Sous-seuil de pauvreté: définir un «reste à vivre»

Effet du discours alarmiste sur la crise financière : les projets pour l’élection présidentielle font l’impasse sur la grande précarité. Ils exposent leurs solutions pour sortir de la crise, pour booster l’économie et créer des emplois. Mais rien, ou presque, pour ceux qui vivent sous le seuil de pauvreté (1).

 Et pourtant, cette question est au cœur du débat public : et pas seulement parce que chaque hiver les télévisions s’intéressent un peu plus aux SDF. De nombreux ouvrages sont parus, consacrés aux inégalités et stigmatisant une « oligarchie » renforcée. La plupart ont connu de vrais succès de librairie. Le Président des riches (2) décortique, jour après jour, toutes les mesures imposées par Nicolas Sarkozy pour favoriser cette oligarchie. Le temps des riches (3) s’en prend également à cette « démesure » des riches qui ont fait sécession et qui mettent à mal ce qui fait société. La société des égaux (4) décrit la gravité des inégalités et s’en inquiètent, de la part pourtant d’un auteur qui en avait appelé, jadis, à la fin de l’Etat-providence. Des rapports officiels (5) lancent, dans le silence, des alarmes quant à l’accroissement des inégalités. Des associations signalent la montée incessante de la précarité : toujours plus de personnes fréquentant les Restos du Cœur, le Secours Populaire, le Secours Catholique, la Croix-Rouge, l’Armée du salut. L’Union nationale des centres communaux d’action sociale assiste à une demande croissante d’aides financières et d’aides alimentaires (6). Le Crédit municipal de Paris, l’ex-Mont de Piété, voit le fossé se creuser, avec d’un côté « des pauvres de plus en plus pauvres » et de l’autre « des riches de plus en plus riches » « qui font s’envoler les enchères », écrivait le Monde le 12 janvier. Les travailleurs sociaux des conseils généraux sont de plus en plus sollicités par des familles qui galèrent et ne parviennent plus à finir le mois. Le magazine Marianne a consacré un dossier de 16 pages d’enquête sur les 8 millions de Français qui vivent avec moins de 1000 € par mois (7). Le cinéma n’est pas en reste, avec Le Havre ou Louise Wimmer.

 

Inutile ici de revenir sur les excès des plus riches. Ils sont si provocants que l’on assiste désormais à une tentative de dissimulation : François Fillon bataillant sur France 2 le 2 février pour accréditer l’idée qu’il n’a pas gouverné en leur faveur, Bernard Arnaud, dans un documentaire sur France 5, cherchant désespérément à ne pas se la jouer bling-bling.

 La pauvreté, comme l’écrit Robert McLiam Wilson dans Les possédés (8), n’est pas difficile à définir : c’est « un état de besoin ou de privation qui interfère gravement avec la vie d’un individu ». Ne pas pouvoir travailler, ne pas se nourrir correctement, se vêtir décemment, se loger dignement, assurer l’avenir de ses enfants : c’est le sort de « ceux dont la vie est diminuée par le manque d’argent ». Pauvreté mesurable, mais qui évaluera l’impact de ce manque dans le quotidien de ceux qui la subissent (angoisse, colère, violence, perte du désir : d’agir, de se battre, de rencontrer l’autre) ?

 Nicolas Sarkozy invitait les Français le 1er janvier 2010 à redonner « sens au beau mot fraternité » et promettait qu’avec le RSA il réduirait la pauvreté d’un tiers au cours du quinquennat. On sait qu’il n’y est pas parvenu, que sa politique allait à l’encontre de cette promesse et que le nombre d’enfants pauvres a, lui, augmenté d’un tiers depuis 2007, selon Eurostat.

Cette réalité est à la fois affichée et cachée.On ne peut dissimuler une réalité connue de tous, qui affecte un nombre grandissant de citoyens et qui plombe toute une catégorie de la population redoutant de plonger dansla précarité. Mais on cherche aussi à minimiser, sous prétexte que les « classes moyennes » (9) feraient les frais des aides accordées aux plus démunis.

 Ceux qui sont sensés avoir des projets politiques plus sociaux se fondent sur l’éternelle idée que l’économie favorisera le social : créons de l’emploi et la pauvreté sera réduite de surcroît. Par ailleurs, ils redoutent le fameux effet ciseaux, une trop grande proximité du minima social avec le SMIC (ce qui fait déjà dire à tant d’« experts » qui n’ont jamais été au chômage que cela n’incite pas à rechercher du travail).

 En attendant, qui peut vivre chaque mois avec 742,27 € (minimum vieillesse) ou 743,62 € (allocation d’adulte handicapé) ? Quand le seuil de pauvreté est à 954 €. Quand les tribunaux considèrent le plus souvent, en cas de surendettement, que la personne, toutes charges déduites, devrait disposer d’environ 650 € par mois pour vivre (c’est la notion officielle du « reste à vivre » dont on parle peu dans les médias). Quand plus de la moitié des ménages pauvres n’ont qu’un à cinq euros par jour pour vivre. A fortiori lorsqu’une personne seule, sans ressources, perçoit 417,94 € de RSA.

 Ou notre société considère que ces « bénéficiaires » abusent de leur situation, sont des tire-au-flanc (comme certains discours le laissent entendre) : alors la solution serait de supprimer ce type d’allocation.

Ou elle reconnaît que la quasi-totalité d’entre eux souffre de cette situation, est victime d’un système économique injuste qui les rejette sur le bord de la route, pire : qui les maintient sous le seuil de pauvreté, plus bas que terre. Qui les contraint à se débrouiller pour survivre, parfois hors dela légalité. Alorsce ne sont pas les « prêcheurs de compassion » (Nietzsche) qui doivent avoir droit de cité, ceux qui agitent le pauvre pour effrayer les moins pauvres, mais, dans une démocratie moderne, ce sont aux dirigeants politiques d’agir. Pour protéger ces citoyens de la violence qui leur est faite. Pour empêcher qu’un nombre croissant d’hommes, de femmes, d’enfants ne puisse vivre dansla dignité. S’ils ne le font pas pour des raisons morales, qu’ils le fassent par intérêt : car la condition qui est imposée à ces populations est une grave menace pour l’équilibre de la société.

 La solution réside certainement dans une réforme fiscale, une politique du logement social, une économie dynamique, une réelle politique de redistribution. Mais avant que cela ne soit accompli, les minima sociaux doivent être relevés : non pas en fonction d’une moyenne ou d’une médiane de revenus, mais en fonction d’unminimum vitalà définir, qui tienne compte des besoins élémentaires dans le contexte actuel. Ce minimum pourrait rapidement être établi en s’appuyant sur tous les travaux effectués sur cette question du « reste à vivre » évoqué plus haut ainsi que sur les budgets de base des ménages servant de référence dans divers dispositifs. Il y a urgence.

Yves Faucoup

Ancien directeur de l’action sociale d’un Département, consultant et enseignant en action sociale

 (1) Le programme d’Europe-Ecologie Les Verts propose bien une revalorisation de 50 % des minima sociaux et à terme un « revenu universel inconditionnel individuel » garantissant à chaque citoyen 80 % du SMIC, mais le moins que l’on puisse dire est que la campagne électorale n’insiste pas sur cet aspect.

(2) Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Zones-La Découverte, 2010

(3) Thierry Pech, Seuil, 2011

(4) Pierre Rosanvallon, Seuil, 2011

(5) Inégalités sociales de santé dans l’enfance, IGAS, 2011

(6) Enquête baromètre, UNCCAS-Gazette Santé-Social, 2011

(7) n° du 28 janvier

(8) Edition anglaise, 1992 ; Christian Bourgois, 2005

(9) Cette notion de « classes moyennes » est une escroquerie qui tend à faire l’amalgame entre des gens modestes un peu moins pauvres que les plus pauvres, et de gens aisés un peu moins riches que les plus riches.

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