela signifiait.

 

Faut-il attendre que Dieudonné ou Soral cessent de procéder par allusion, de jouer sur les non-dits, de laisser leurs auditoires comprendre à travers lignes quels sont les « vrais » coupables de la misère, des souffrances sociales, de la censure ? Faut-il laisser seuls Arnaud Klarsfeld ou BHL, facilement ridiculisés sur le site de Dieudonné, mener l’opposition à celui qui prétend vouloir « rire avec le diable » ? Faut-il laisser un mouvement juif d’extrême droite partir en tête d’un combat contre des histrions qui s’en délectent ? Faut-il laisser de belles âmes accuser Dieudonné ou Soral d’êtres « fous » ou « paranoïaques », méthodes lâches et contre-productives ? Faut-il même laisser le ministre de l’intérieur jouer les moralistes, lui qui s’était plaint, en aparté, du fait que lors d’une foire dans sa ville d’Evry il y avait trop de Noirs, pas assez de « Blancos », ce dont se repaît Dieudonné ?

 

Ce qui se passe en ce moment est très grave et concerne tous les démocrates, tous les épris de justice, tous ceux qui refusent que, pour détourner les populations des vrais problèmes, on se serve impunément de boucs émissaires, comme cela a été pratiqué tant de fois dans l’histoire. Ce n’est pas le combat des seuls citoyens français juifs : ce doit être le combat de tous les citoyens. Afin de dire aux « minorités invisibles » l’impasse que constitue pour elle le choix politique, intéressé, de l’humoriste. La jeunesse de notre pays, dans son ensemble, n’ignore pas l’Histoire et ne succombe pas au miroir aux alouettes qu’agite ce petit clan aigri. Mais il importe d’éclairer les quelques jeunes gens, qui seraient sensibilisés par cette dénonciation du « système », qu’il y a effectivement des combats pour la justice à mener mais que ces idéologues manient de façon simpliste la notion d’oligarchie et qu’ils s’invoquent d’une idéologie de la haine, fondée sur des propagandes recuites de l’avant-guerre, qui n’ont pas droit de cité en démocratie.

 

[l’auteur de ce texte précise qu’il est citoyen français, mais ni Juif, ni Arabe, ni Noir, ni… Breton]

Sans_titre_16.jpg[Auteur : le photographe artistique JR]

[Ce texte est paru le 7 janvier 2014 sur Le déblog note, sur lemonde.fr : yvesfaucoup.blog.lemonde.fr. Le meilleur référencement sur les moteurs de recherche me conduit à le mettre en ligne également sur Social en question, sur Mediapart]

 

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